Depuis 17 ans, Yaël Farhi parcourt les couloirs des hôpitaux pour offrir plus qu’un sketch : une échappée hors de la peur, de la douleur et du désespoir. Tante de Nadav Farhi de mémoire bénie, elle raconte comment le rire peut devenir un refuge, une thérapie, parfois même une planche de salut — pour les malades, leurs proches… et pour elle-même.

Depuis 17 ans, Yaël Farhi, affublée de son gros nez rouge et de ses tours de magie, parcourt les hôpitaux d’Israël pour redonner le sourire aux malades. 

Ni psychologue ni meilleure amie, elle-même éprouvée par la vie puisque son neveu l’adjudant-chef Nadav Farhi a été tué lors des combats à Gaza en 2023, elle s’emploie à "faire s’évader", selon ses dires, les malades et leurs familles loin de l’angoisse et du désespoir des couloirs d’hôpital le temps d’un sketch ou d’un tour grotesque.

Yaël Farhi bonjour. Comment devient-on clown en milieu médical ?

Pour ma part, il y a environ 17 ans, je me suis trouvée à une période de ma vie où j’aspirais à faire du bénévolat. Une pub pour une formation de clown médical a attiré mon attention. 

Lorsque je suis arrivée à la première rencontre, j’ai tout de suite compris que ma vie allait prendre un autre tournant. Très vite, j’ai appris, j’ai exercé et je suis même devenue formatrice, puisque j’anime des ateliers de clown médical à travers tout le pays. En fait, mon clown est devenu l’histoire de ma vie. Je pense que pour exercer un tel métier, il faut découvrir le clown qui est en soi.

Comment faire rire des gens à qui on vient d’annoncer une terrible nouvelle ? Des parents au chevet de leur enfant malade ?

Je ne m’adresse jamais à la douleur, au désespoir, à la maladie. Je vais plutôt aller à la rencontre de l’enfant qui se cache en chacun et j’essaie de le révéler aux yeux du malade lui-même. L’espace d’un instant, je les touche, j’essaie de les emmener ailleurs, de les extirper des couloirs froids et impersonnels de l’hôpital pour les faire voyager à la rencontre du héros qui est en eux. Le lâcher prise, c’est le mot d’ordre. Et les études prouvent que les hormones du rire stimulent l’organisme et le rendent plus réceptif aux traitements. Par exemple, les taux de réussite des traitements pour la fertilité augmentent considérablement les jours où un clown est venu faire rire les femmes ! Ce n’est pas seulement logique, c’est physiologique !

Peut-on faire rire tout le monde ?

Il faut dire que j’emploie les gros moyens… Si ma blague est trop nulle, j’ai toujours un tour de magie (complètement grotesque, vous l’avez compris), un mime, un sketch. Ça finit toujours par marcher. Après le 7 octobre 2023, je me suis produite devant des jeunes qui étaient des rescapés de Nova. Autant vous dire que les faire rire n’était pas ce qu’il y avait de plus simple… Eh bien grâce à D.ieu, j’y suis arrivée. À la fin de ma représentation, une jeune fille qui semblait vraiment traumatisée est venue me voir et m’a confié que c’était la première fois qu’elle riait depuis la tragédie et que ça lui avait fait un bien fou, qu’elle se sentait libérée d’un poids, comme une thérapie. 

Justement, parlez-nous de votre 7 octobre, puisque vous faites hélas partie des familles éprouvées par la guerre.

Mon neveu Nadav Farhi, le fils de mon grand frère Eric, est tombé au combat le 23/12/2023, lorsqu’un engin explosif a été déclenché sur le chemin de sa jeep, alors que lui et ses amis étaient en chemin pour une opération militaire. Son meilleur ami a également été tué. Soldat exemplaire décoré de nombreuses fois, il était un fils, un frère, un mari, un papa et un ami admiré et apprécié de tant de gens. La perte de Nadav a été une épreuve terrible pour tous ceux qui l’ont connu. Et moi sa tante, au niveau personnel, je peux dire que les années que j’ai passées à travailler sur les émotions, à les étudier, à vivre en paix avec les paradoxes de la vie sont ce qui m’a aidée à me relever après la tragédie. Je peux vraiment affirmer que c’est mon clown qui m’a sauvée. 

Une belle anecdote pour la fin ?

Il y a quelques années, à Cha’aré Tsédek, je suis rentrée dans la chambre de parents à qui on venait d’annoncer que leur bébé était né avec une trisomie. Il se trouve que le papa lui-même était clown médical, mais là, il n’avait pas vraiment la tête à faire le pitre. Je suis rentrée dans cette chambre et… que vous dire ? Je n’ai jamais autant ri, et les parents avec, de toute ma vie. Les parents venaient de décider qu’ils feraient face, qu’ils seraient forts, et mon clown s’est tout simplement fait l’écho de cette décision héroïque. 

C’est ça le clown en fait : il ne fait pas de visite au malade, mais il crée un nouvel espace où la maladie n’existe plus et où l’on se réapproprie son destin et ses rêves.

Propos recueillis par Elyssia Boukobza