Ouri Zohar naît en 1935 à Tel-Aviv. Ses parents quittent la Pologne deux ans auparavant pour monter en Israël. Le petit Ouri fête sa Bar-Mitsva l’année de la Déclaration de l’Etat hébreu et en deviendra son symbole : insolent, drôle, audacieux, hyper talentueux, affranchi des codes de bienséance, il réalisera quelques uns des plus célèbres films israéliens, qui rentreront dans la catégorie des grands classiques. Il sera nominé pour recevoir le prix d’Israël, mais déclinera l’invitation et ne viendra pas chercher sa récompense, rebelle à tout ce qui respire trop l’establishment. Il aura un prix à Cannes et la Cinémathèque française lui rendra même hommage dans une rétrospective en 2012, mais à ce moment, Rav Ouri Zohar sera déjà bien loin des plateaux de cinéma et de télévision.  

Un vide vertigineux

Les critiques qui encensent ses films savent y déceler bien autre chose que des histoires de plages, de copains oisifs et de Dolce Vita, façon Tel-Aviv. Ouri Zohar, réalisateur, porte déjà un regard acerbe sur une société, la sienne, qui se déresponsabilise de ses rôles familiaux, n’assume rien, passe son temps à la rigolade. Mais derrière ce semblant d’insouciance, il y a un vide. Vertigineux. 

La journaliste Yaël Dan, dans une interview réalisée en 2018 avec Rav Zohar, alors qu’il avait fait Téchouva 40 ans plus tôt, essaiera de comprendre quel « traumatisme » psychologique a bien pu justifier cette volte-face qui le mènera à son retour surprenant vers la religion ; elle lui demandera s'il regrette le bon temps où il créait et faisait rire tout le pays. Il sourira avec bienveillance en répondant : « Regrettez-vous le temps du jardin d’enfants, lorsque petite fille, vous jouiez dans le sable avec la pelle et le seau ? C’était bien, mais il faut grandir ! On ne peut pas en rester là. Je sens que j’ai grandi, mûri. La vie n’est pas quelque chose à passer, sans sens et sans but. Elle a une valeur phénoménale, c’est du très sérieux. Si vous me demandez quel traumatisme ou événement s’est produit, et qui explique mes choix, je vous répondrais que j’étais alors au sommet de ma carrière, qu’on m’avait proposé un talk-show et j’avais un film et une série télévisée en cours. Mais j’ai rencontré un homme - Rav Its’hak Chlomo Zylberman - qui m’a posé les vraies questions : “Que faisons-nous ici ?” Il m’a dit qu’il pouvait me prouver que D.ieu existe et qu’Il a donné la Torah au peuple juif. Je lui ai dit que s'il parvenait à me convaincre, j’irais à un séminaire, mais si c’est moi qui le persuadais, il viendrait avec moi à la plage… Il était d’accord. Mais il a gagné. »  

Tout sauf ça...

Zohar a dû, pour oser faire son chemin, utiliser une bonne dose de cette fameuse ’Houtspa israélienne. 

Car la bohème tel avivienne des années 70, dont il est l’icône, se permet tout et n’a aucun tabou. Sauf un. Et Zohar va franchir le pas, casser l’interdit et, à la stupéfaction de ses amis et de son public… devenir un juif religieux. Pire, un juif orthodoxe. On pouvait tout lui pardonner, sauf ça. La société israélienne laïque, et plus particulièrement le milieu artistique et cinématographique, a grandi dans le déni du judaïsme authentique. Il n’y a pas de place dans l’Israël moderne pour les états d’âme religieux. On peut s’intéresser au bouddhisme et aux expériences spirituelles de l’Extrême-Orient, mais on ne s’approchera jamais de cette boîte noire bien trop chargée qui s’appelle le judaïsme ; on le relègue au rang de folklore, on l’enseigne par le biais de cours de Tanakh très rébarbatifs au lycée, et une génération se lève qui n’aura pas le droit d'en connaître sa richesse. Car pour l’Israélien en quête d’identité, aller de l’avant, c’est ressembler à Godard, à la nouvelle vague, dont le style cinématographique nouveau, spontané, inspirera Zohar dans ses films. Mais la guerre du Kippour et également le retour de Zohar à ses racines jetteront un trouble dans cette recherche éperdue du « comme les Nations », à laquelle la société israélienne laïque croyait tant. 

