La Mitsva du respect des parents est l’une des plus naturelles et des plus sublimes de la Torah, mais aussi, pour nous tous, l’une des plus exigeantes, parfois même la plus délicate à vivre au quotidien. C’est pourquoi, un jour, les élèves de Rabbi Éli’ezer lui demandèrent : "Jusqu’où s’étend le devoir d’honorer son père et sa mère ?" Le maître répondit : Allez donc observer ce que fit Dama Ben Nétina, un non-juif d’Achkélon, pour honorer son père."

À l’époque du Second Temple, les Sages cherchèrent à acquérir chez Dama une pierre d’une beauté et d’une rareté extraordinaires, destinée à remplacer un joyau manquant sur le pectoral du Cohen Gadol. La pierre valait 600 000 pièces d’or, certains disent 800 000.

Le très cher respect des parents

Selon le Talmud de Jérusalem, la pierre tombée était le Yachpé, l’escarboucle. Le Méchekh ‘Hokhma offre ici une remarque d’une beauté saisissante : ce n’est pas un hasard si la leçon de Kiboud Av, le respect dû au père, est transmise par la pierre de Yachpé, sur laquelle est gravé le nom de Binyamin. Celui ci fut le seul des fils de Ya’akov à ne pas avoir causé de peine à son père dans l’épisode de la vente de Yossef : il n’y prit aucune part et n’en eut même pas connaissance. Son respect filial était donc parfait, intact. C’est pourquoi la grande leçon du Kiboud Av fut justement associée à sa pierre.

Revenons chez Dama. Il se trouve que les clés du coffre où reposaient les pierres précieuses se trouvaient sous l’oreiller du père de Dama Ben Nétina, profondément endormi. Dama refusa de troubler le sommeil paternel, et la vente fut perdue.

Le Talmud raconte que D.ieu le récompensa : une vache rousse naquit dans son troupeau. Or, un tel animal, d’un roux uniforme sans le moindre poil noir, était d’une rareté prodigieuse ; on pouvait traverser des générations sans en voir une seule. Les maîtres d’Israël vinrent l’acheter. Dama leur dit alors : "Je sais que vous seriez prêts à me payer toute somme que je demanderais. Mais je ne réclamerai que la valeur que j’ai perdue pour n’avoir pas voulu réveiller mon père." Ainsi Rabbi Éli’ezer enseignait à ses disciples jusqu’où va le respect dû aux parents.

Essayons de transposer ce récit sur une scène contemporaine : Richard Smith IV possède un immeuble de 40M$ sur Madison Avenue. Pour conclure la vente, il suffit à son fils d’envoyer un email de confirmation avant l’heure fixée. Or, l’ordinateur contenant tous les documents se trouve sous l’oreiller de son père, endormi. Par scrupule, il n’ose le réveiller et laisse échapper l’affaire.

Au réveil du père, celui-ci apprend ce qu’il s’est passé : "Mais tu es fou ! 40 M$ perdus pour ne pas m’avoir réveillé ? Il faut te faire soigner !" Tout père censé penserait ainsi : il serait honoré qu’on le tire du sommeil pour sauver une telle fortune. Ne pas le réveiller serait, d’une certaine manière, une forme de manque de respect.

Pourquoi donc Dama Ben Nétina ne réveilla-t-il pas son père, qui se serait sans doute réjoui pour lui ? Le Pné Yéhochoua’ explique que son comportement n’était pas à imiter : le Talmud cite simplement cet exemple pour illustrer l’extrême limite du respect filial, même si, en réalité, le geste fut maladroit. Mais cette interprétation laisse un goût d’inachevé : Rabbi Éli’ezer aurait-il rapporté cette histoire pour rien, surtout qu’elle vient définir la limite de cette Mitsva ? Et pourquoi le Ciel aurait-il récompensé Dama de façon si miraculeuse ?

Rav Moché Feinstein propose une autre lecture : le père de Dama était probablement atteint de démence, ou d’une affection mentale qui le rendait incapable de comprendre ce qu’il se passait autour de lui. Le fils savait qu’un réveil brutal le troublerait inutilement. Il préféra donc renoncer à une immense fortune plutôt que de déranger le sommeil fragile de son père malade. Voilà l’extraordinaire grandeur de cet homme. (Dibrot Moché Kiddouchin 527)

Cette théorie est encore soutenue par un second passage du Talmud (Yérouchalmi, Péa et Kiddouchin) racontant qu’un jour, alors que Dama, vêtu de soie et d’or, siégeait parmi les dignitaires de Rome, sa mère survint, comme prise de folie. Elle lui arracha son habit, le gifla et lui cracha au visage, et lui, silencieux, ne lui fit pas honte. Les Tosfot commentent : "Sa mère avait perdu la raison." Ainsi se dessine un portrait bouleversant : ce fils, élevé dans la dignité, entoura deux parents dérangés de respect et de douceur.

