Dans l’esprit de la Torah, le fait de réprimander l’autre est une condition nécessaire pour éviter la vengeance et c’est la raison pour laquelle le devoir de réprimande précède l’interdit de se venger.
Comme vous le savez sans doute, les lois qui régissent la relation à l’autre tiennent une place très importante dans la tradition juive. Alors que nous venons de lire le tragique épisode de Caïn et Hével, premier fratricide de l’humanité, nous nous proposons d’aborder un aspect important des relations entre personnes : le ressentiment et le besoin de vengeance.
Il est en effet un interdit de la Torah qui pourrait nous étonner : tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune (Vayikra 19, 1).
Qu’est-ce que la vengeance ?
Si vous avez deux enfants devant vous et que vous donniez un bonbon à l’un et rien à l’autre, celui qui est privé pourra tenter de vous frapper. Pour quelle raison ? Car l’enfant a en lui un sens inné du juste et de l’injuste.
Lorsqu’il est victime de l’injustice, c’est comme un équilibre qui est rompu et qu’il cherche à rétablir : voir le méchant puni, c’est une manière pour lui de rétablir cet équilibre qui a été injustement rompu.
En 1945, les Américains ont mis fin à la guerre contre le Japon en larguant deux bombes atomiques sur ce pays. Au lendemain de la seconde bombe, le Japon demanda la capitulation et alors, commença une période d’occupation de ce pays par les forces américaines. Une anthropologue américaine, Ruth Benedict, entreprit d’explorer la mentalité japonaise, sur la demande des autorités de son pays. Elle en fit un livre, "Le chrysanthème et le sabre", expliquant cette mentalité japonaise. Elle y montra qu’au Japon, la notion de dette est tout à fait essentielle. Il y va de l’honneur de rembourser sa dette et les gens sont prêts à se suicider, s’ils ne peuvent pas le faire. Et quand quelqu’un a été humilié, que son honneur a été bafoué, la vengeance apparaît chez eux comme un devoir : c’est en quelque sorte rembourser ce qu’on doit à son honneur bafoué (et donc payer sa dette). Cela rejoint l’exemple de l’enfant et son sens inné de la justice, qui le pousse à la vengeance.
Éviter la vengeance, mode d’emploi
Maïmonide, dans les Hilkhot Dé’ot (6, 6), nous dit que si quelqu’un a mal agi à notre égard, il ne faut pas exprimer une haine silencieuse, il ne faut pas bouder, ce sont les scélérats (Récha’im), dit-il, qui agissent ainsi. Il faut aller trouver la personne et lui demander en face-à-face : "Pourquoi as-tu agi de cette manière ? Pourquoi as-tu fauté à mon égard ?" Il cite ensuite le verset : "Tu réprimanderas ton prochain" (Vayikra 19, 17). Or ce verset précède dans le texte celui de : "Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune" (ibid.18). Car dans l’esprit de la Torah, le fait de réprimander l’autre est une condition nécessaire pour éviter la vengeance et c’est la raison pour laquelle le devoir de réprimande précède, dans le texte de la Torah, l’interdit de se venger.
Mettre l’autre devant sa vérité crée fatalement une gêne. C’est comme si vous preniez un miroir et que vous lui disiez : regarde comme tu es sale. Mais c’est aussi apaiser ce qui est à l’origine du besoin de vengeance, à savoir un sentiment d’injustice : car le mal n’a pas été triomphant, il a eu son effet boomerang, par cette gêne créée. Et aussi, quelque part, c’est une manière de lui donner une chance, celle de reconnaître le mal qu’il a commis.
C’est sans doute l’esprit de Maïmonide, lorsqu’il dit qu’il faut "faire connaître" à l’autre le mal qu’il a commis. On peut donc comprendre que le but est éducatif. Et d’ailleurs Maïmonide termine son texte en précisant que si l’autre a demandé pardon, il ne faut pas être cruel et il faut lui pardonner. Il donne alors l’exemple d’Avraham avec Avimélekh : ce dernier avait enlevé la femme d’Avraham, Sarah. D.ieu avait alors sévèrement puni le ravisseur, mais quand celui-ci rendit Sarah à Avraham, alors Avraham pria pour sa guérison !
Prouver plutôt que reprocher
Ainsi on peut comprendre pourquoi le devoir de réprimande précède l’interdit de vengeance : réprimander, c’est ce qui permet de ne pas se venger. C’est ainsi que Rabbi Na’houm de Tchernobyl (Méor ‘Enaym, sur Parachat ‘Houkat) interprète le verset : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Il s’attarde sur les mots : comme toi-même. Et il nous dit à ce sujet : il faut traiter l’autre comme toi-même. Lorsque toi-même, tu te découvres un défaut, tu ne te mets pas à te haïr pour autant, car tu sais que tu ne te résumes pas à ce défaut. Tu essaies donc de donner une chance à l’autre côté de ta personne, le côté positif, qui est latent et que tu essaies d’encourager. Aimer l’autre comme toi-même, poursuit-il, cela signifie lui laisser la même chance.
À ce sujet, il nous faut remarquer que le mot hébreu utilisé par la Torah pour dire réprimander (Hokhéa’h Tokhia’h), signifie également "prouver". Souvent, quand il s’agit de réprimander autrui, le reproche se borne à être une colère fortement exprimée. Cela n’a pas d’efficacité : notre colère va réveiller celle de l’autre, sans qu’il puisse prendre conscience. Il faut lui prouver, comme par une démonstration mathématique imparable, qu’il a tort. Pourrait-on imaginer un prof de maths en train de démontrer un théorème dans la colère ? Quand on prouve à l’autre qu’il a tort, cela lui permet de prendre conscience et de demander pardon.
La lettre qui a tout changé
L’expérience de la vie m’a montré que ce genre de réprimandes se faisait mieux par écrit. Une année, j’enseignais la philosophie juive dans un grand lycée juif parisien. Le trimestre s’était grâce à D.ieu très bien passé. Or un jour, c’était la veille des vacances d’hiver, une élève de la classe se mit à s’agiter, entraînant avec elle le reste de la classe, au point que je dus la faire sortir et la prévenir que j’allais appeler ses parents. Finalement, pendant les vacances, j’y réfléchis et je décidai de lui adresser plutôt une réprimande par écrit. Dans ma lettre, je m’appliquai à lui démontrer, par des arguments objectifs, que son comportement avait été incorrect : engagé par la direction, j’étais dans l’obligation de donner cours jusqu’à la fin, faute de quoi je volais l’établissement. De plus, je m’investissais avec beaucoup d’application pour transmettre le meilleur à ma classe. Et finalement, je me retrouvais devant l’impossibilité d’enseigner car une élève avait décidé que les vacances avaient déjà commencé et tous mes efforts étaient réduits à néant. Qu’aurait-elle ressenti à ma place ?
J’envoyai la lettre par la poste. Finalement, après les vacances, je remarquai un changement net d’attitude chez cette élève. Jusqu’à ce qu’un jour, je l’entende dire à son amie, alors qu’elle se trouvait à quelques centimètres de moi : "Tu sais, pendant les vacances, le prof m’a envoyé une lettre qui m’a touchée". C’était sa manière à elle de me signifier qu’elle avait intégré ma réprimande et qu’elle s’excusait. À la fin de l’année, elle me consulta même pour m’exposer un problème personnel pour lequel elle sollicita mon avis.
En exprimant une réprimande construite et bienveillante, nous sortirons satisfaits des conflits, quelle que soit la réaction de l’autre. Et au moins nous lui aurons donné une chance de s’améliorer !
Bernard Yossef Paperon
Agrégé des Lettres




