Nous avons tous un « Nil ». Quelque chose que nous consultons pour nous rassurer, parfois dès le réveil, parfois au cœur de la nuit. Un appui silencieux qui nous donne le sentiment que tout tient encore debout : des chiffres, une situation, un statut, une sécurité matérielle ou intellectuelle. Tant qu’il est là, nous respirons. Lorsqu’il vacille, c’est tout notre monde intérieur qui tremble. Cette illusion de stabilité n’est pas nouvelle. Elle se trouve déjà au cœur de l’exil d’Égypte, dans ce fleuve que Pharaon contemplait chaque matin pour se convaincre que rien ne pouvait lui arriver. Et si la sortie d’Égypte n’était pas seulement une délivrance historique, mais aussi une libération intime : celle qui consiste à déplacer notre confiance, du visible vers l’essentiel ?
« En pleine période de grande difficulté financière, je trouvais mon seul sentiment de sécurité dans un fichier Excel. Méthodique de nature, ce tableau ordonné me donnait l’illusion du contrôle et m’apaisait jusque dans mes angoisses nocturnes. Jusqu’à la nuit où le fichier refusa de s’ouvrir, me laissant brutalement face à ma fragilité. S’il a pu être restauré le lendemain, les années de tension, elles, ont laissé des traces. »
Chacun de nous a un appui. Quelque chose qui, tant qu’il est là, nous permet de nous sentir en sécurité. Une caisse d’épargne, une maison, un emploi dans un domaine considéré, des diplômes universitaires, des relations et des pistons dans les hautes sphères. Pharaon aussi, le roi d’Égypte, avait une sorte de fichier Excel : tant qu’il ne le voyait pas, tôt le matin, il n’était pas tranquille. Son fichier s’appelait le Nil.
Le Nil, ou sous son autre nom – le fleuve Nil – est l’un des deux plus grands fleuves du monde, et il constitue la source de vie de l’Égypte, située dans le désert ; sans lui, elle serait aride et sans vie. La Paracha de Chémot, et plus largement tout le processus de la délivrance du peuple d’Israël d’Égypte, tournent autour du Nil. Lorsque Pharaon voulut nous détruire, où jeta-t-il les nourrissons ? Dans le Nil. Lorsque la mère de Moïse, le nourrisson, voulut le sauver, où le déposa-t-elle ? Dans le Nil. Où le Saint béni soit-Il envoya-t-Il Moïse pour avertir Pharaon qu’il devait laisser partir le peuple d’Israël ? Au Nil. Qui subit les deux premières plaies ? Le Nil.
Et si cela ne suffit pas, la Torah appelle le plus grand dirigeant du peuple d’Israël par le nom que lui donna Batya, la fille de Pharaon, en référence à l’événement qui se produisit dans le Nil : « Elle l’appela Moïse et dit : car je l’ai retiré des eaux » (Exode 2, 10). Cela, bien qu’il soit connu que Moïse resta dans la maison de ses parents jusqu’à l’âge de trois mois, et qu’il est donc raisonnable de supposer qu’il avait aussi un nom hébreu. Pourtant, la Torah ne mentionne pas son nom hébreu, mais le nom que lui donna Batya. Qu’y a-t-il donc dans le Nil pour que l’histoire de la délivrance d’Égypte tourne autour de lui ?
L’exil d’Égypte n’est pas seulement une période d’asservissement physique vécue par le peuple d’Israël à cette époque. L’exil d’Égypte, à travers toutes les générations, désigne une manière de penser exilique selon laquelle le soutien de notre existence est la nature. En Égypte, il n’était pas nécessaire de lever les yeux vers le ciel et d’attendre la pluie. Personne ne priait Celui qui a créé le monde afin qu’Il arrose les plantes. Ils avaient le Nil. Il était toujours là. Il montait, irriguait, se chargeait de les nourrir et de subvenir à leurs besoins. Chaque matin, le roi d’Égypte sortait vers le Nil, l’observait et se remplissait de confiance qu’aucun mal ne pouvait arriver. Tout le désir de Pharaon dans l’asservissement du peuple d’Israël était d’ancrer en eux aussi cette pensée exilique : s’appuyer sur la nature et non sur le Créateur du monde.
Chaque matin, lorsque nous nous levons et vérifions que notre appui naturel est toujours en place, nous perpétuons l’asservissement de l’Égypte. Lorsque nous nous appuyons sur un patron, sur un emploi, sur le savoir, sur l’immobilier, sur une assurance ou une autre, une pension, un médecin spécialiste… nous nous jetons dans le Nil.
La sortie vers la délivrance se trouve dans notre capacité à nous libérer des appuis naturels et à comprendre que l’appui unique, éternel, inébranlable, est la confiance en D.ieu. Certes, nous sommes tenus d’agir dans le monde, de créer des récipients naturels afin que le Saint béni soit-Il puisse y verser l’abondance et le bien, mais ce faisant, nous devons nous souvenir qu'ils ne sont au final que des récipients. Ce n’est que de l’effort humain. Le seul véritable appui est notre Père qui est aux cieux.
Ainsi, dit le Rabbi de Loubavitch (Likouté Si’hot 16) : « Le Nil était la source de subsistance des Égyptiens, car en Égypte il ne tombe pas de pluie et la croissance des céréales et des fruits dépend de la montée du Nil qui irrigue les champs. De là est née la possibilité de penser que la subsistance et l’existence de l’Égypte ne venaient pas du Saint béni soit-Il, à D.ieu ne plaise, car lorsque l’on dépend des pluies, comme en Terre d’Israël, tous lèvent les yeux vers le haut et vivent avec le sentiment que la réussite dépend du Saint béni soit-Il. Mais lorsque le Nil monte et irrigue de manière naturelle et régulière, la dépendance envers le Saint béni soit-Il n’est pas perceptible, et c’est pourquoi le Nil est devenu l’idole de l’Égypte. Telle était la finalité du décret de Pharaon : “Tout garçon, vous le jetterez dans le fleuve”, c’est-à-dire dans le Nil, qui était l’idole de l’Égypte. Autrement dit, Pharaon voulait jeter et engloutir le peuple d’Israël dans la pensée égyptienne. »
La véritable sortie d’Égypte commence lorsque nous cessons de confondre nos appuis avec notre source. Les moyens existent, les efforts sont nécessaires, mais ils ne sont que des récipients. Tant que nous regardons le Nil pour nous rassurer, nous restons en exil. La délivrance naît le jour où la confiance se déplace du visible vers l’essentiel…
Adapté et traduit du livre "Léyéter Bitakhon" de Batcheva Dargan





