“Ma voiture a été enlevée par la fourrière !”

“Mon fils a renversé son verre de chocolat sur ma veste toute blanche !”

“L'ascenseur est en panne et j’habite au quinzième étage…”

Contravention, rendez-vous professionnel raté, enfants qui gribouillent sur le mur qui vient juste d’être repeint… En général, les occasions ne manquent pas de nous provoquer et de jouer sur nos nerfs ! Comment faire face à ce genre de situations sans en perdre le contrôle ?

La Paracha de Vayéra va répondre à cette question. On nous relate que trois voyageurs arabes sont invités chez Avraham. Un des trois invités, qui s'avère être un envoyé de D.ieu, annonce à Avraham qu’il reviendra dans un an pour la naissance d’un fils qu’il aura avec Sarah. Celle-ci entend la nouvelle et se met à rire en son for intérieur, ce que D.ieu va venir lui reprocher. Mais nos Sages nous disent qu’Avraham également a ri lorsqu’on lui a annoncé la nouvelle, cependant, contrairement à Sarah, D.ieu ne lui fait aucun reproche. Pourquoi ? Parce que les deux rires étaient de nature différente.

La joie du miracle

Le rire d’Avraham n’était pas un rire d’incrédulité comme celui de Sarah, mais un rire de joie et de Emouna (foi en D.ieu). Rire, c’est “Tsé-’Hok”, ce qui signifie en hébreu “sortir des règles”. Rire comme Avraham, c’est croire qu’il est possible d’enfanter à 99 ans, c’est rester persuadé que tout est possible pour Hachem, peu importe les statistiques ou les prévisions. Si Hachem veut qu’un tel événement arrive, alors il arrivera. C’est aussi un rire de cet ordre-là qui va nous remplir de joie le jour où Machia’h viendra et que la délivrance viendra sur le monde : “Alors notre bouche s’emplit de rires” : on rira de voir qu’Hachem va envoyer la délivrance, ainsi que nous l’aurons attendue pendant plus de 2000 ans, tandis que toutes les nations se moquaient de nous. [1]

Ainsi, Avraham et Sarah ont ri en apprenant qu’ils allaient être parents, mais c’était donc deux rires d’ordre différent. Pour Sarah, c’était un rire qui consiste à ne pas prendre les choses au sérieux, mais pour Avraham, c’était un rire de joie. Avraham et Sarah, les premiers parents juifs, viennent ici nous livrer deux précieux conseils : pour être parent, il faut être capable de ne pas prendre les choses au sérieux comme Sarah, et de rire de joie comme Avraham

Savoir prendre du recul !

En quoi consiste le rire de Sarah ? C’est prendre du recul par rapport à une situation qui normalement devrait nous contrarier fortement. Si notre enfant a renversé son verre de lait au chocolat sur la robe qui sort du pressing ou qu’il a gribouillé sur le mur, tout cela ne représente finalement que des désagréments dérisoires par rapport à la satisfaction d’élever une Néchama (âme) dans un foyer juif ! Quelle importance a l'aspect de ma robe ou de mon mur au regard du mérite incommensurable d'élever des enfants juifs ?! C'est si dérisoire qu'il vaut donc mieux en rire ! Ça, c’est le rire de Sarah qui consiste à replacer les choses dans leur contexte.

Cependant, le rire d’Avraham, c’est un rire de joie, celui de contempler le miracle d’une naissance, le miracle d’une vie. Le jour de Roch Hachana, nous ne lisons pas le miracle de la création de l’univers, mais nous rappelons la naissance des enfants : Its’hak à Sarah et Chmouel à ‘Hanna. Jamais aucun parent ne doit prendre la présence d’un enfant dans son foyer pour acquis : chaque enfant est un miracle en soi ! 

Ces deux messages fondamentaux, qui sont de relativiser les contrariétés que peuvent provoquer les enfants et de ne jamais oublier que la présence d'un enfant est un miracle, ont accompagné les premiers parents de l’Histoire juive et continuent de nous accompagner encore aujourd’hui.

Lever les masques...

Maintenant, allons encore plus loin. Comment Sarah exprime-t-elle son incrédulité ? “Flétrie par l'âge, ce bonheur me serait possible ? Et mon mari est âgé !” Alors Hachem s’adressa à Avraham Avinou et lui demanda : “Pourquoi Sarah a-t-elle ri en disant qu’elle est âgée ? Existe-t-il quelque chose d’impossible pour Hachem ?”.

