"Pendant vingt-cinq minutes, vous avez une seule chose à faire : être ici. Si même pendant ces vingt-cinq minutes vous n’arrivez pas à laisser votre téléphone dans votre poche, comment voulez-vous qu’on vous confie 500 000 dollars ?"
J’ai un ami qui a un petit défaut : il est riche. Très riche même. Mais comme D.ieu ne donne pas toutes les épreuves au même homme, il est également intelligent et a plutôt bien réussi dans les affaires. Et parmi ses nombreuses occupations, il en a une qui l’amuse particulièrement : investir dans des start-up.
Personnellement, lorsqu’un garçon de 24 ans m’explique qu’il a besoin de 800 000 dollars pour développer une application qui permettra de commander son café trois minutes avant d’arriver au café, mon premier réflexe est plutôt de lui conseiller de partir de chez lui trois minutes plus tôt. Mais apparemment, c’est pour cela que lui est devenu très riche et que moi j’écris des articles.
Toujours est-il que mon ami a décidé un jour de m’intégrer au petit comité chargé d’écouter les entrepreneurs qui viennent lui présenter leurs projets. Pourquoi moi ? Je me pose encore la question. Lui avait l’argent. D’autres avaient une expérience dans les affaires. Moi, j’étais disponible le mardi.
C’est ainsi que je me suis retrouvé plongé dans le merveilleux monde des start-up israéliennes. Un univers extraordinaire dans lequel personne n’a jamais une petite idée intéressante. Non. Chaque personne qui entre dans la pièce est venue révolutionner l’humanité.
Le jeune entrepreneur ne vient jamais vous dire : "J’ai développé un logiciel qui pourrait être utile." Il a "identifié une problématique majeure à laquelle le marché n’apporte actuellement aucune réponse". Généralement, cette problématique majeure consiste à trouver une place de parking à Tel-Aviv.
Il ne vend pas quelque chose, il "disrupt". Il n’a pas de clients, il a des "early adopters". Il n’a pas encore gagné un Chékel, mais possède déjà un graphique qui explique qu’en 2031, son entreprise devrait valoir 14 milliards de dollars. Et quand vous lui demandez pourquoi 14 milliards, il change de slide.
Au fil des mois, j’ai pourtant fini par comprendre deux ou trois choses. J’ai même commencé à donner mon avis avec suffisamment d’assurance pour que les gens puissent penser que je savais de quoi je parlais. C’est une compétence très utile dans le monde des affaires. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, certains de mes conseils se sont révélés plutôt bons. Je n’avais toujours pas les moyens d’investir moi-même 500 000 dollars, mais j’avais désormais le privilège d’expliquer aux autres ce qu’ils devaient faire avec les leurs.
Un jour, arrive donc un nouveau candidat. Très propre, ordinateur sous le bras, PowerPoint impeccable et cette confiance de l’homme qui sait qu’il est entré dans la pièce avec une idée et qu’il va en ressortir avec 500 000 dollars.
Il commence. Le problème. La solution. Le marché. Le business model. Puis évidemment le fameux graphique qui monte vers la droite. Dans une start-up, le graphique monte toujours vers la droite. Je n’ai encore jamais vu un entrepreneur arriver devant des investisseurs en disant : "Voilà, normalement dans trois ans, on est tous ruinés."
Bref, tout se passe normalement lorsque soudain :
"Bzzz."
Son téléphone vibre. Il s’arrête, le sort tranquillement de sa poche et regarde. Quinze secondes. Il scrolle. Puis il rigole. Visiblement, c’était drôle.
Il range son téléphone et reprend : "Comme je vous l’expliquais, notre technologie va complètement transformer le marché…"
Deux minutes plus tard : "Bzzz."
Cette fois, il décroche. "Oui, comment vas-tu… Ah bon ? Pas possible ! Quoi, comme ça, en si peu de temps ? Bon, je te rappelle, tu m’expliqueras en détail…" "Pardonnez-moi, mon prof de judo vient juste de m’annoncer que j’ai raté la ceinture marron."
La présentation continue et, pendant les vingt-cinq minutes qui suivent, nous faisons progressivement connaissance avec sa femme, son fils, sa mère et, sauf erreur, même son thérapeute participe à la levée de fonds.
J’attendais presque que sa mère nous appelle directement pour nous demander si on comptait investir ou si elle pouvait servir le dîner.
Le plus extraordinaire dans cette histoire, c’est que son idée n’était peut-être pas si mauvaise. Peut-être même qu’il aurait pu obtenir son investissement. Mais au bout de vingt-cinq minutes, je n’en pouvais plus.
"Écoutez, merci beaucoup, mais je pense qu’on va s’arrêter là. Vous êtes venu demander plusieurs centaines de milliers de dollars. Pendant vingt-cinq minutes, vous avez une seule chose à faire : être ici. Si même pendant ces vingt-cinq minutes, vous n’arrivez pas à laisser votre téléphone dans votre poche, comment voulez-vous qu’on vous confie 500 000 dollars ? Soit t’es là, soit t’es pas là !"
Il a rangé ses affaires et il est parti.
Il était déjà tard et je suis parti faire Min’ha. J’arrive à la synagogue, la ‘Amida commence. Et là : "Bzzz."
Mon téléphone vibre. Sans réfléchir, ma main descend vers ma poche. Et au moment de le toucher, je m’arrête. "Soit t’es là, soit t’es pas là !"
Il y a vingt minutes, je trouvais scandaleux qu’un homme puisse demander 500 000 dollars sans être capable d’accorder vingt-cinq minutes d’attention à ceux qui pouvaient les lui donner. Et moi ? Je suis devant Hachem. Je Lui demande la santé, la Parnassa, la réussite, la guérison. Et moi aussi, au milieu de la présentation : "Bzzz."
J’ai remonté ma main.
Depuis, je ne sais toujours pas si la start-up de ce garçon valait 500 000 dollars. Mais sa leçon, elle, valait largement l’investissement.




