Il y a de cela 27 ans, juste après les fêtes de Pessa’h, nous quittait le Rav Chajkin, Roch Yéchiva d’Aix-les-Bains, qui fut pour beaucoup d’entre nous un père spirituel.

La première fois que je l’ai vu, j’avais 17 ans, c’était un vendredi soir à la synagogue, où après avoir chanté le « Lekha Dodi », le rabbin de la communauté nous l’a présenté et lui a passé la parole. Nous avions devant nous un homme âgé portant une barbe blanche, costume et chapeau noir, et qui nous a parlé, je me souviens, de l’importance des Téfilin. Son langage était simple et direct, mais personnellement ce qui m’a le plus frappé, c’était ce qui irradiait de sa personne. Est-il besoin de préciser que nous étions des adolescents, préoccupés essentiellement par les études, par la musique pop, les dernières BD, et influencés par tous les courants d’idées de l’époque qui voulaient changer le monde… ? On ne venait à la synagogue que pour conserver une identité juive, transmise par nos parents de façon silencieuse et sans explications. En fait, paradoxalement, notre judaïté était évidente mais elle nous échappait.

Le Rav Chajkin ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu jusqu’alors. Il surgissait de la nuit des temps, d’une autre planète qui n’était pas la mienne, ni géographiquement, ni culturellement, mais sa lumière était bonne et attirante, car elle prenait sa source dans ce même judaïsme auquel j’appartenais et que j’avais tant de mal à définir. Il était vrai, entier, sans incohérences, sans influences « modernes », parfaitement lui : il était le Juif éternel. Jusqu'à aujourd’hui, des dizaines d’années après, cette rencontre est encore imprimée dans mon être et elle fait partie des événements qui ont donné une toute autre direction à mon existence. Quelques années plus tard, j’allais avoir le privilège d’étudier pendant un an dans sa Yéchiva et de le côtoyer tous les jours. J’ai fréquenté depuis lors beaucoup de grands Sages, surtout en Israël, mais le parfum qui émanait du Rav Chajkin était unique. La particularité du Rav tient certainement aussi au fait qu’il fut dans sa jeunesse l’élève du Tsadik et Gadol Hador (grand Sage de la génération), le ‘HafetsHaïm, pendant plusieurs années.

C’est ainsi que pendant mon séjour a Aix-les-Bains, j’ai cherché tous les jours son contact. Tous les prétextes étaient bons à mes yeux pour lui parler : questions de Halakha, de Talmud, de conduite. Je ne ratais jamais la prière avec le Ravet pendant la lecture du Chéma Israël, je l’observais en laissant un petit espace entre mes doigts afin de ne rien rater du « spectacle ». Car il s’agissait d’une vision des plus rares et extraordinaires en ce monde-ci : Rav Chajkin, le visage enflammé, se liant à son Créateur et s’imprégnant de chaque mot du texte saint. J’avais devant moi la preuve flagrante que D.ieu existe car comment un être humain aurait-il pu s’élever à ce niveau ? Rav Chajkin était la représentation vivante de ce qu’est un véritable serviteur de D.ieu et portait cette notion à des hauteurs insoupçonnées par moi jusqu’alors.

Comment oublier le Rav qui, en soirée, faisait des allers-retours dans la salle d’étude, perdu dans ses pensées, sans doute à réviser son Talmud ou à réfléchir à ses actes ? Toujours avec le sourire et plein de vie, il souhaitait ChabbathChalom aux nombreux fidèles qui faisaient la queue pour lui serrer la main le vendredi soir après la prière et ne manquait pas de dire à chacun un mot particulier. Car le Rav, d’un simple regard, connaissait les états d’âme et le niveau spirituel de chaque élève. Avec quel empressement il courait à la rencontre des visiteurs pour leur souhaiter la bienvenue et voir en quoi il pouvait les aider et les encourager dans leur judaïsme.

Ces souvenirs sont chargés d’émotion et il est certain que cette proximité avec le Rav m’a permis de surmonter des moments d’obscurité de mon existence.

Il ne faut pas oublier que le Rav Chajkin avait perdu toute sa famille et ses amis pendant la Choa. Il s’était retrouvé seul, prisonnier de guerre chez les Allemands, entouré de non-juifs pendant de longues années. De cette expérience, où dans la solitude la plus totale, il continuera à s’adonner à l’étude et à l’accomplissement des Mitsvot, il se forgera une détermination sans pareille qui plus tard, l’aidera à aller à contre-courant et à œuvrer pendant près de 50 ans, dans le désert spirituel qu’était la France. Rav Chajkin, soldat vaillant de D.ieu, aguerri à toutes les épreuves, allait pouvoir faire renaitre le judaïsme français, pour ne pas dire le ressusciter.

Un nombre incalculable de Rabbanim et de familles pratiquantes – qui ont permis à leur tour au judaïsme de France de refleurir – est à mettre à son crédit. Que son souvenir soit bénédiction, Amen.