« Souvenez-vous de la Torah de Moché, Mon serviteur » (Malakhi 3, 22) : c’est par ces mots que le prophète Malakhi conclut sa prophétie, qui est la dernière que les enfants d’Israël devaient entendre jusqu’au temps de la fin ultime. Rabbi Na’hman de Breslev nous révèle que les mots « Zikhrou Torat Moché » — « Souvenez-vous de la Torah de Moché » — forment, par leurs initiales, le mot Tamouz, dans son orthographe défective, sans Vav (Likouté Moharan, Torah 217)

Quel est donc le lien entre le souvenir de la Torah et le mois de Tamouz ? 

Le 17 Tamouz, Moché Rabbénou descendit du mont Sinaï, les Tables de l’Alliance entre les mains. Lorsqu’il vit de ses propres yeux le Veau d’or que les enfants d’Israël avaient fabriqué, la sainteté quitta les Tables de l’Alliance. Elles devinrent alors trop lourdes à porter pour Moché, et il les jeta à terre, les brisant. C’est l’une des raisons du deuil et du jeûne du 17 Tamouz. Nos Sages ont dit : « Si les premières Tables n’avaient pas été brisées, la Torah n’aurait jamais été oubliée d’Israël » (Traité Érouvin 54) Pourquoi ? Car il est écrit : « Les Tables étaient l’œuvre de D.ieu, et l’écriture était l’écriture de D.ieu, gravée sur les Tables » (Chémot 32, 16).

Autrement dit, la pierre de saphir dont étaient faites les Tables de l’Alliance, tout comme les lettres qui y étaient gravées, étaient l’œuvre du Créateur du monde Lui-même. C’est pourquoi, si Moché avait transmis ces saintes Tables aux enfants d’Israël, la force de sainteté des lettres gravées dans la pierre de saphir se serait également gravée et inscrite dans le cœur de chaque Juif. Par cela, les paroles de Torah n’auraient jamais été oubliées de leur cœur. Mais puisque, à cause de la faute du Veau d’or, Moché brisa les Tables, les secondes Tables — façonnées par ses mains — n’eurent plus la même puissance pour graver la Torah dans le cœur d’Israël avec une telle intensité. C’est pourquoi la force de l’oubli put désormais avoir une emprise, même sur les paroles de Torah…

La matérialité, racine de l’oubli

Rabbi Na’hman enseigne qu’en Tamouz : « il faut attirer le souvenir — réparer l’oubli. » Pour réparer l’oubli, il faut essayer d’en retrouver les racines. Et celles-ci, comme nous l’avons vu, commencent avec la faute du Veau d’or. Que cherchaient réellement à obtenir ceux qui fautèrent avec le Veau ? Moché n’était pas encore redescendu de la montagne, où il était monté après la révélation sublime du don de la Torah. Et parmi ceux qui attendaient son retour, jusqu’à perdre patience, s’éveilla le désir de voir, de ressentir, de revivre la présence d’Hachem sur terre. « Lève-toi, fais-nous des dieux », dirent-ils à Aharon.

Mais quelle fut véritablement leur erreur ? Une erreur terrible. Car dans les Dix Commandements, il est déjà écrit : « Tu ne te feras pas d’idole, ni aucune image… » (Chémot 20, 4). Et chaque matin, à la fin de la prière de Cha’harit, nous disons : « Je crois d’une foi parfaite que le Créateur, béni soit Son Nom, n’est pas un corps, qu’Il n’est soumis à aucune des perceptions du corps, et qu’Il n’a absolument aucune ressemblance » (extrait des treize principes de foi). C’est précisément ce fondement de la foi juive que les adorateurs du Veau transgressèrent. 

Ils désiraient créer quelque chose de matériel et de tangible, que l’on puisse toucher et voir, et qui représenterait Hachem sur terre. Il leur était difficile de se contenter d’une perception abstraite, illimitée, du D.ieu du monde. C’est pourquoi ils tentèrent de “réduire” cette perception aux limites de ce qu’ils pouvaient saisir et reconnaître. C’est cela que les Sages appellent ‘Avoda Zara, idolâtrie. Comme l’écrit le Rambam : « L’essentiel de l’interdiction de l’idolâtrie est de ne servir aucune créature… même si celui qui la sert sait que Hachem est D.ieu » (Lois de l’idolâtrie, chap. 2, Halakha 1)

À partir du moment où leur perception du divin se matérialisa dans la grossièreté de la matière, le Veau, cette force spirituelle infinie qui résidait dans les Tables disparut elle aussi. Les Tables devinrent matérielles, lourdes et susceptibles d’être brisées.

La Torah, une lumière spirituelle

Ce n’est pas seulement dans les temps anciens que s’est éveillé chez l’homme le désir de matérialiser, d’abaisser Hachem et Sa parole. Cette tendance existe aussi dans notre cœur. C’est elle qui nous freine et nous empêche de connaître véritablement le Créateur du monde et de toucher à l’essence intérieure et authentique de Sa Torah. Pour réparer la racine de l’oubli — c’est-à-dire notre perception grossière du divin —, nous devons comprendre l’essence spirituelle de la Torah et de Celui qui nous l’a donnée. Ce n’est qu’ainsi que nous mériterons de l’intérioriser comme il convient, et que se développera en nous une plus grande capacité à nous en souvenir. 

La Torah d’Israël est bien plus qu’un ensemble de récits historiques ou qu’un livre de lois. Dans chaque mot, dans chaque expression, sont cachées des lumières et des forces spirituelles immenses. Et la clé pour y accéder est d’abord de reconnaître leur existence. Rabbi Na’hman écrit : « Car la Torah est spiritualité. Celui dont les actes sont purs et droits, et dont l’intellect est spirituel, peut saisir toute la Torah entière et ne rien oublier. Car une chose spirituelle n’occupe pas de place et la Torah peut se déployer et résider dans son esprit. 

Mais celui qui matérialise les paroles de la Torah et en fait une réalité grossière, alors elle prend pour lui une mesure et une limite : il ne peut en saisir dans son esprit qu’une certaine quantité, et pas davantage. Et s’il veut en saisir plus, ce qui est déjà entré dans son esprit sera repoussé, comme pour toute chose matérielle : lorsqu’un récipient est déjà plein, si l’on y ajoute encore, cela repousse ce qui s’y trouvait auparavant. 

C’est de là que vient l’oubli. C’est le sens du verset : “Ce livre de la Torah ne quittera pas ta bouche” (Yéhochoua 1, 8). Le mot “Yamouch” — quittera — évoque la notion de “Mamachout”, de matérialité, comme il est écrit : “vayamèch ‘hochèkh” — une obscurité palpable (Chémot 10, 21). C’est-à-dire : prends garde à ne pas introduire de matérialité ni de grossièreté dans les paroles de la Torah… » (Likouté Moharan, Torah 110)

Que Hachem, béni soit-Il, nous donne le mérite de reconnaître notre petitesse face à Sa grandeur et la pauvreté de notre perception face à la richesse infinie de Sa Torah…