Rabbi ‘Hanina ben Teradion, vous connaissez ?
C’était l'un de nos Sages. Et surtout, c’était un homme vivant, qui habitait complètement et sainement son existence.
Il y a une très belle histoire dans le Talmud sur lui. Un jour, l’argent qu’il avait prévu pour son repas de fête se confondit dans sa bourse, avec l’argent de la Tsédaka. Dans le doute, Rabbi ‘Hanina distribua le tout aux pauvres, renonçant ainsi à récupérer ses propres deniers.
Et la Guémara de souligner la grandeur de son geste : plutôt que de risquer de reprendre pour lui une somme destinée à la communauté, il préféra perdre ce qui lui appartenait.
Et la question qui se pose est : entre nous, vous n’auriez pas fait la même chose ? Qui, avec un brin de droiture et de crainte du Ciel, aurait osé s’approprier un montant destiné au bien public ?
La réponse à cette interrogation ouvre une fenêtre sur l’un des basics de notre relationnel au Divin.
Lorsque Rabbi Téradion renonce à son argent, ce n'est pas une mince affaire : c’est un acte immense, car tout Tsadik qu'il est, le Maître confère à ses biens une importance capitale.
Parce qu'il s'agit de SON argent, gagné avec droiture, propre de tout soupçon de fraude ou de spoliation.
Exactement comme notre patriarche Ya'akov qui va traverser un fleuve, le Yabock, parce qu’il a oublié quelques bibelots sur l’autre rive (Vayichla'h, 23-25). Chaque objet, chaque brebis, chaque denier a été acquis dans une extrême probité et lui appartient totalement.
Ces grands personnages étaient VIVANTS, présents dans le monde, conscients et reconnaissants de tout ce qu’ils avaient. Lorsque Rabbi Téradion doit donc se défaire de quelque chose lui appartenant — en l’occurrence cette somme —, c’est un vrai renoncement, presque un déchirement.
En revanche, ceux habités par un sentiment de nullité (que suis-je...), d’effacement de leur personne et d’inconsistance d’eux-mêmes, peuvent se défaire de quelque chose sans difficulté ; dans une vie flottante, évanescente, mal ancrée dans la réalité, où avoir ou ne pas avoir n’est pas foncièrement différent, où la sensation de sa personne, de son importance, de la gravité de son existence n’est pas tangible, alors oui, en effet, renoncer est facile.
Fausse route
À force de « travailler son humilité », on a pu rater le coche et entrer dans la case de la « nullité ».
Et la différence est de taille.
Tout d’abord pour nous et notre équilibre psychique, ce positionnement peut engendrer des dégâts considérables, mais également pour notre Service divin. Le Très-Haut ne nous a pas créés pour être des « ombres », raser les murs, dire oui à tout et éviter de respirer, mais comme des hommes, vivants, palpitants, qui, lorsqu’ils renoncent à quelque chose de ce monde, le ressentent dans leur chair.
Sinon, où est la grandeur du Vitour... ?
Un serviteur de D.ieu, un vrai, peut être humble et baisser la tête devant l’Éternel, mais il ne peut pas être « rien ».
La posture de certains, qui confondent humilité et annulation de soi, pensant atteindre de hauts niveaux de piété, est inexacte.
Unique
Personne ne dira « Pokéa’h 'Ivrim » avec votre intonation, votre intention, votre couleur.
Personne d’autre que vous ne prononcera les mots du verset de « Az Yachir Moché... » comme vous.
Rien n’est plus cher au Créateur que nous-mêmes, tels qu’Il nous a faits, dans l’éventail sublime de nos tonalités, faites de nos traits de caractère, de notre patrimoine génétique, de notre background familial et de toutes les influences qui font ce que nous sommes.
C’est bien nous, sculptés par nos épreuves et nos recherches, nos doutes et nos assurances, qu’Il désire voir prier, et pas une doublure, un clone, qui emprunte une posture étrangère à soi.
Le Saint Béni Soit-Il attend, demande, espère notre prière, celle singulière et unique qui émane de notre particularité.
(d'après les enseignements de Rav Pollack, Az Nidberou)





