Un parent préparant la Haggada à l’avance la racontera avec enthousiasme ; celui qui la tire de sa bibliothèque en soupirant juste avant le Kiddouch transmettra tout autre chose…

À l’approche de Pessa’h, on dit souvent : "Ce qui compte, c’est la transmission." Nous voulons transmettre le judaïsme à nos enfants, qu’ils restent attachés à la Torah et aux Mitsvot. L’intention est sincère, essentielle.

Transmettre peut paraître une responsabilité écrasante. Fort heureusement, D.ieu nous a donné un moment idéal pour cela : la table. À Chabbath ou pendant les fêtes, elle occupe toujours une place centrale. Mettons donc les pieds dans le plat : que transmettons-nous réellement si ces moments se résument à manger copieusement, boire et s’assoupir ?

Pessa’h est la fête de la transmission par excellence, il en va même d’un commandement de la Torah :וְהִגַּדְתָּ לְבִנְךָ , "Tu raconteras à ton fils." (Chémot 13, 8) On parle d’une Mitsva explicite formulée au moment où le peuple juif s’apprête à sortir d’Égypte. La Torah place au cœur de la délivrance la parole du parent et l’écoute de l’enfant.

Transmettre, un art juif à forger

Transmettre est loin d’être simple, car ce n’est pas très concret. À Pessa’h, nous avons des Mitsvot tangibles – éliminer le ‘Hamets, manger la Matsa, boire les quatre coupes – mais il existe aussi cette Mitsva moins prosaïque, plus profonde : raconter, transmettre.

Le soir du Séder, deux attitudes sont possibles.

La première consiste à considérer la Haggada comme un préalable agaçant au repas. On lit rapidement, on tourne les pages pour s’empresser d’arriver au moment où l’on pourra enfin manger. La Haggada est expédiée parce qu’on a faim, parce que les invités s’impatientent ou que les petits sont fatigués. Et les enfants ne comprennent que trop bien la soirée du Séder : la spiritualité devient l’obstacle, la matérialité la récompense. Après l’effort de la Haggada, la récompense du plat chaud.

La seconde attitude demande davantage d’efforts mais porte une autre promesse : faire du récit de la sortie d’Égypte un moment vivant, préparant et impliquant les enfants de façon à transformer la table du Séder en un véritable théâtre pédagogique.

Lire et raconter : deux mondes parallèles

S’il faut pour cela refuser une invitation à un Séder expédié en 20 minutes, faites-le, au moins une année. Et ne soyez pas rigides : lorsque les enfants sont trop jeunes pour attendre, donnez-leur de quoi manger avant ou pendant la Haggada afin qu’elle ne soit pas vécue comme une privation. Pas d’inquiétude : ils ne seront pas ‘Hayav Karet !

Lire et raconter ne sont pas synonymes. La Torah ne dit pas : "Tu liras à ton fils", mais "Tu raconteras". Le narrateur doit être habité par la Haggada. La Torah nous enjoint également :וְשִׁנַּנְתָּם לְבָנֶיךָ , "Tu les inculqueras à tes enfants[…]" (Dévarim 6, 7) Rachi explique que les paroles de Torah doivent être

מְחֻדָּדִין בְּפִיךָ, "aiguisées dans notre bouche" : claires, prêtes à être transmises avec force.

À ce stade, ne nions pas l’importance du repas de Mitsva et ne méprisons absolument pas la dimension matérielle des fêtes. La Torah n’est pas une spiritualité désincarnée : elle sanctifie la matière. Mais sanctifier ne signifie pas s’y abandonner. Les repas de fête sont des supports de transmission, pas des finalités. Sacrifiez un peu de votre assiette : le résultat est immédiat et durable.

Signifiant et signifié

Un enfant associe une valeur à l’expérience qu’il en retire. Si les moments de Torah sont empreints de joie et d’attention, ils le marqueront à vie. S’ils sont dominés par l’impatience et la fatigue, l’enfant devenu adulte risque de chercher ailleurs ce qu’il n’a pas trouvé à la maison. Un parent qui prépare la Haggada à l’avance la racontera avec enthousiasme ; celui qui la tire de sa bibliothèque en soupirant juste avant le Kiddouch transmettra tout autre chose…

Nous ne pouvons espérer des enfants attachés au judaïsme si nous-mêmes n’en montrons pas une vibration réelle. Si nos enfants sentent que la Torah est pour nous une source de vie et non une formalité encombrante, alors nous aurons planté en eux une graine éternelle. Lorsqu’ils deviendront parents et ouvriront la Haggada devant leurs propres enfants, ils la raconteront à leur tour. Ils auront appris à la maison que transmettre le judaïsme ne consiste pas seulement à manger Cachère ou à respecter des horaires, mais à vivre la Torah.

Nous voulons transmettre ? Oui, vraiment !