L’abeille présente un paradoxe : l’impur produit le pur. Sur un autre plan aussi, le Juif doit suivre l’exemple de l’abeille. Pour servir le Créateur avec joie, il faut savoir ne chercher partout que le “miel”...

Les plus belles leçons de vie nous sont parfois offertes, non pas par les livres, mais par la nature. On l’oublie trop souvent. Seulement, il faut savoir observer et réfléchir, méditer et conclure. Plus qu’un simple exercice, cette pratique est véritablement un art. Et le Rav Avigdor Miller (1908-2001, un des grands maîtres du Moussar — l’éthique) y excellait admirablement. Ses cours et ses ouvrages le disent éloquemment. Il savait contempler la nature et, au fil de quelques observations, tirer d’extraordinaires leçons sur la meilleure façon de servir le Créateur. En témoignent ces quelques réflexions exquises sur l’abeille et ses activités.

Une alchimie spirituelle : l’impur produit le pur

Tout d’abord, il faut rappeler que l’abeille présente un paradoxe au regard des lois alimentaires du judaïsme et au regard des lois de la médecine. C’est un animal “impur” (un insecte non-Cachère) et, à ce titre, son produit — le miel — aurait dû être non-Cachère. Car selon les règles du Talmud, ce qui “provient de l’impur est lui aussi impur”. Mais l’abeille est une exception à cette règle. Quoique interdite à la consommation, elle produit une substance (le miel) autorisée à la consommation, parce que le miel n’est pas une “sécrétion” de son corps (comme l’est, par exemple, le lait que produit la vache) mais une dose de nectar qu’elle a prélevée et modifiée. Second paradoxe, l’abeille possède un dard toxique et pourtant elle produit du miel, aliment doux et thérapeutique.

La leçon ? Elle est on ne peut plus claire : peu importe le passé peu glorieux d’un individu ou son tempérament “toxique” (son dard), il est capable, à force d’étude et de travail, de se conduire avec douceur — l’impur produit le pur.

Au service de la communauté

Sur un autre plan aussi, le Juif doit suivre l’exemple de l’abeille. Il vit certes dans un monde matériel et hostile, mais il doit tâcher d’y recueillir les étincelles de sainteté éparses ici et là (le nectar) et, grâce à l’étude et à l’observance des Mitsvot, révéler l’aspect doux et agréable du sacré. Bien sûr, sans se laisser contaminer par l’environnement.

Mais l’abeille est aussi un modèle d’altruisme : elle ne travaille jamais à son propre compte. Son cycle de vie est tout entier consacré à la survie de la ruche et à son bien-être. Si l’on applique ce principe au service divin, la conclusion s’impose d’elle-même : le véritable serviteur n’est pas celui qui recherche son intérêt spirituel propre mais celui qui, comme l’abeille, sacrifie ses intérêts personnels pour le bien de la collectivité.

Ayin Tova, le bon regard

Parfois, l’abeille parcourt de grandes distances, traverse ordures et déchèteries, à seule fin de débusquer une fleur. Elle rencontre de nombreux éléments répugnants mais s’attarde uniquement sur le nectar. Il y a là un enseignement sur la manière de considérer les autres. Il faut avoir un bon regard, ‘Ayin Tova, car pour servir le Créateur avec joie, il faut savoir faire fi des défauts de la société, ignorer la “laideur” du monde, et ne chercher partout que le “miel” (le bien).

L’abeille possède à la fois un atout positif (le miel) et une arme de défense (le dard). De même, le fidèle doit savoir combiner les deux attitudes : être “doux comme du miel” (patient et aimable à l’égard de son prochain) et, quand il le faut, utiliser son “dard” (fermeté inébranlable à l’égard du mal ou du mauvais penchant), sans oublier toutefois qu’on n’y a recours qu’en dernière extrémité, tout comme l’abeille utilise son dard en dernier recours, puisqu’elle l’injecte au prix de sa vie. La rigueur (Guévoura) doit donc être manipulée avec soin et utilisée avec parcimonie.