Une vertu en voie d’extinction

Cette histoire moderne, jugée à New York le 22 décembre 2008, illustre le même esprit et actualise cet enseignement. Une femme, Madame Houpouridou, avait quitté son appartement à loyer modéré pour plusieurs années afin de soigner sa mère mourante en Grèce. Le propriétaire tenta de la faire expulser, prétendant qu’elle avait abandonné le logement. Le tribunal, toutefois, la rétablit dans ses droits.

L’un des juges, Douglas McKeon, ajouta ces mots pleins d’émotion : "Il fut un temps où le soin d’un parent âgé était le signe suprême de la responsabilité filiale. Aujourd’hui, cette vertu s’efface, remplacée par quelques coups de téléphone ou par la visite distraite d’une maison de retraite. Mais il existe encore, rares et précieux, ceux qui demeurent fidèles à l’antique promesse ‘d’honorer son père et sa mère’."

Quelle profonde vérité se cache dans ces mots ! Le respect des parents est une noblesse en voie de disparition.

Nous n’avons qu’un père, qu’une mère. Ils ne sont pas éternels. Ils ne sont pas parfaits non plus, parfois ils blessent, se trompent, déçoivent. Mais Hachem les a choisis pour être ceux qui nous ont donné la vie. Pour cette raison seulement, ils méritent notre respect. Ce n’est pas un salaire pour services rendus ; c’est la reconnaissance pour le don de l’existence.

Rappelons-nous qu’au pied du Sinaï, c’est la génération du désert qui reçut la Mitsva d’honorer ses parents. Pourtant, à ce moment, c’était Hachem uniquement qui pourvoyait à tout : la manne tombait du ciel, les vêtements ne s’usaient pas, et pourtant le commandement fut donné. Ce respect ne dépend donc pas des bienfaits reçus : il découle du simple fait d’avoir reçu la vie.

On ne parle pas, bien sûr, de cas complexes d’abus physiques ou psychologiques de parents sur leurs enfants, qui nécessitent une réponse rabbinique personnelle et adaptée. Rav Moché Feinstein, l’un des plus grands décisionnaires halakhiques du XXème siècle, que nous avons cité plus haut, tranche que l’enfant n’est pas tenu d’honorer ses parents lorsque cet honneur risquerait de lui infliger un dommage psychologique grave. De même, Rav Chlomo Zalman Auerbach, géant halakhique du XXème siècle, ainsi que Rav Acher Weiss, maître contemporain et auteur du Min’hat Acher, ont affirmé que la santé émotionnelle et mentale de l’enfant doit prévaloir, même si cela oblige à restreindre, voire à interrompre le contact avec des parents toxiques, à condition que cela soit fait avec respect, et non par esprit de vengeance.

Au-dessus de toute logique

Certains demanderont : et si mon père ou ma mère ne reconnaît plus mon visage ? À quoi bon le respect ? À cette question, le Talmud répond par le silence éloquent de Dama : même si ton père dort, même si son esprit s’est effacé, il reste ton père. L’honneur que tu lui rends est l’honneur rendu à la vie même. Il ne sait plus qui tu es, mais toi, tu sais encore qui il est.

Le Maharal de Prague s’interroge : pourquoi D.ieu récompensa-t-Il Dama précisément par la naissance d’une vache rousse ? Parce que cette vache représente la ‘Houka, le décret divin sans raison apparente par excellence. Or honorer ses parents, bien que rationnel dans son essence, prend parfois cette dimension supra-logique : on le fait non pas parce que cela fait sens, mais parce que tel est ce qu’Hachem attend de nous.

La raison de cette vache rousse peut aussi résonner d’une manière étonnamment moderne : c’était, pour ainsi dire, une question de communication divine. Comment faire connaître au monde entier un événement que D.ieu veut rendre viral, à une époque sans réseaux sociaux, sans fils d’informations ni sites internet ?

La Providence choisit donc de créer un événement extraordinaire dont tout le monde parlerait. Durant les 420 années d’existence du second Temple, seules sept vaches rousses parfaitement pures furent utilisées pour la purification rituelle. Une vache rousse, c’était une nouvelle d’importance nationale ! La rumeur se répandait parmi tout le peuple. Ainsi, l’histoire du geste majestueux de Dama envers son père devenait connue de tous, servant d’exemple vivant de la hauteur d’âme et de la profondeur que peut atteindre le respect filial.

Honorer ses parents, c’est honorer la source de toute vie, Hachem Lui même. C’est honorer aussi la chaîne des générations dont nous sommes les maillons. Celui qui méprise ses parents confisque du même coup la valeur de sa propre existence.

Alors, si vos parents vivent encore, ne tardez pas. Appelez-les. Rendez-leur visite. Écoutez-les, tant qu’il est encore temps. Vous ne le regretterez pas…