Question : “Je connais une grande réussite dans de nombreux domaines, mais dans certains domaines c’est tout l'inverse, je dois affronter de très grandes difficultés. Et cela me perturbe beaucoup… Comment est-ce possible ? Mon talent n'a tout de même pas disparu quelque part ?”

Réponse de Rav Boyer :

Dans la Paracha de Noa’h, nous lisons comment, à la suite du comportement de l'humanité — le vol, la violence (‘Hamas) et d'autres choses encore — le monde en est arrivé à un état de chaos (Tohou Vavohou), et le Déluge a submergé le monde entier. Et voici que, lorsqu'on observe attentivement, on constate que la Torah nous enseigne comment il faut faire face à une situation où, à D.ieu ne plaise, l'homme se trouve, lui aussi, dans un déluge dans sa vie, et il sent que, pour lui, le monde ne fonctionne déjà plus de la manière appropriée.

L'ordre que le Saint béni soit-Il donna à Noa'h d'entrer dans l'arche appartient aussi à l'âme de tout homme. Il existe des situations où l'homme doit choisir le repli sur soi (Hitkanssout) — simplement rentrer en lui-même. Bien souvent, l'homme sent que la réussite lui sourit, mais cela peut se faire au détriment d'autres choses. Bien souvent, ce n'est pas du tout la véritable direction de l'homme, et parfois cette réussite peut provenir des forces du mal, dans le sens du verset : « une richesse conservée par son possesseur pour son malheur » (Kohélet 5, 12).

Lorsque l'homme voit un déluge dans sa vie, il doit se replier sur lui-même afin d'arrêter ce déluge. Bien souvent, les réussites de l'homme et son immersion dans la course effrénée de la vie le font sortir de lui-même et l'empêchent de s'occuper véritablement de ce dont il doit s'occuper, ce qui l'empêche d'accomplir sa mission et son but ici-bas dans le monde.

La course de la vie ne laisse pas à l'homme le temps de réfléchir, et le Saint béni soit-Il envoie le déluge à l'homme afin de l'arrêter dans sa course et de lui demander de se replier sur lui-même. Mais bien souvent, l'homme n'est pas prêt à renoncer à ses réussites. Il prétend qu'au moins là, il a un peu de réussite, comparé à tout ce qui, chez lui, est déluge, et qu'il lui est dommage d'arrêter cette réussite-là. Mais dans ce repli sur soi se cache un grand secret. C'est précisément en sortant des aléas du quotidien, et en se repliant à l'intérieur de l'arche — à l'intérieur de lui-même —, que l'homme trouve la possibilité de s'investir dans ce dont il a véritablement besoin, et c'est de là que peut naître sa grande délivrance.

Noa'h quitta tout. Il quitta la maison d'étude, quitta sa maison et son entourage, et il se replia à l'intérieur de l'arche et s'occupa de bienfaisance (Guémilout 'Hassadim). Soudain, il se trouva dans une situation dont il n'avait jamais pensé qu'elle serait son rôle, comme nourrir tous les animaux domestiques et sauvages. Mais c'est précisément cela qui, finalement, apporta la délivrance au monde.

Bien souvent, l'homme sent qu'il a des réussites dans toutes sortes de domaines de la vie, mais qu'il a pourtant des problèmes graves dans l'éducation de ses enfants. Il s'étonne et ne comprend pas que c'est précisément le chaos (Tohou Vavohou) qu'il a chez lui, à la maison, qui survient uniquement pour l'arrêter dans sa course, afin que cette course ne continue pas à l'entraîner plus loin, à lui faire croire que c'est là que se trouve la solution.

La grande solution est précisément l'arrêt de la course après les réussites, et le repli à l'intérieur de sa maison pour ses enfants. C'est là qu'il trouvera plaisir et satisfaction (Nahat), et l'aide apportée aux enfants ainsi que le renforcement du foyer lui apporteront ensuite une réussite plus authentique dans la vie.

Le repli de Noa'h à l'intérieur de l'arche fut très difficile pour lui, et il dut faire des choses auxquelles il n'était pas habitué. Mais là, il eut l'occasion d'étudier avec ses enfants, de s'investir pour eux pendant une année entière, et de leur apprendre à faire le bien ('Hessed). C'est cela qui construisit un monde nouveau et apporta la délivrance.

Il y a plus de vingt ans, le Saint béni soit-Il m'a donné le mérite d'accompagner le grand Gaon et Tsadik Rabbi 'Haïm Brim, de mémoire bénie. C'était environ deux semaines avant son décès. Je marchais avec lui dans une rue de la ville, alors qu'il s'appuyait sur mon bras, et j'ai profité de l'occasion pour lui demander une bénédiction. Je lui ai expliqué que, comme j'étais occupé toute la journée à donner des cours et que je courais d'un endroit à l'autre, je lui demandais une bénédiction pour que mes enfants grandissent et deviennent des Talmidé 'Hakhamim (érudits en Torah). Mais il n'accepta pas de me donner la bénédiction que je demandais. Il affirma que ce n'est pas par une bénédiction que l'on devient Talmid 'Hakham, mais que le père doit s'investir dans ses enfants, s'asseoir et étudier avec eux. C'est pourquoi il me bénit pour que j'aie du temps à consacrer à mes enfants. Immédiatement après, par la force des circonstances, je me suis retrouvé contraint d'être à la maison pendant une année entière, précisément aux heures où les enfants revenaient de leurs lieux d'étude. J'ai ainsi pu m'investir auprès de mes enfants, m'asseoir et étudier avec eux. J'ai véritablement vu de mes propres yeux comment s'est accomplie la bénédiction du Tsadik, et son enseignement selon lequel, pour certains objectifs, il vaut mieux se replier et s'investir à l'intérieur du foyer plutôt qu'à l'extérieur.

Le repli de Noa'h dans l'arche fait allusion à chaque homme, lui indiquant que, bien souvent, il doit se replier dans son for intérieur et dans son intimité. Cet enseignement est valable à tous les niveaux de la vie. L'homme doit s'asseoir avec lui-même et réfléchir : faut-il continuer à s'investir dans les endroits où il « réussit » apparemment, ou vaut-il mieux se replier et s'investir dans l'arrêt du chaos (Tohou Vavohou) ?

La Paracha de Noa’h nous enseigne qu'un monde nouveau s'est construit précisément à partir de l'entrée de Noa'h dans l'arche, et de son investissement dans les lieux où le Saint béni soit-Il voulait qu'il s'investisse. C'est de là qu'a germé la délivrance.