“D.ieu se souvint de Ra’hel : Il l'exauça et ouvrit son sein.” Rachi explique que D.ieu Se souvint qu’à son mariage, six ans plus tôt, Ra’hel avait transmis à sa sœur les signes de reconnaissance convenus avec Ya'akov. Lorsque leur père Lavan décida de faire entrer Léa sous le dais nuptial à la place de Ra’hel, celle-ci, voulant épargner à sa sœur une honte certaine, lui révéla ces signes. C’est ce mérite, dit Rachi, qui valut à Ra’hel — jusque-là stérile — de donner la vie à son fils Yossef. Mais une question se pose : le verset parle de « souvenir ». D.ieu oublierait-Il ? Pourquoi avoir attendu six longues années pour récompenser Ra’hel de son acte d’altruisme ? Cet épisode recèle des messages d’une portée intemporelle. Tentons de les comprendre...
Un choix de vie
Pour saisir la grandeur de Ra’hel et la profondeur de son message, revenons à l’événement qui précède ce verset. La Torah raconte que six ans après son mariage avec Ya'akov, Ra’hel demanda à Léa de lui donner les mandragores que Réouven, son fils, avait rapportées. Ces plantes étaient réputées pour favoriser la fécondité, et Ra’hel rêvait depuis des années d’avoir un enfant. À cette demande, Léa répondit par des paroles surprenantes : “N’est-ce pas déjà assez que tu aies pris mon mari ?”
Comprendre Léa mériterait un autre article. Mais ce qui nous interpelle ici, c’est la réaction de Ra’hel : le silence. Aucune justification, aucune colère. On aurait pu s’attendre à une réponse légitime — “Qui a pris le mari de qui ?” — mais Ra’hel ne dit rien. Elle resta silencieuse, comme six ans plus tôt, elle avait choisi de se taire.
C’est là que Rav Aryeh Leib Shapira éclaire notre compréhension. Nous pensons souvent que, le jour du mariage, Ra’hel a agi sous le coup de la compassion, émue par la souffrance de sa sœur. Mais, souligne Rav Shapira, des années plus tard, lorsque Ra’hel garda à nouveau le silence face à Léa, c’était la même Ra’hel : fidèle à une décision réfléchie, profonde et vraie. Même lorsqu’elle fut accusée d’avoir pris le mari de sa sœur, Ra’hel demeura droite dans son choix : le silence de la vérité. Elle savait que si elle n’avait pas transmis les signes à Léa, cette dernière aurait été couverte de honte. Et comme l’enseignent nos Sages : “Mieux vaut pour un homme se jeter dans une fournaise ardente que d’humilier son prochain en public.”
L’équation était simple pour elle : si D.ieu ne veut pas que je sois complice d’une humiliation, alors je dois céder ma place sous la ‘Houppa. Sans hésitation, sans retour en arrière. Même lorsque Léa, des années plus tard, la blessa par sa réponse, Ra’hel resta silencieuse. Et c’est là que nous comprenons mieux ces mots : “D.ieu Se souvint.” D.ieu n’avait rien oublié. Il voulait simplement éprouver Ra’hel : regretterait-elle son choix ? Son silence prouva la pureté et la constance de sa décision.
Fidèles à notre mission
Comme Ra’hel, nous aussi, nous traversons des moments où nous devons chercher ce que D.ieu attend vraiment de nous — non pas ce que dictent nos émotions, nos peurs ou le regard des autres, mais la voie juste, celle de la vérité et de la fidélité à notre mission.
Ces choix ne sont pas toujours spectaculaires : parfois, il s’agit simplement de savoir se taire au bon moment, de pardonner, de ne pas réagir par orgueil, ou de rester discrète là où l’on aurait voulu briller. Une femme, par exemple, vit cette fidélité lorsqu’elle choisit de préserver la paix dans son foyer, même lorsqu’elle sait qu’elle a raison — non par faiblesse, mais parce qu’elle ressent que c’est là, à cet instant, la volonté de D.ieu. C’est ce même courage silencieux que Ra’hel nous enseigne : rester fidèle à la volonté divine, même lorsque cela coûte à notre ego.
Les Ra’hel des temps modernes
Ce même silence, fruit d’une force intérieure immense, n’était pas faiblesse mais maîtrise. Et c’est cette même énergie, contenue jadis sous la ‘houpa, qui des siècles plus tard jaillira en un feu ardent, quand Ra’hel “saute” devant D.ieu pour plaider la cause de ses enfants exilés.
Le Midrach Rabba raconte que, lors de l’exil à Babylone, nos Patriarches plaidèrent la cause du peuple juif pour annuler les décrets. Mais seul le plaidoyer de Ra’hel toucha D.ieu, qui lui promit : “Cesse de pleurer, Ra’hel, car il y a une récompense à ton action ; tes enfants reviendront dans leurs frontières.” Après le retour des otages de Gaza, cette promesse résonne plus fort que jamais...
Le Midrach rapporte : “À ce moment, Ra’hel sauta devant D.ieu et dit…” Ce verbe “sauta” n’est employé pour aucun autre Patriarche. Il souligne la force et l’élan de son amour. La même force qui poussa Ra’hel à s’effacer pour épargner sa sœur, c’est celle qui, des générations plus tard, la fit “sauter” devant D.ieu pour défendre ses enfants en exil. Une force mêlée de douleur et d’amour, que nous retrouvons aujourd’hui chez ces mères d’Israël qui se lèvent, prient et agissent avec un courage semblable.
Pendant la guerre "Épées de fer", nous avons vu des mères se lever, “sauter”, pour tout tenter afin de faire revenir leurs enfants otages à Gaza. Julie Kuperstein, Shelly Chem Tov, Ditsa Or et tant d’autres n’ont ménagé aucun effort : Hafrachat ‘Halla, Chabbath, prières, Téfillin… tout pour multiplier les mérites et éveiller la miséricorde divine.
Nous sommes toutes les filles de Ra’hel. Comme elle, nous avons saisi chaque occasion de nous unir pour prier, participer à des chaînes de Téhilim ou à d’autres initiatives pour nos otages. Et, à son image, nous continuerons d’agir, avec foi et persévérance, jusqu’à la Guéoula finale !





