Le Ba’al Chem Tov, fondateur de la ‘Hassidout, est décédé à Chavou’ot, jour du don de la Torah : un symbole fort pour celui qui a révélé combien chaque Juif, même le plus simple, peut s’attacher à Hachem. Aucun lieu n’est trop éloigné, aucun homme trop indigne : tant que la branche n’est pas coupée de l’arbre, elle justifie l’espoir, disait-il.

Quand on se penche sur la biographie du saint Ba’al Chem Tov, on doit se rendre à l’évidence : rarement un homme a laissé une empreinte aussi profonde sur tant de Juifs, jamais un maître n’a consolé tant de communautés en détresse ; et pourtant, il ne nous a laissé quasiment aucun élément autobiographique. Les ouvrages qui lui sont attribués – Chiv’hé Habecht, Kéter Chem Tov, Tsevaat Haribach – appartiennent à d’autres que lui. Il n’existe de lui aucun portrait, aucun document officiel. Peut-être était-ce sa manière de souligner son mépris de la chose écrite. Au disciple qui consignait sur le papier l’enseignement recueilli de sa bouche, il dit : “Il n’y a rien de moi dans tes pages ; tu as cru entendre ce que je n’ai pas dit.” Ou encore : “J’ai dit une chose, tu en as entendu une autre et tu en as écrit une troisième.”

Le prophète Elie se révèle à l’orphelin

L’on sait qu’il est né le 18 eloul 5458 (1698) dans un hameau nommé Okop, en Podolie. Ses parents (Eli’ézer et Sarah) étaient d’une générosité légendaire. Leur fils – Israël – leur aurait été offert alors qu’ils approchaient de la centaine. Eli’ézer, dit la légende, était un homme si bon et parfait qu’il fut décidé au ciel de le mettre à l’épreuve. Un inconnu vêtu en nomade, bâton à la main et besace sur l’épaule, vint frapper à sa porte un vendredi soir, alors que le vieux couple était déjà à table et célébrait le premier repas du Chabbath. Sans mot dire, sans ébaucher un geste réprobateur envers le visiteur qui transgressait la loi, ils l’accueillirent avec chaleur. Et parce qu’ils n’avaient ni offensé ni embarrassé le prophète Élie, celui-ci leur annonça la nouvelle : l’an prochain, ils ne seraient plus seuls.

Avant de mourir, Eli’ézer avait dit à son fils : “Je m’en vais avant de pouvoir faire de toi un homme craignant D.ieu. Souviens-toi d’une chose : D.ieu t’accompagne, et Lui seul est à craindre.” Et Rabbi Israël ajoutera plus tard : “D.ieu voit, D.ieu regarde. Il est en toute vie, en toute chose. Et tout relève de Sa volonté. C’est Lui qui décide du nombre de fois que la feuille roule dans la poussière avant que le vent ne l’emporte.” Tel est le principe de la Providence divine.

Très jeune, Israël s’isole dans les champs et forêts, se consacre à l’étude de manuscrits ésotériques et jouit de l’amitié d’un juste caché. À l’âge de quatorze ans, il rejoint la confrérie des mystiques (les justes itinérants) alors dirigée par Rabbi Adam Ba’al Chem de Rofchits. Quand le prophète Élie se révèle à lui, il a juste seize ans. Dix ans plus tard, c’est A’hia de Chilo (le précepteur du roi David !) qui lui enseigne la Torah.

Isolation puis… révélation !

Orphelin sans moyens de subsistance, il pratique tous les métiers : précepteur, aide-chantre, sacrificateur rituel. Il se marie jeune mais perd sa première femme. Il se fiance quelques années plus tard avec ‘Hanna, la fille d’un certain Reb Avraham Kitiver, mais le beau-père décède entre-temps. Son futur beau-frère, Rabbi Guerchon Kitiver, un des notables les plus respectés de la ville de Brodi, conseille alors à sa sœur de ne pas lier sa vie à ce “rustre” ; ce serait une mésalliance. ‘Hanna choisit d’obéir à la volonté posthume de son père.

On raconte qu’avant la cérémonie, Israël eut un entretien avec ‘Hanna : “Je ne suis pas qui tu crois, mais il ne faut le divulguer à personne.” Il lui raconta la voie qu’il avait choisie, lui prédit les difficultés qu’ils allaient devoir surmonter, les obstacles qui leur resteraient à franchir. ‘Hanna se déclara prête à les affronter à ses côtés.

Années dures, arides. Rabbi Guerchon, honteux de son beau-frère, le poussa à partir au loin. Il lui acheta un cheval et une charrette. Isolés dans les Carpates, Israël et ‘Hanna connurent la misère. Ils creusaient la terre et vivotaient de l’argile qu’ils vendaient aux villageois. Au bout de sept ans de solitude et d’ascèse, Rabbi Israël reçut l’ordre de se révéler. Ce Chabbath-là, un voyageur – élève de Rabbi Guerchon – se trouvait chez Israël et ‘Hanna. Le soir, à minuit, il se réveilla en sursaut : une flamme immense tournoyait au-dessus de l’âtre. Pensant à un début d’incendie, il se précipita pour l’éteindre. Il vit alors son hôte inondé de lumière ; il perdit connaissance. Revenu à lui, il entendit une voix qui l’admonestait : “On ne regarde pas là où il ne faut pas.” Le Chabbath terminé, le voyageur fit irruption dans les oratoires et synagogues de Brodi et fit part de sa découverte : “Un jaillissement de lumière existe tout près d’ici !” Le Ba’al Chem Tov avait alors trente-six ans.

