J’ai récemment terminé le livre d’une femme qui cochait toutes les cases : mère accomplie de dix enfants, businesswoman à succès, épouse aimante… Jusqu’au jour où un AVC a brutalement interrompu le cours de sa vie. Du jour au lendemain, elle a dû tout réapprendre : marcher, nager, lire, s’exprimer — elle dont le métier était justement d’écrire. Dans son livre, elle raconte ses conversations avec Hachem, sa douleur de ne plus se reconnaître, mais aussi la vertigineuse prise de conscience qui a accompagné son épreuve : comment avait-elle pu croire, jusque-là, qu’elle maîtrisait réellement sa vie ? Sa famille, son travail, son corps, son avenir… Cette question m’est restée en tête : que maîtrisons-nous vraiment ?

Nous avançons souvent comme si tout nous appartenait : « mes » enfants, « mon » mari, « ma » carrière, « ma » santé… Nous vivons dans l'illusion que les êtres et les choses sont à nous, qu’ils sont installés durablement dans notre vie et que nous en gardons la maîtrise.

Rav Ron Chaya ז״ל rappelait régulièrement que ce monde est une illusion. Même la matière, qui nous paraît si solide, est composée d’atomes constitués en immense majorité d’espace. Ce qui semble le plus stable ne l’est donc pas autant que nous le croyons — et il en va de même pour notre existence. Alors oui, ce n’est pas très vendeur à l’heure des réseaux sociaux, de l’abondance matérielle et de la surexposition de nos vies et de nos biens. Mais il est parfois nécessaire de remettre les pendules à l’heure.

À Kippour, nous n’avons pas besoin d’attendre qu’une épreuve nous arrête pour nous en souvenir. Nous choisissons de faire une pause et de regarder autrement tout ce qui nous a été confié. Dans le Piyout Lékha Éli Téchoukati, que l’on récite à l’entrée de Yom Kippour, nous disons en substance à Hachem : « À Toi vont mon désir et mon amour. À Toi mon cœur, mon âme, mon corps, mes forces et mes espoirs. » Et un peu plus loin : « Que suis-je ? Qu’est-ce que ma vie ? Quelle est ma force ? »

Ces mots ne doivent pas nous attrister ou nous faire vivre dans la peur, mais nous apprendre à considérer ce que nous avons comme un cadeau, et non comme un dû et à nous en servir pour servir Hachem et accomplir notre mission ici bas. 

Avez-vous déjà remarqué que, lorsque nous nous trempons au Mikvé, nous devons le faire sans le moindre corps étranger ? Pas de bracelet, pas de maquillage, pas de vêtement… Comme si, pour nous purifier, Hachem nous voulait dans notre forme originelle. Comme un rappel que tout ce qui nous couvre et nous met en valeur ne constitue pas notre essence.

Car nous avons parfois tendance à nous définir à travers cet extérieur : telle robe révèle notre appartenance sociale, telle bague témoigne de notre réussite matérielle, telle perruque nous donne un style dont nous pouvons nous targuer… Et il en va de même pour notre maison, notre voiture et tous nos biens. Évidemment, il n’y a rien de mal à aimer les belles choses. Il est agréable de servir Hachem dans de bonnes conditions. Mais ces choses ne disent rien de notre valeur profonde.

Et puisque nous sommes déjà dans une ambiance pas très joyeuse, j’en profite…

À l’hôpital, on est toujours frappé de voir à quel point les personnes les plus simples se retrouvent au même niveau que les plus fortunées. La belle voiture est restée sur le parking, les bijoux sont dans un tiroir et le statut social n’aide plus beaucoup. Face à la maladie, les artifices disparaissent et chacun est ramené à la même condition.

Mais ce dépouillement ne concerne pas seulement nos possessions ou notre apparence. Il concerne aussi les faux-semblants derrière lesquels nous nous cachons.

La dernière fois, ma fille avait fait une bêtise. Elle a commencé à m’inventer toutes sortes de prétextes, que je savais faux, pour essayer de se justifier. Au bout d’un moment, je lui ai dit : « Regarde, je préfère que tu me dises la vérité, même si tu as fait une erreur, plutôt que de m’inventer toutes sortes d’excuses. » Et c’est ce qu’elle a fait. Je me suis alors dit que c’était peut-être exactement ce qu’Hachem attendait de nous.

Il ne nous demande pas de Lui raconter une belle histoire, de L’embrouiller avec nos possessions, nos styles que nous nous donnons... Il sait déjà ce que nous avons fait et connaît parfaitement nos failles. Ce qu’Il veut, c’est notre cœur, notre sincérité. Une Téchouva sans excuses et sans faux-semblants.

À Kippour, nous nous présentons devant Hachem tels que nous sommes vraiment. Un peu comme au Mikvé : sans tout ce qui nous habille, nous valorise ou nous donne l’impression d’être quelqu’un. Juste nous. Alors, ce Kippour, tâchons au moins d’être nous-mêmes.