L’alvéole, un chef-d’œuvre de précision

Sur le même registre de rigueur et précision, l’on peut s’émerveiller de la forme hexagonale parfaite des cellules de la ruche. Fidèle aux principes de géométrie, cette structure exploite très judicieusement l’espace disponible. Elle est idéale pour emmagasiner le plus de miel possible, et optimale pour employer le moins de cire possible. L’architecture alvéolaire de la ruche démontre admirablement la sagesse du Créateur. Et l’on peut tirer une conclusion par voie de raisonnement a fortiori : si la Providence a doté ce petit insecte d’une si profonde intelligence et d’un tel savoir-faire, à plus forte raison a-t-elle accordé à l’homme, l’élu de la création, une sagesse extraordinaire, capable des plus grands exploits. Le culte que l’on rend à D.ieu doit donc être empreint de ces mêmes précision et rigueur. C’est pour nous une belle leçon de discipline. Rien, dans le culte, ne doit être laissé au hasard. À l’instar de l’abeille qui construit, touche après touche, et avec une précision mathématique une structure efficace, sans aucune déperdition de cire, le fidèle doit organiser sa journée et gérer son temps, savoir mobiliser toutes les ressources de son esprit. L’ordre et la discipline sont indispensables au service de D.ieu. Et puis, ces œuvres et ces prouesses, l’abeille les réalise toutes dans un intervalle de temps très bref puisque sa durée de vie est très courte. Pourtant, sans jamais se plaindre, elle s’attelle à sa mission : fabriquer du miel.

Une preuve de l’existence de D.ieu

Cette réflexion conduit de surcroît à une conclusion inattendue. L’abeille, si petite soit-elle, témoigne de la sagesse infinie du Créateur, donc de l’existence de D.ieu. Que l’on observe un appareil très ingénieux et l’on s’interroge aussitôt sur son inventeur. Quand on observe une abeille qui pollinise des fleurs et distille le miel pour nourrir l’humanité, on discerne immédiatement la main de Dieu ; et l’on ne peut qu’exprimer sa gratitude au Créateur : “Merci Hachem d’avoir levé le voile sur Ta sagesse.” Ainsi, donc, l’abeille est également associée à la qualité de gratitude. 

Mais le Rav Avigdor Miller n’était pas qu’un théoricien ; c’était également un praticien. Surtout un praticien. Il suggérait des exercices mentaux (qu’il appelait volontiers minute de réflexion) pour bien assimiler ses leçons. Voici l’un de ses exercices favoris, intitulé “la quête de l’abeille” et fondé sur la différence essentielle entre la mouche et l’abeille, à savoir que la mouche recherche le déchet ou la putréfaction tandis que l’abeille recherche la fleur, même dans un champ d’épines.

Consacrez, chaque jour, 30 secondes ou une minute à cette mission : 

Dans un premier temps : repérez un détail négatif : observez un individu ou une situation qui vous fait “mauvaise” impression ou vous paraît dénué d’intérêt (tel le dard de l’abeille ou une ronce).

Dans un second temps : appliquez-vous à en extraire le miel : efforcez-vous de trouver un point positif, un seul. C’est le “nectar” (un mérite, une sagesse, une beauté cachée). Par exemple : “Cette personne parle bruyamment, mais elle dégage une force et une énergie admirables qui, sûrement, lui sont très utiles pour venir en aide à ses proches.”

Dans un troisième temps : dites explicitement merci : “Je te remercie, Hachem, de m’avoir donné de percevoir cette sagesse (ou ce bienfait)”.

Pourquoi cet exercice ?

Qui ne s’exerce pas à discerner consciemment le bien, explique le Rav Avigdor, est voué “par défaut” à jouer le rôle de la “mouche” (au sens spirituel d’individu qui ne s’attache qu’aux imperfections). Quiconque pratique cet exercice modifie progressivement le mode de fonctionnement de son cerveau. Il en retire un double avantage. D’une part il transforme son caractère et s’initie à la joie ; d’autre part il apprend à servir son Créateur avec authenticité, car le monde, pour être l’œuvre de D.ieu, est foncièrement bon, et ne voir que le mal est somme toute une forme d’ingratitude.

Voici, pour finir, un autre conseil pratique du Rav, non moins original : mettre bien en vue  ce qu’il appelait un “objet de réflexion.” Par exemple, poser sur la table de Chabbath un pot de miel, le regarder et dire : Ce miel a été fabriqué par des milliers de petits ouvriers, émissaires de D.ieu qui, sans jamais avoir appris les sciences, maîtrisent parfaitement la chimie et la géométrie. Merci Hachem. Que ce bienfait est doux !