Comme un père pour ses enfants

Rabbi Israël était la générosité faite homme : obligeant, attentif, aimable. Ses disciples, il les aimait comme un père ou un frère aîné, s’intéressait aux activités de chacun jusque dans les moindres détails. Ennemi de la mortification, il les conjurait de veiller sur leur santé. Seuls ne trouvaient pas grâce à ses yeux les rabbins trop prétentieux (“Un jour, il y en aura tant qu’ils empêcheront le Messie de venir !”) et les médecins (“Ils pensent, eux, tout expliquer et ne voient que la surface des maux !”).

Pour répandre sa doctrine, il ne ménageait ni son temps ni ses forces, voyageait partout, depuis les Carpates jusqu’au Dniepr, visitait cinquante bourgades (dont les noms figurent dans les premiers “Éloges” à lui consacrés). Il jette les bases du ‘Hassidisme, cette doctrine qui montre à l’homme “combien il est petit et à quel degré extraordinaire il peut se hisser”. Il s’adresse aux hommes et aux femmes, dans la synagogue et dans la rue, dans les foires et dans les tavernes, à tous les moments de la journée, à toutes les heures de la nuit. Aucun lieu n’est trop éloigné, aucun homme trop indigne : tant que la branche n’est pas coupée de l’arbre, elle justifie l’espoir, disait-il. Et aussi : pour tirer l’homme de la boue, il faut y entrer soi-même. Lui est attribuée cette parole si belle : “Un petit Tsadik aime les petits pécheurs, un grand Tsadik aime les grands pécheurs.”

"Quand tes sources déborderont…"

Il était normal que le Ba’al Chem Tov fît parler de lui. On ne jurait que par ses pouvoirs, on ne citait que ses maximes. Or, sur le plan spirituel, le Judaïsme traversait une crise grave : les institutions rabbiniques, trop rigides, cloisonnées et immuables, ne permettaient aucune évasion, ne toléraient aucune initiative individuelle. Traumatisés par le cauchemar du faux messianisme du XVIIème siècle, les rabbins se méfiaient de tout ce qui paraissait nouveau. Le monde juif, bouleversé, suivait l’ascension fulgurante de ce maître avec frayeur ou espoir, ou les deux à la fois. On prenait position pour ou contre. Les milieux rabbiniques traditionalistes aussi bien que les cercles rationalistes de l’émancipation cherchaient des moyens rapides de le combattre avant qu’il ne fût trop tard, mais il était déjà trop tard : la légende du Ba’al Chem Tov avait enflammé les cœurs.

Ses admirateurs ne tarissaient pas d’éloges. Ils n’hésitaient pas à le situer au même rang que Moïse. Avec Rabbi Chim’on Bar Yo’haï ou Rabbi Its’hak Louria, les piliers les plus prestigieux de l’histoire de la Kabbala, il entretenait des rapports intimes. Dans ses ascensions vers les sphères supérieures, il lui arrivait de remporter des victoires, et de participer à une séance d’étude aux côtés des patriarches. Il lui arrivait également de converser avec le Messie. À sa question : “Mais quand viendras-tu donc ?”, le Messie lui répondit : “Quand ta source débordera, quand ton enseignement se répandra au-dehors.”

Le Ba’al Chem Tov affirmait que la tristesse doit être combattue par la joie et non par une tristesse accrue, comme les ascètes l’entendaient. “L’homme qui se regarde ne peut que sombrer dans la mélancolie, mais dès qu’il ouvre les yeux sur la création autour de lui, il connaît la joie.” Cette joie mène à la délivrance, à D.ieu. Et les Juifs, par milliers, se laissaient porter par cet appel ; ils en avaient besoin pour vivre et survivre.

Lorsqu’il décéda en 1760, le 7 Sivan (2ème jour de Chavou’ot en diaspora), vingt-six ans après sa révélation, il ne restait pas en Europe centrale et orientale une seule communauté juive qui ne portât sa marque. Durant Pessa’h, il tomba malade ; ses entrailles le déchiraient. 

Contrairement à ses habitudes, il célébra la fête loin des gens, plongé dans une méditation ininterrompue. Au bout de sept semaines, à Chavou’ot, sentant sa fin approcher, il donna à ses intimes des instructions précises pour son enterrement, invita un Minyan pour le dernier service et murmura : “J’ai deux heures pour bavarder avec D.ieu.” Puis, voyant pleurer ses fidèles : “Pourquoi pleurez-vous ? Je sors par une porte pour rentrer par une autre.”