Dans la paracha Bamidbar, quand la Thora nous liste les descendants de Lévi, elle nous rappelle le décès tragique des deux vertueux fils de Aharon, Nadav et Avihou. Elle ajoute alors un détail qui ne nous avait pas été mentionné jusqu’ici : ils moururent sans laisser d’enfants [1].

La guemara en déduit que s’ils avaient eu des enfants, ils ne seraient pas morts [2].
Le ‘Hatam Sofer zatsal explique que Nadav et Avihou avaient atteint une telle proximité avec Hachem qu’ils avaient réalisé leur plein potentiel, et qu’il ne leur était plus utile de vivre dans ce bas monde. S’ils avaient eu des enfants, ils auraient continué de vivre pour les élever et subvenir à leurs besoins. Nous apprenons d’ici que même si une personne atteint la perfection absolue dans son service personnel d’Hachem, elle reste en vie pour aider ses enfants.

De plus, on peut déduire de ce principe du ‘Hatam Sofer qu’il existe deux niveaux dans la Avodat Hachem (le service Divin) – le premier est le développement de l’étude de la Thora, des midot (qualités) de la personne et de sa relation avec D. et le second correspond à sa responsabilité vis-à-vis de ses enfants. Dans Pitou’hé ‘Hotam, le ‘Hatam Sofer [3] ajoute qu’un grand tsadik peut rester en vie afin de guider ses disciples comme ses propres enfants, ce qui signifie que la deuxième étape de la Avoda ne se limite pas à l’aide apportée aux enfants, mais s’applique également à celle apportée à ses élèves. [4]

Nous trouvons un exemple de cette dualité dans la Avodat Hachem dans la paracha de Vayichla’h. Après les grands défis que dut relever Yaacov Avinou quand il vécut auprès de Lavan et quand il dut affronter son frère hostile, Essav, la Thora le décrit comme étant « chalem » — nos Sages expliquent qu’il était spirituellement parfait, complet, il avait résisté aux menaces de Lavan et de Essav et en était ressorti complètement pur, sans aucune imperfection. Pourtant, le reste de sa vie fut rongé par les difficultés qu’il rencontra à cause des erreurs et des failles de son entourage – le manque de tsniout (décence, pudeur) de sa fille [5] eut pour conséquence son enlèvement par Chekhem puis l’extermination de ce dernier par Chimon et Lévi. Ensuite, il y eut l’incident avec Réouven qui déplaça le lit de Yaacov, et la vente de Yossef.

Comment comprendre qu’après avoir mentionné la grandeur de Yaacov, on nous détaille les imperfections de son entourage ? C’est pour nous montrer que bien qu’il avait terminé sa Avoda personnelle, il resta en vie pour rectifier les manques de ses proches. [6]

Nombreux sont les Guedolim qui vouèrent une grande partie de leur vie à leur Avoda personnelle, puis, quand le moment était opportun, ils employèrent beaucoup de temps et d’énergie aux besoins de la collectivité. Le rav Chakh zatsal en est l’exemple parfait ; il étudia assidûment durant de nombreuses années, et quand il fut reconnu comme un Gadol (érudit exceptionnel en Thora), il se consacra entièrement au peuple juif et ne repoussa jamais ceux qui avaient besoin de lui.

Les deux types de Avoda nécessitent également deux approches et deux attitudes différentes ; nous déduisons ceci de la création de l’homme. Tandis que tous les animaux furent créés par un seul maamar (parole Divine), l’homme et la femme furent créés par deux maamarim différents ; mon rav, le rav Its’hak Berkovits chlita explique que chaque maamar correspondait à une nouvelle étape de la création. Celui de la création de l’homme s’appliquait à la Avoda de l’homme en tant qu’individu, que particulier, sa relation avec lui-même.

Le maamar qui fut à l’origine de la formation de la femme provoqua une nouvelle étape dans la création, celle de la vie en société, des relations avec autrui. Ces deux étapes nécessitent deux attitudes bien différentes – dans son comportement envers lui-même, l’homme doit faire preuve de din (jugement), s’introspecter et tenter de s’améliorer. Lorsqu’il souffre, il doit s’efforcer d’avoir confiance en Hachem et de se parfaire son comportement. Par contre, il lui faut avoir une tout autre conduite vis-à-vis de son prochain – quand l’autre souffre, il ne faut pas lui dire que tout provient d’Hachem et qu’il doit s’efforcer de s’élever, mais il faut plutôt se soucier et s’occuper de lui comme si personne d’autre ne le faisait, pas même Hachem.

Le rav de Brisk zatsal incarnait remarquablement ce comportement. Il posait comme postulat que chaque défaut renferme un aspect positif – quand on lui demanda quel aspect positif recelait la kefira (le reniement de D.), Il répondit qu’elle nous aide à bien réagir quand notre prochain souffre. Nous ne pouvons alors pas lui rétorquer qu’il faut avoir confiance en Hachem et que tout ira bien, mais nous sommes tenus d’agir, pour ainsi dire, comme si D. n’avait aucune implication dans sa vie. [7]

D’autres Guedolim firent preuve de cette double attitude dans leurs vies – vis-à-vis d’eux-mêmes, ils étaient très exigeants et s’autocritiquaient, évitant tout honneur et refusant l’aide des autres, mais envers d’autres personnes, ils étaient gentils, bienveillants, tolérants et se répandaient en éloges. Nadav et Avihou n’eurent jamais pour responsabilité de guider d’autres personnes, leur Avoda était donc limitée au perfectionnement personnel.

Puissions-nous tous mériter de nous parfaire dans les deux sortes de Avodat Hachem – améliorer notre comportement et le monde qui nous entoure.



[1] Bamidbar 3:4.

[2] Yébamot, 64a.

[3] Le Pitou’hé ‘Hotam fut écrit par le petit fils du ‘Hatam Sofer, sur la base des enseignements de ce dernier.

[4] Ce concept apparaît deux versets plus haut, quand la Thora parle des disciples de Moché Rabbénou comme de ses enfants. Rachi explique que l’enseignement qu’il leur prodigua le fit devenir un père spirituel. Ainsi, de la même manière qu’une personne a la responsabilité de guider ses enfants biologiques, elle doit agir pareillement envers ses enfants « spirituels ». Apparemment, Nadav et Avihou n’eurent pas d’élèves qui auraient pu prolonger leurs vies.

[5] Comme toujours, il faut réaliser que la Thora s’adresse à nous à un niveau que nous pouvons comprendre – elle évoque la faille de Dina, dans le domaine de la tsniout, pour nous faire passer un message, mais en vérité, cette imperfection n’aurait presque pas été perceptible à notre niveau.

[6] Entendu du rav Ephraïm Kramer chlita.

[7] Inutile de préciser qu’il faut se souvenir qu’Hachem dirige tout, mais le yétser hara peut inciter les gens à ne pas dire « D. y pourvoira » — ce qui est, bien entendu, une attitude incorrecte.