Dans la parachat Choftim, la Torah dit : « Des juges et des policiers tu établiras pour toi dans toutes tes portes » (Devarim 16:18). Les commentateurs s’interrogent sur la précision du verset : pourquoi est-il écrit « tu établiras pour toi » ? Il aurait semblé plus juste de dire : « vous établirez pour vous », puisque la Torah s’adresse à l’ensemble des enfants d’Israël, et que tous ont besoin de juges et de policiers. Il ressort de là un principe fondamental. La Torah ne cherche pas seulement à donner un ordre collectif, mais à enseigner une leçon de morale à chacun de nous, personnellement. En disant « tu établiras pour toi », la Torah nous apprend que chaque individu doit travailler selon ses propres forces, dans la mesure de ce qu’il est capable d’accomplir et de supporter.
L’homme est à la fois son propre juge et son propre policier. Il doit servir Hachem, étudier la Torah et accomplir les mitsvot ; en d’autres termes, il doit parvenir à des réalisations spirituelles. Mais de quelles réalisations s’agit-il ? Uniquement de celles t qu’il est réellement capable d’accomplir. Il est interdit à l’homme d’essayer d’imiter autrui. Prenons un exemple : si un homme ne dort que deux heures par nuit et consacre tout le reste de son temps à l’étude de la Torah et au service Divin, un autre n’a pas le droit de se dire : « Moi aussi je dois atteindre sa force, parvenir à son niveau ou au moins à lui ressembler ». Si ce n’est pas dans ses moyens, si ce n’est pas à sa portée, ce n’est pas son chemin, et on ne lui demandera pas du Ciel pourquoi il n’a pas été comme l’autre. Chacun doit servir Hachem en fonction des forces qui lui ont été données d’en-haut.
Personne ne doit se dire : « Je veux être comme Rabbi Akiva Eiger, je veux devenir comme le grand maître de la génération ». Certes, ce serait magnifique d’y parvenir, mais si l’homme sait pertinemment qu’il ne peut pas atteindre un tel niveau, ce n’est pas cela qu’on attend de lui. Ce qui est exigé, c’est qu’il fasse tout ce qui est en son pouvoir, en fonction du niveau où il se trouve. Dans la Yéchiva de Novardok, on illustrait ce principe par une parabole.
Celle d’un propriétaire qui avait un cheval et un chien. Le cheval travaillait dur et servait fidèlement son maître. Un jour, il en vint à s’indigner : « Je ne comprends pas. Moi, je travaille sans relâche, je m’épuise, et mon maître ne fait pas attention à moi. Tandis que le chien, lui, passe tout son temps avec mon maître, joue avec lui, saute sur lui, le couvre de caresses, et parfois même dort à ses côtés. Et pourtant, ce chien ne fait rien de tout ce que je fais ! Pourquoi donc reçoit-il tant d’affection, alors que moi, qui me tue à la tâche, qui porte de lourds fardeaux et qui me laisse monter et piétiner, j’ai l’impression de ne rien valoir ? »
Un jour, le cheval décida lui aussi qu’il voulait se rapprocher du maître. Il entra dans la maison à la tombée de la nuit et se coucha à ses côtés. Mais aussitôt, une grande agitation éclata : les membres de la famille se précipitèrent pour chasser le cheval de force, en affirmant qu’il n’avait absolument pas sa place dans la maison. Sa place était dans l’écurie. Ainsi, le cheval fut rejeté avec honte, mais il commença à comprendre le message : sa mission n’était pas de s’installer auprès du maître comme le chien, mais bien de porter des charges et de le servir avec fidélité. C’est ce qu’on enseignait à Novardok : chacun doit savoir ce qu’il peut accomplir et quel est son véritable rôle. C’est cela qu’il doit faire de la meilleure manière possible, sans chercher à imiter ce qui est hors de sa portée.
