La fête de Chavou’ot est la deuxième des grandes fêtes de pèlerinage, s’inscrivant après la fête de Pessa’h dans le circuit spirituel de l’année. Elle survient le lendemain de la clôture du compte du ‘omer et en constitue en quelque sorte l’apothéose. Le décompte du ‘omer, comme nous l’avons vu est l’occasion pour chacun d’entre nous d’entreprendre un travail de fond sur nos midot, qui constitue le terreau indispensable à la réception de la Torah.

Le jour de Chavou’ot, qui tombe en l’occurrence le 6 sivan, est également le jour de l’offrande des « chté halé’hem », des deux pains de blé, qui vient se rajouter à l’offrande de moussaf. Cette offrande se différencie nettement de l’offrande du ‘omer dans le sens où l’offrande du ‘omer était constituée d’orge. Or nos Maîtres nous enseignent qu’il ne s’agit pas là d’un hasard mais bien d’un changement porteur de sens : l’orge est une nourriture animale alors que le blé est une nourriture destinée à l’homme.

C’est là tout le sens à la fois du décompte du ‘omer et celui de la réception de la Torah ; nous aider à transformer et à élever notre âme animale, à savoir toutes les pulsions qui nous animent, pour l’amener à un niveau correspondant à la volonté d’Hachem.

A Chavou’ot, la transformation est réalisée et c’est désormais un être humain accompli qui reçoit la Torah. En effet, la Torah n’est pas seulement une somme de connaissances intellectuelles, mais essentiellement une doctrine dirigée vers l’action, comme l’énoncent nos Sages : « Lo hamidrash hou haikar éla hama’assé » (Pirké Avot 1,17). Or pour pouvoir agir, il faut avoir subi un certain conditionnement. Cela signifie qu’il faut avoir développé des qualités humaines et comportementales qui vont nous rendre aptes à accomplir la Torah.

Et si le don de la Torah vient couronner le décompte du ‘omer, c’est pour nous enseigner la leçon fondamentale suivante : on ne peut prétendre décemment recevoir la Torah si on n’est pas prêt au préalable à accomplir sur sa personne une introspection et un examen méticuleux de tous ses traits de caractère pour les rendre conformes à la volonté divine.

La spécificité du peuple juif    

Recevoir la Torah est une expérience individuelle mais bien évidemment aussi collective. Et cela est d’autant plus important que ce qui caractérise tous les peuples en termes identitaires relève de notions aussi galvaudées que la langue, la terre, l’histoire commune… Or toutes ces notions sont inopérantes en ce qui concerne le peuple juif.

Le peuple juif s’est formé dans le creuset égyptien, donc au sein d’un peuple étranger ; l’hébreu était certes la langue du peuple juif à l’origine mais fut progressivement remplacé par d’autres langues suite aux différents exils. C’est ainsi que des textes aussi essentiels que le Talmud de Babylone ainsi que le Talmud de Jérusalem furent écrits en araméen. Il est notoire que le séjour de la totalité du peuple juif en erets Israël fut interrompu par les exils et les déportations, notamment lors de la destruction des Premier et Second Temples. De ce fait, le peuple juif a vécu bien davantage en exil que sur sa terre.

L’histoire commune a cessé de l’être dès lors que les juifs ont été exilés dans des endroits différents. Cela s’est traduit par exemple, par le fait que lors de la Première Guerre mondiale, des Juifs se sont retrouvés les uns en face des autres, dans des armées adverses…

Mais alors, qu’est-ce qui fait de nous un peuple ?

A cette question fondamentale, rabbénou Sa’adia Gaon (un des plus grands Sages juifs du Moyen-âge) répond de manière très claire : « éne oumaténou ouma éla Torata », ce que l’on peut traduire par : « Notre nation n’est une nation que par sa Torah ». A savoir que le caractère national du peuple juif qui est constitutif de son essence, n’est autre que la Torah. Cela signifie qu’à l’inverse des autres peuples qui vont se caractériser par une langue commune et une terre commune, le peuple juif ne va exister que par Sa Torah.

Dès lors toute définition du peuple juif qui ferait l’impasse sur cette réalité constitutive, ne peut qu’être vouée à l’échec et mener directement à l’assimilation, comme l’histoire récente l’a amplement démontré.

L’unité du peuple juif

La capacité du peuple juif à recevoir et à conserver la Torah dépend en grande partie de sa capacité à s’unir et à surmonter ses dissensions internes. L’épisode tragique de la mort des vingt-quatre mille élèves de rabbi Akiva illustre ce principe.

Ces vingt-quatre mille élèves étaient dépositaires de la Torah mais furent décimés par une épidémie, suite au fait qu’ils ne se témoignèrent pas suffisamment de respect les uns aux autres. Ce manque de respect était également associé à une jalousie mutuelle (Béréchit Rabba 61).

A l’inverse, au moment du don de la Torah, le peuple juif s’est caractérisé par une belle propension à l’unité. C’est ainsi que le verset s’exprime (Chémot 19,2) : « Israël campa là-bas face à la montagne ». Rachi explique : « Comme un seul homme et avec un seul cœur ». C'est-à-dire qu’avant le don de la Torah par Hachem, les Juifs parvinrent à un niveau d’unité des cœurs qui les rendit aptes à recevoir la Torah.

Ceci vient nous enseigner que l’unité dont il est question ici, n’est pas une unité de façade qui serait issue d’un consensus politique ou social. On parle ici d’unité des cœurs, à savoir d’une unité qui émane de l’intérieur. Seule une unité de cet ordre peut nous permettre de trouver grâce aux yeux d’Hachem et nous permettre de recevoir la Torah. Seul un peuple uni peut recevoir la Torah unique du D.ieu Un.