Rachi nous fait remarquer que D.ieu “déforme” la vérité : elle n’a pas dit qu’elle est âgée, mais que son époux est âgé. Pourquoi D.ieu “déforme” la réalité ? Rachi répond qu’ “Il a modifié les paroles de Sarah pour préserver la paix dans leur couple” [2]. Le Or Ha’haïm Hakadoch vient nous aider à comprendre l’enseignement qui se cache subtilement derrière ce commentaire de Rachi : le rire consiste à ne pas prendre les choses au sérieux. Ainsi, la paix intérieure d’une personne dépend de sa capacité à percevoir les choses non pas comme étant réelles, mais comme étant un masque derrière lequel se cache Hachem.

Le rire est toujours basé sur le fait de prendre du recul par rapport aux événements qui nous arrivent. Ce que nous dit le Or Ha’haïm Hakadoch, c’est que quand on est face à des difficultés, finalement, la meilleure façon de maintenir une sérénité intérieure, c’est tout simplement de voir qu’Hachem se cache derrière tout événement et qu’Hachem a même un sacré sens de l’humour ! Le Rav Solovetchik va encore plus loin et dit que cette capacité à prendre du recul par rapport à la réalité et de voir derrière chaque événement qui nous arrive la main de D.ieu, c’est ce qui a constitué au fil du temps la force du peuple juif. C’est ce qui leur a donné la force de s’en sortir, même dans les contextes les plus difficiles et les plus cruels.

Le Rav Jonathan Sacks rapporte qu’il a un jour rencontré un rescapé de la Shoah. Cet homme lui a raconté ce qui lui a donné la force de survivre dans l’enfer des camps nazis. Il lui a dit que, lorsqu’il se trouvait dans les camps, tous les jours, il s'évertuait à trouver quelque chose qui le ferait rire. Pas un jour ne s’est passé sans qu’il n’ait ri au moins une fois. Il a témoigné que c’est ce qui l’a tenu en vie et lui a permis de survivre dans les camps de la mort. De rire face à une épreuve, c’est l’expression extérieure d’une vision intérieure de la réalité emplie de Emouna : “Tout ceci n’est qu’une mise en scène d’Hachem qui vise mon bien ultime” [3]. 

Ainsi, dans le contexte parental ou tout autre contexte familial, personnel ou professionnel, le rire d’Avraham et de Sarah nous invite à prendre du recul sur les choses, à ne pas prendre la réalité au premier degré, mais à toujours essayer de percevoir que se cache Hachem derrière chaque événement de notre vie. C’est ce qui va nous aider à réagir avec humour aux petites contrariétés de la vie et qui va nous assurer une sérénité intérieure et une joie profonde en toutes circonstances.

Inspiré par Yémima Mizra’hi

[1] Téhilim (126,2). C’est également de cette façon que la femme juive va rire en arrivant dans le ‘Olam Haba : “Vatis’hak Léyom A’haron” : “elle rira le jour du jugement” (Michlé 31,25) ce qui signifie qu’elle sera étonnée de voir que tout l’investissement qu’elle faisait naturellement pour ses proches et pour sa maison lui sera compté comme des multitudes de Mitsvot et lui conférera un immense mérite. Elle va en rire ! 

[2] Béréchit (18,12-15)

[3] Mais il y a certains contextes où le rire n’a pas sa place. Comme dans notre Paracha où Ichma’ël “plaisante” avec Its’hak. Rachi nous dit à quelles sortes de railleries ils se livraient : il disait des grossièretés, il coupait les ailes des oiseaux et il lançait des flèches sur Its’hak, ce qui manquait à chaque fois de le tuer ! Puis, il disait alors : “Mais c’était juste pour plaisanter !” Là, notre Paracha nous met en garde contre une mauvaise utilisation de l’humour qui consiste à blesser les autres, se moquer d’eux, ou bien tourner en dérision des concepts importants sous couvert de “plaisanterie”. Rire de soi ou de ce qui nous arrive peut nous être salvateur, mais rire des autres et se moquer de ce qu’il leur arrive est, au contraire, destructeur.