Dans notre paracha de la semaie, Béchala'h, il est écrit : « Pharaon approchait, les enfants d’Israël levèrent leurs yeux et voici que l’Égypte était à leur poursuite ; ils eurent très peur, les Bné Israël crièrent vers Hachem. » (Chemot, 14:10-11)

Rachi explique, sur les mots « Ils crièrent » : Ils s’emparèrent de l’art de leurs pères ; concernant Avraham, il est dit : « à l’endroit où il se trouvait », à propos d’Its’hak, il est écrit : « pour parler dans le champ » ; et au sujet de Yaacov, il est écrit : « il rencontra à l’endroit ».

Lorsque les Juifs virent l’armée égyptienne approcher, ils implorèrent la pitié et le secours d’Hachem. Rachi[1] écrit qu’ils apprirent ceci des patriarches. Puis, il énumère les occasions où les Avot prièrent – les versets qu’il rapporte sont très significatifs, puisqu’ils sont à l’origine des trois prières quotidiennes : Cha’harit, Min’ha et Arvit, respectivement instaurées par Avraham, Its’hak et Yaacov.

Cette comparaison entre les prières des Avot et la supplication désespérée du peuple juif devant la mer semble difficile à comprendre.

En général, on prie soit en période de détresse, quand on ressent un grand besoin de se tourner vers Hachem pour qu’Il nous sauve ; soit pendant les trois prières quotidiennes. Dans ce cas, on s’adresse à D. même sans souffrance particulière ou sans ressentir un besoin spécifique ; c’est tout simplement parce ‘Hazal nous enjoignent de prier à ces moments.

Rav Yérou’ham Leibowitz zatsal souligne que les exemples que fournit le midrach des prières faites par les patriarches ne correspondent pas à des périodes particulièrement éprouvantes.[2] Alors pourquoi le midrach affirme-t-il que la prière que firent les Bné Israël dans une situation de désespoir total était basée sur celles des Avot ? Ne s’agit-il pas de deux types de prières complètement différentes ?

En réalité, la question est basée sur une fausse compréhension de la prière. Les écrits de rav Yérou’ham datent d’une époque de grandes souffrances pour notre peuple (fin du XIXe siècle et début du XXe siècle). Les Juifs devaient affronter d’immenses dangers, de toutes parts, et étaient dénués des droits les plus élémentaires.

Il écrit : « Dans le désarroi je pensai : "Pourquoi n’implorons-nous pas ? N’y a-t-il personne au monde vers qui nous tourner ?" En parlant ainsi, je me suis arrêté et me suis dit : "Et avant ces épreuves, n’avions-nous personne sur qui compter ? Même quand nous avions atteint notre apogée et que l’atmosphère était sereine, n’avait-on personne sur qui reposer ?" En vérité, il n’y a aucune différence entre les périodes difficiles et celles qui sont fastes, tout ce que nous avons, c’est Hachem ! "Des profondeurs de l’abîme, je T’ai invoqué, D." (Téhilim, 118:5) on ne doit se tourner vers personne d’autre, ne solliciter personne d’autre. »

Il réalisa qu’autant durant les périodes tranquilles que lors des pires infortunes, tout dépend de l’implication d’Hachem dans notre vie. Même quand les choses vont mal, Hachem dirige. Notre tâche principale consiste à toujours Lui parler comme si nous étions désespérés, en reconnaissant qu’Il est l’unique source de notre bien-être.

Rav Yérou’ham poursuit en affirmant que c’est ainsi que les Avot priaient invariablement. Avraham, Its’hak et Yaacov vécurent à des époques relativement tranquilles. Pourtant, leurs prières étaient accompagnées des larmes de celui qui traverse une grande épreuve. Ils comprirent que la situation extérieure n’a pas d’importance et qu’à tout moment la seule « personne » de qui nous dépendons est le Tout Puissant. C’est pourquoi leurs prières étaient le paradigme de la dévotion absolue et de l’attachement à Hachem.
 

Nous pouvons à présent comprendre la comparaison entre les prières quotidiennes des Avot et celle des Juifs livrés au désespoir, devant la Mer des Joncs. Les patriarches récitaient chaque tefila avec la même intensité que les Bné Israël dans la paracha de cette semaine – leur unique source de réussite dans la vie, leur unique source de survie était Hachem. Ils épanchaient leurs cœurs comme si leur vie dépendait de chacune de leur prière.

Évidemment, les Avot atteignirent un niveau incroyable dans la tefila, bien plus que ce que nous pouvons saisir. Néanmoins, notre tâche, comme toujours, consiste à essayer de prendre exemple sur eux et de les émuler à notre propre niveau.
 

Tout d’abord, il nous faut réaliser que nous sommes en permanence dépendants de la bienveillance d’Hachem, tant pour notre survie que pour notre prospérité. En général, on est plus enclin à prier avec kavana (concentration) quand nous traversons des difficultés. Mais les Avot nous rappellent que même quand tout va bien, il est tout aussi important de prier avec ferveur.

Deuxièmement, nous tirons de l’enseignement du rav Yérou’ham quelle attitude adopter quant aux trois prières quotidiennes. On comprend bien qu’il est difficile d’entretenir une grande kavana quand nous récitons les mêmes prières chaque jour, à trois reprises. Toutefois, il faut savoir que plusieurs textes de prière furent écrits par prophétie[3] et qu’ils expriment nos besoins mieux que ce que nous aurions pu faire. Notre compréhension de la profondeur de ces prières est très limitée, mais il nous incombe au moins d’en saisir le sens simple.

Un talmid ‘hakham raconta que plus il comprenait le sens des prières fixées par nos Sages, plus il réalisait qu’elles englobaient tout ce dont une personne peut avoir besoin.

Nous avons appris comment le peuple juif s’empara l’art de la prière des patriarches et implora Hachem. Puissions-nous tous mériter d’émuler nos Pères et de prier Hachem de tout notre cœur.



[1] Mé’hilta, Midrach Tan’houma 9.

[2] Daat Thora, Chemot, p. 129-131.

[3] Y compris la Amida qui fut instaurée par les Hommes de la Grande Assemblée ; certains étaient des prophètes.