Nous disons dans la prière de Moussaf à Roch Hachana : « Car le souvenir de toutes les actions vient devant Toi : les actes de l’homme et sa mission ». Cela signifie qu’il y a deux aspects. « Les actes de l’homme » : tout ce qu’il a accompli, ses mérites, mais aussi, à D.ieu ne plaise, ses fautes, tout cela se présente devant le Créateur. Mais il y a aussi « sa mission » : au jour du grand jugement, on examine si l’homme a rempli le rôle qui lui incombait. Voilà ce que signifie « sa mission » : as-tu fait ce que tu devais faire, ce qui était entre tes mains ? Si oui, tu es digne de recevoir une nouvelle année de vie. Mais si, au lieu de remplir ton rôle, tu as cherché à copier les autres, à faire ce qui ne t’était pas accessible, et que parallèlement tu n’as pas fait ce qui était réellement en ton pouvoir, alors tu as trahi ta mission.
L’homme doit savoir que ce que Hachem lui a donné, ce sont précisément les forces avec lesquelles il doit Le servir, et c’est à partir de là qu’il doit aspirer à aller aussi loin que ses capacités le lui permettent. C’est pourquoi le Midrach enseigne : Na’houm Ich Bardéla disait qu’à la fin des temps, Hachem jugera chaque homme selon ce qu’il était, et non en comparaison avec les autres. On lui demandera : pourquoi n’as-tu pas étudié cinq heures, puisque tu en avais la capacité ? Pourquoi n’as-tu pas accompli tel acte de bonté, que tu pouvais réaliser ? Pourquoi ne t’es-tu pas levé plus tôt, ce qui était tout à fait dans tes moyens ? Et ainsi de suite. On ne lui réclamera pas ce qui n’était pas en son pouvoir, mais bien ce qu’il aurait pu accomplir et qu’il a négligé.
Rabbi Zoucha avait l’habitude de dire : « Si l’on me demande dans le Ciel pourquoi je n’ai pas été comme nos saints Patriarches, je saurais quoi répondre. Je n’ai pas peur que le Tribunal céleste m’interroge ainsi. Mais si l’on me demande pourquoi je n’ai pas été Zoucha, alors je n’aurais plus aucun argument ». En d’autres termes, Rabbi Zoucha craignait qu’on lui reproche : « Zoucha, pourquoi n’as-tu pas été Rabbi Zoucha ? Pourquoi n’as-tu pleinement accompli ce qui t’incombait, tout ce qui était véritablement à ta portée ? »
Lorsque Rav Chakh dirigeait la Yéchiva de Poniovitch, il raconta aux élèves cette parole de Rabbi Zoucha. Les étudiants lui demandèrent : « Cela semble difficile à comprendre. Ne dit-on pas : Un homme doit dire : quand mes actions atteindront-elles celles de mes pères, Avraham, Its’hak et Yaakov ? (Tana Débei Eliyahou Rabba, 25). Il est donc clair que chacun doit aspirer à ressembler aux saints Patriarches. Comment cela s’accorde-t-il avec l’enseignement de Rabbi Zoucha ? Comment pouvait-il dire qu’on ne lui demanderait pas pourquoi il n’avait pas été comme les saints Patriarches ? »
Rav Chakh leur répondit : « La réponse est simple. Les Patriarches sont une lumière qui guide nos yeux, mais chacun d’eux avait une dimension particulière qui lui appartenait en propre. Yaakov incarnait la vérité, mais il n’avait pas l’attribut du ’Hessed d’Avraham, ni l’intensité du service Divin d’Its’hak. Avraham, de son côté, possédait la qualité de la bonté et, bien entendu, il étudiait aussi la Torah, mais il n’avait pas l’attribut de vérité de Yaakov. Pourquoi ? Parce que chaque homme reçoit du Ciel des qualités et des forces qui lui sont propres. Chacun vient réparer un fondement particulier dans le monde. C’est pourquoi, dans le Ciel, on ne dira pas à Yaakov : pourquoi n’as-tu pas été comme Avraham ? Et l’on ne dira pas à Its’hak : pourquoi n’as-tu pas été comme Yaakov. Car chacun vient parfaire une dimension qui lui est assignée ».