L'élu de la bohème en Kippa 

L’homme réalisera son dernier film avec une Kippa sur la tête et dans ses derniers sketchs en public, on verra des Tsitsit le long de son pantalon. Il est par excellence l’homme de la cohérence : du moment où il a compris où était la vérité et ce qu’elle impliquait, il l'a adoptée et en a fait sa vie. Il témoignera que le jour où il a conçu que le judaïsme impliquait des changements, fut le jour le plus sombre de sa vie. Car il ne pouvait plus faire marche arrière. Il ne pouvait pas mentir à sa vérité intérieure, aussi difficile allait être son nouvel engagement. Il allait devoir survivre aux ricanements, aux regards incrédules devant sa Kippa

Chaque Mida (trait de caractère), nous enseigne les Ba’alé Moussar, peut être utilisée à bon escient, même l’effronterie. Car il en faut, et une bonne dose, pour dire bye-bye au monde subtile et attirant de la création, des arts, de la beauté, de l’hédonisme et des « intelligents ». Qui se rapproche de la tradition juive dans le Telavivland de la fin des années 70 ? Mettre une Kippa appartient au monde des « petites gens » et des demandeurs de Ségoulot, à ceux qui sont nés dans l’Israël Hachénia - la deuxième Israël -, celle de la périphérie, des villes du sud, celle du monde des salariés, des ouvriers, tous d’origine orientale. Mais qu'un Ashkénaze pur sang, de la tribu des élus, ose faire le pas est presque un parjure !! 

Comme Rabbi ‘Akiva qui, à 40 ans, commence l’étude de la Torah et s’assied gêné dans une classe d’enfants car il l’a promis à sa femme, la vertueuse Ra’hel, Ouri Zohar va devoir subir l’épreuve de la honte : les « bien-pensants » qui autrefois l’entouraient et cherchaient sa compagnie, se détourneront. Il raconte qu’il était un jour en voiture et s’est arrêté à un feu rouge. Il a tourné la tête et le conducteur d'à côté l’a reconnu. L’homme a ouvert sa fenêtre et lui a crié : « Ouri, ma ‘assita lanou ?! »  (« Ouri, qu’est-ce que tu nous a fait ?! »), sous-entendant tu nous a abandonnés, pourquoi n’es-tu pas resté avec nous ?!

Parce que Zohar, c’est évident, a ouvert une brèche. Une telle star ne fait pas « impunément » Téchouva sans provoquer d’énormes remous sociétaux.

Mais il y aura les amis fidèles, comme Arik Einstein, le chanteur national, dont l’amitié ne se démentira jamais et ils marieront ensemble deux enfants, qui se seront également rapprochés du judaïsme authentique.  

Kaddich pour tous les copains !

Dans une interview qu’il accorde à Sivan Rahav-Meïr, Zohar sort un petit Sidour de sa poche et à l’intérieur, une feuille pliée, contenant des noms et des dates. Il raconte :

« Vous voyez, ici, j’ai la liste des amis d’autrefois, de café Cassit, qui ne sont plus et j’ai noté la date anniversaire de leur décès. Il y a tous les comédiens, chanteurs, créateurs et penseurs du milieu. Je fais pour chacun d’eux le Kaddich à leur date, chaque année. Et je veux vous raconter une histoire incroyable : une femme que je ne connais pas a dit à une connaissance qu’elle avait rêvé de ‘Hanna Maron, grande actrice israélienne d’origine allemande décédée en 2014. Elle décrit dans le rêve que flottait un drap sur la tombe de l’actrice et une voix disait : “Dis à Ouri de faire le Kaddich pour moi.”

On est venu me raconter cela, raconte Zohar, mais j’étais très étonné puisque ‘Hanna Maron se trouve sur ma liste de Kaddich. Et soudain, je me suis souvenu que cette année j’avais complètement oublié de réciter le Kaddich pour ‘Hanna car j’avais eu une autre cérémonie le même jour. Et elle me l’a fait savoir à sa façon, en passant par un rêve… »

Rav Ouri Zohar, aujourd’hui plus flamboyant que jamais, à 86 ans, remercie le Ciel de lui avoir donné la force de faire le changement. 

Père de 7 enfants, grand-père et arrière-grand-père comblé, il a créé une dynastie. Il vit dans le « faste » d’un minuscule 2 pièces du quartier de Mattersdorf à Jérusalem, dans la plus grande simplicité. Ses ’Havroutot défilent les unes après les autres et il se lève à l'aube pour « attacher » sa prière à l'étude du petit matin. Il dirige à Yad Lea’him le département d’inscription des enfants dans les écoles toraniques et étudie quotidiennement avec fougue et assiduité. Il a écrit un livre retraçant sa vie et ses choix qui porte le titre évocateur de « Tu choisiras la vie », ou en deuxième titre : « On ne nous a pas donné le choix ! ». Il s’y explique, sans fard et sans filtre. 

Assagi, l’enfant terrible de café Cassit ? Pas du tout. Il a réussi à rester lui-même mais à en sortir le meilleur. Comme un alchimiste de génie, il a transformé le plomb en or. Ou plutôt le sable en or. Celui de la plage des Metsitsim qu’il a tant filmée. Et dans une incroyable révérence au futile, à l'éphémère des plaisirs passagers, il a choisi la vraie vie.  

Après toi, Ouri, plus personne ne peut se chercher des excuses et dire  : « La Téchouva, c’est impossible… »

Achreikha Rabbi Zohar !