Quand elle est bien dressée, que l’on y respecte les règles de bienséance, que l’on y prononce les bénédictions appropriées et que l’on y parle de Torah, la table est une sorte de Temple où l’on sert D.ieu. Si par contre on ne pense qu’à y assouvir sa faim ou, pire, donner libre cours à sa gourmandise, alors l’âme animale règne en maître sur le corps et lui imprime ses caractéristiques.

Quelles que soient les fonctions que l’on attribue à la table juive – et il en est de très nombreuses – elle est d’abord et avant tout un lieu où l’on se restaure, où l’on se nourrit, activité indispensable à la survie du corps. L’on a beau être un “ange”, on doit passer par la table pour se maintenir en vie, et se rappeler ainsi qu’on est un simple mortel.

Mais le repas quotidien ne doit pas être ressenti comme la satisfaction d’un simple besoin mais comme un véritable culte rendu au Créateur. Ce doit être un rituel, noble et saint” une occasion de dominer son penchant, de se sanctifier, car : “Ché’at Akhila, Ché’at Mil’hama : “se mettre à table, c’est partir en guerre.” Au sens littéral, cela indique qu’on doit éviter de parler pendant qu’on mange pour ne pas avaler de travers, car la trachée (la voie respiratoire) et l’œsophage (où doit normalement circuler la nourriture) se font alors “la guerre”, et l’on risquerait de s’étouffer.

Mais le Zohar, lui, prête à cet adage une tout autre signification. Quand on mange, l’âme divine et l’âme animale font la guerre : la première souhaite ingurgiter l’aliment pour avoir les forces de servir son Créateur tandis que la seconde ne souhaite qu’assouvir ses instincts, éprouver du plaisir. Et si le goût (et la gourmandise) est un sens très charnel, assez difficile à maîtriser, il y a cependant dans les aliments des étincelles de sainteté qui attendent d’être libérées et ramenées à leur source, ce que seul un Juif consciencieux, qui mange pour servir son Créateur, est capable d’accomplir. La table est donc un pont entre le profane et le sacré. 

Les deux revers de la pièce

Quand elle est bien dressée, que l’on y respecte les règles de bienséance, que l’on y prononce les bénédictions appropriées et que l’on y parle de Torah, la table est une sorte de Temple où l’on sert D.ieu. Si par contre on ne pense qu’à y assouvir sa faim ou, pire, donner libre cours à sa gourmandise, alors l’âme animale règne en maître sur le corps et lui imprime ses caractéristiques.

On raconte que le Ba’al Chem Tov avait montré à ses disciples un homme qui mangeait de la viande de bœuf alors que c’était un jour de jeûne. Cette viande, il la mangeait avec une telle avidité que des cornes semblaient lui avoir poussé sur le front. Les disciples en étaient stupéfaits. Était-ce une illusion ? Non, répondit avec flegme le Ba’al Chem Tov, comme cet homme se donne tout entier – corps et âme – à cette viande de bœuf, il s’assimile et se confond avec elle !

Dans le même ordre d’idée, le Rabbi de Kotzk, célèbre pour ses traits d’esprit, affirme qu’on “ne doit pas manger pour se remplir la panse, mais pour se revigorer ; autrement, la table n’est plus qu’une vulgaire mangeoire …” Il disait aussi : “Si tu manges pour satisfaire ton palais, c’est du bois que tu manges ; mais si tu manges pour servir ton Créateur, tu te nourris de lumière.”

Un lieu d’hospitalité

Pour autant, la table n’est pas qu’un lieu où l’on prend ses repas ; c’est aussi un lieu où l’on pratique l’hospitalité. C’est un point de rencontre, un lieu de communication, où les êtres se côtoient, où les esprits discutent et les cœurs se rapprochent, bref un moyen efficace d’observer la Mitsva fondamentale d’Ahavat Israël et de cultiver la joie : “Grande est la consommation [de spiritueux], car elle rapproche” les cœurs et ouvre les esprits (traité Sanhédrin). 

Le repas collectif est ainsi perçu dans le judaïsme comme une véritable expérience spirituelle, surtout quand il est accompagné de vin (la consommation modérée de vin est bonne pour la digestion, selon la Halakha). C’est pourquoi nombre de Mitsvot sont marquées par la tenue d’une Sé’ouda (circoncision, mariage, repas de fêtes etc.) qui, précisément, les amène à un degré supérieur de perfection.