Rav Chakh dit à ses élèves : « Telle est la véritable intention. Tout homme doit aspirer à ressembler aux saints Patriarches. De même qu’eux, tout au long de leur vie, ont peiné et se sont efforcés de perfectionner leur propre dimension, chacun doit, à son tour, s’attacher à parfaire et à accomplir ce qu’il peut réaliser. Et s’il exploite toutes ses forces, alors il se trouve être exactement comme les Patriarches eux-mêmes. Voilà ce que l’on exigera de lui ».
A la lumière de cela, on peut expliquer un passage étonnant de la paracha. La Torah mentionne ceux qui sont exemptés de partir à la guerre : celui qui a construit une maison et ne l’a pas inaugurée, celui qui a planté une vigne et n’en a pas encore profité, ou celui qui s’est fiancé et n’a pas encore pris son épouse. La raison donnée est la crainte que, s’il venait à mourir, un autre jouisse de ce qu’il a entrepris. Mais la question se pose : si un homme a bâti une maison, planté une vigne ou s’est fiancé, et malgré tout déclare vouloir se joindre à ses frères pour combattre, n’est-ce pas son droit ? Après tout, il est prêt à se sacrifier pour Hachem et pour Son peuple. Pourquoi donc le grand prêtre lui interdit-il de partir ?
La réponse est simple. Lorsqu’un homme bâtit une maison, plante une vigne ou fonde un foyer, il entre dans un autre cadre : celui de sa propre mission. Celui qui a construit une maison doit avant tout l’inaugurer, y fixer une mezouza, laisser un espace sans enduit en souvenir du Temple, et accomplir les autres prescriptions liées à la demeure juive. De même, celui qui s’est fiancé doit avoir en vue le commandement de « croissez et multipliez », et il ne peut pas se détacher de cette responsabilité au milieu du chemin. Chacun doit achever le rôle qui lui a été confié dans ce monde et ne pas l’abandonner au profit d’un autre devoir, fût-ce celui de la guerre. Car c’est sur cela que l’homme sera jugé : pourquoi n’as-tu pas été ce que tu devais être ? Tu avais la possibilité de faire des efforts et d’atteindre le sommet qui t’était destiné, pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
Le Rav Pin’has de Korets était un saint parmi les saints. On sait de lui qu’il avait pour coutume singulière de ne jamais assister à une lévaya, pour des raisons personnelles que nul ne comprenait. Tel était simplement son chemin dans la sainteté. Or, dans la ville du Admour de Kozhnitz vivait un violoniste surnommé par tous « le violoniste aveugle ». Tout le monde le connaissait et l’aimait. Il jouait des mélodies douces et uniques ; quiconque les entendait en restait littéralement captivé. Bien entendu, on l’invitait à toutes les fêtes et à toutes les réjouissances. Bien qu’aveugle, il jouait à merveille, sans avoir besoin de ses yeux pour cela. Ainsi s’était-il fait un nom, et chacun savait que, pour animer une cérémonie, il n’y avait pas de meilleur musicien que lui. Les habitants éprouvaient certes de la compassion pour son handicap, mais au moins il avait trouvé une voie qui lui était propre : ce métier qu’il accomplissait de la plus belle des manières.
Vint le dernier jour du violoniste. Lorsqu’il quitta ce monde, on lui fit une lévaya simple mais honorable, car tout le monde le connaissait comme un homme droit, craignant D.ieu et fuyant le mal. Mais à la stupeur des habitants de la ville, un invité inattendu fit son apparition : nul autre que leur maître vénéré, le Rav Pin’has de Korets. Ils n’en croyaient pas leurs yeux ! Cela paraissait impossible : le Rav n’avait jamais transgressé sa coutume, il n’assistait à aucune lévaya. Comment se pouvait-il qu’il se soit déplacé cette fois, et pour la sépulture d’un simple violoniste ? La surprise fut encore plus grande lorsqu’ils virent que le Rav accompagna le cortège jusqu’à la tombe elle-même et prononça même des paroles d’éloge funèbre.
Après l’enterrement, plusieurs de ses disciples, incapables de se contenir, vinrent trouver leur maître. Ils l’accompagnèrent jusqu’à sa maison et, là, le pressèrent de leur révéler la raison de cette exception : « Rabbénou, enseigne-nous ! Qu’y avait-il de si particulier dans ces funérailles pour que le Rav y participe, rompant ainsi avec son habitude ? » D’abord, Rav Pin’has tenta d’éluder la question. Mais ses élèves insistèrent : « C’est de la Torah et nous désirons apprendre ! Dis-nous, Maître, pourquoi as-tu fait cela, et qu’avait donc ce violoniste de si spécial ? »
Le Rav leur répondit : « Ce musicien avait commencé à jouer dès son plus jeune âge. Déjà enfant, il possédait des mains d’or : il savait en tirer des sonorités si douces et si uniques que tous étaient émerveillés par ses mélodies. Grâce à ce don, il eut une bonne subsistance et, dès l’âge de vingt ans, sa renommée s’était déjà répandue dans toute la ville. Mais il faisait face à un problème. Comme il se rendait à de nombreuses fêtes, il se trouva confronté à des épreuves très difficiles pour la préservation de ses yeux. Or ce violoniste était un homme craignant le Ciel. Il savait qu’au moindre faux pas, si ses yeux venaient à fauter, toute sa subsistance n’aurait plus aucun sens. Il ne savait que faire. Devait-il abandonner son métier et renoncer à tout, pour préserver la pureté de son regard ? Mais alors, de quoi vivrait-il ? »
Le violoniste prit une décision ferme : il se tint avec force et dit au mauvais penchant : « Tu ne me feras pas trébucher dans la préservation de mes yeux ! » Il fit même un serment et déclara : « A partir de ce jour et jusqu’à ma mort, je fermerai mes yeux et je ne verrai plus rien ». Il se rendit chez un médecin spécialiste qui fixa un pansement sur ses yeux et il se couvrit en outre de lunettes noires. Personne ne savait la vérité : tous pensaient qu’il était réellement aveugle. Mais ce n’était pas le cas : ses yeux étaient parfaitement sains et il aurait pu voir tout à fait normalement. Seulement, il avait choisi de ne rien regarder, de peur de trébucher, à D.ieu ne plaise, sur des images interdites.
Ainsi il vécut pendant cinquante années. Il était accablé d’une immense souffrance : il trébuchait en marchant, on devait le soutenir et le conduire dans les rues de la ville. Pourtant, il resta inébranlable dans sa résolution : ne rien voir, car il ne voulait pas risquer la faute d’un regard interdit. Comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai assisté à ses funérailles ? Dans le Ciel, on lui rend à présent un immense honneur : on lui ouvre toutes les portes, et toutes les armées d’anges sortent à sa rencontre pour l’accompagner. J’ai voulu moi aussi avoir le mérite de l’accompagner dans son dernier voyage. Voyez jusqu’où un homme peut parvenir. Ici-bas, il semblait n’être qu’un simple individu, semblable à tant d’autres. Mais en vérité, il avait atteint le niveau des anges.
Si un homme le veut, il peut s’élever à des degrés d’une grandeur et d’une élévation incommensurables. Seulement, il faut savoir que l’homme n’a pas le droit de dire : « Je ne peux pas ». Car si le Ciel lui envoie une épreuve et lui donne des forces, c’est la preuve qu’il peut tenir. Le violoniste eut le mérite de comprendre qu’il possédait les forces nécessaires pour préserver ses yeux de toute vision interdite, et il sut les utiliser. Ainsi, il pouvait comparaître devant le Tribunal céleste et dire : « Voyez, j’ai préservé mes yeux durant cinquante ans ».
Voilà ce que la Torah attend de nous lorsqu’elle dit : « Des juges et des policiers tu établiras pour toi dans toutes tes portes ». Fais ce que tu peux faire, mais accomplis-le jusqu’au bout. Ce que tu n’es pas capable de faire, la Torah ne l’exige pas de toi, et Hachem ne t’en tiendra pas rigueur. Mais si, avec l’aide de D.ieu, nous renforçons toutes nos forces et toutes nos capacités, nous mériterons assurément une Siata Dichmaya abondante, Amen.