Les lois du Bichoul Israël et du Stam Yénam témoignent éloquemment que la table possède ce pouvoir de cohésion et de communion. En effet, les Sages ont interdit de consommer un repas, même Cachère, cuit par un non-juif ou de consommer un vin simplement touché par un non-juif, afin de dissuader toute fraternisation et assimilation avec eux. Ils avaient parfaitement conscience que la table, c’est-à-dire le repas en commun, développe le sens de l’amitié et rapproche les esprits.

Les Tsadikim aussi en avaient conscience. C’est pourquoi ils utilisaient, eux, la table à des fins spirituelles. À commencer par notre père Avraham qui, nous dit le Midrach, ne se contentait pas de servir généreusement à boire et à manger à ses hôtes, mais les pressait (parfois avec insistance) de “rendre grâce à Celui dont ils avaient mangé la nourriture”. Sa table était donc un instrument de propagation du culte monothéiste. Il mettait à profit le repas pour proclamer l’existence d’un D.ieu unique. De là, l’idée que la table est un véritable “outil” d’influence spirituelle.

Baba Salé, par exemple, aimait tout particulièrement recevoir ses visiteurs autour d’une table. Il offrait de la Ma’hia à ses hôtes et, ensemble, ils passaient de longues heures à chanter des Piyoutim. Puis la magie opérait : on assistait à des miracles extraordinaires et beaucoup de prières étaient exaucées.

Le Tisch

Les maîtres ‘hassidiques, quant à eux, tenaient une table (Tish, en yiddish) ou une cour, c’est-à-dire organisaient réunions et colloques autour d’une table garnie d’en-cas et de boissons, ou parfois même d’un repas festif. Leurs activités spirituelles, interventions et enseignements, n’avaient pas trouvé de terreau plus fertile où s’épanouir.

La cérémonie du Tisch, au cours de laquelle le Rabbi prend son repas entouré de ses disciples, est omniprésente dans la tradition ‘hassidique. Le maître s’évertue à élever les étincelles de sainteté enfouies dans la nourriture. À sa table, on ne mange pas pour se rassasier mais pour accomplir un Tikoun ou une “réparation”. Ce qu’il reste du plat du Rabbi, les disciples se le partagent avec ferveur car les miettes et restes sont imprégnés de ses saintes pensées. On dit que le Ba’al Chem Tov était capable de voir, à sa table, les âmes qui attendaient qu’on prononce une bénédiction sur un aliment pour être libérées de leur errance.

Le Ohev Israël (Rabbi de Apta) de son côté veillait à mettre douze pains sur sa table du Chabbath, en souvenir des douze pains du Temple, qui représentaient les douze tribus d’Israël. Quand il les disposait sur sa table, le Rabbi réalisait ainsi l’union du peuple juif tout entier.

Une carte céleste

Mais la table n’est pas qu’un symbole. Elle recèle une dimension divine que les hommes saints savent distinguer. Elle est la contrepartie de la table céleste, si l’on peut s’exprimer ainsi, le reflet direct des sphères spirituelles. Il paraît que le ’Hozé de Lublin (qui possédait le don de voir d’un bout du monde à l’autre) restait assis à sa table de Chabbath des heures durant, sans dire un mot, occupé à contempler les bougies ou le pain. À son disciple qui l’avait interrogé sur les motifs de cette longue méditation silencieuse, le ’Hozé avait répondu : “Je dresse la table dans les mondes supérieurs. Si la table ici-bas n’est pas parfaitement alignée avec la table céleste, la bénédiction ne peut pas y descendre”.

Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev, pour sa part, préparait la table de Chabbath avec grand soin. On rapporte qu’un certain vendredi soir, il s’était arrêté net avant d’entrer dans la salle à manger. Plus tard, il a expliqué avoir aperçu les anges officiants qui hésitaient à pénétrer dans la pièce parce que la nappe n’était pas tout à fait droite. Puisque la table accueille la Présence divine (la Chékhina), elle doit être parfaitement dressée comme l’est la chambre intime de l’âme divine.

Le grand repas

La table cesse donc d’être un objet matériel ; c’est un objet emblématique et spirituel. Elle pose ses pieds à terre, certes, mais elle hisse les hommes aux sphères les plus hautes. Elle est le théâtre d’activités à la fois intenses et spirituelles, le lieu où transitent les bénédictions, où se libèrent les étincelles sacrées et où, très souvent, se joue le destin du peuple d’Israël. 

Et son rôle ne s’achèvera pas avec l’exil. En effet, l’ère messianique est toute entière désignée comme “le repas et le bonheur des Justes” et sera célébrée précisément autour d’une table.