Je feuillette le supplément hebdomadaire du journal Yated Neeman, quand deux articles qui se suivent captent mon attention. 

L’un, informatif, parle du plus grand crash aérien de tous les temps, alors que l’autre soulève, en forme de billet d’humeur, une problématique parentale. A priori aucun rapport, et pourtant… Même dans les lectures, il n’y a pas de hasard.

Tenerife, Los Rodéos

Le 27 mars 1977, deux Boeings 747, l’un de la compagnie américaine Pan Am et l’autre de l’Hollandaise KLM se retrouvent dans le petit aéroport Los Rodéos, dans les Îles Canaries, au large de la côte ouest-africaine. L’un vient de Californie avec à son bord principalement des retraités qui veulent prendre quelques jours de repos au soleil de l’Atlantique ; l’autre arrive d’Amsterdam et est piloté par Jacob Van Zanten, aviateur vedette de KLM, 11 700 heures de vol à son actif, instructeur en chef ayant formé pratiquement tous les pilotes de la compagnie. Dans chaque Terminal, on le reconnaît et on lui demande des autographes, alors que sa photo apparaît en double page dans les dépliants placés au-devant des sièges. Le capitaine Van Zanten sait jouer de son autorité et de son aura. Le pilote est un mythe et sa notoriété est telle que personne n’osera remettre en question ses décisions au moment critique du décollage. Ce point, d’après les enquêteurs du drame, est une des failles de cette tragédie qui va se jouer en 4 actes. 

KLM article

  • Tout d’abord, le petit aéroport de Los Rodéos, en général affrété pour des vols intérieurs, est ce 27 mars surchargé d’avions qui n’ont pu atterrir à Los Palmos  le Terminal principal conçu pour accueillir de nombreux avions –, à cause d’une alerte à la bombe. Tous les vols ont été redirigés sur Los Rodeos. Les hommes de la tour de contrôle sont pris de court devant un tel trafic sur la piste de décollage qui n’est pas adaptée à ces gros Boeing qui s’agglutinent et se parquent sur les 4 bretelles de l’aéroport.
  • Un brouillard dense enveloppe le lieu et la visibilité est très faible. 
  • L’anglais des aiguilleurs du ciel n’est pas parfait et les ambiguïtés de la langue, pour qui ne la maîtrise pas correctement, peuvent mener à des contresens lourds de conséquences. 
  • Van Zanten, le pilote du KLM est pressé et « stressé ». Tous ces désagréments l’irritent et il n’a pas l’intention de passer la nuit à Tenerife. Il est perfectionniste, et pour gagner du temps et retourner à Amsterdam dans la même journée, il fera le plein de carburant : 55 000 litres de kérosène !!

pilote d'avion en noir et blanc

À quelques minutes du crash

Van Zanten, après des heures d’attente reçoit enfin le signal de la Tour de se préparer au départ. Son appareil remonte la piste, et se place en bout de voie, tourne lentement sur lui-même et se place en position de départ. Le pilote entend (ou veut avoir entendu...) le O.K des aiguilleurs du ciel pour démarrer, mais en fait la communication n’est pas claire, et la tour de contrôle a donné sa validation pour « les manœuvres de préparation au décollage » et non pas pour le décollage en soi. Ce malentendu va être fatal, de même que la tension psychologique qui règne : les subordonnés de Van Zanten n’osent remettre en cause ses directives. Le copilote, dans l’enregistrement qu’on a retrouvé, demande à Van Zanten, s'il a bien reçu l’ordre de décoller et si la piste est libre. Le pilote en chef est tranchant : oui. Un doute plane, mais Van Zanten est – trop – sûr de lui.

Los Rodeos

Les puissants réacteurs du Boeing hollandais vrombissent, et l’avion s’élance à 280 km/h. Le Pan Am lui, encore sur la piste, ayant raté la bretelle de sortie numéro 4 à cause d’une mauvaise visibilité, aperçoit des lumières dans le brouillard qui s’approchent de lui à toute vitesse ; le pilote, n’arrive pas à mouvoir assez rapidement le lourd monstre de fer et d’aluminium pour se mettre à l'abri, et en 3 secondes le KLM est sur lui. 

Van Zanten, de son côté, est déjà en pleine manœuvre de décollage, lorsqu’il aperçoit le Pan Am devant lui sur la piste, et va tenter le tout pour le tout : au lieu de braquer à gauche pour l’éviter, il va essayer de passer au-dessus du Pan Am, mais alourdi par des réservoirs pleins à craquer, la queue de l’appareil frotte la terre dans une gerbe d’étincelles et l’avion a de la peine à prendre de la hauteur ; son ventre va arracher le toit du Pan Am, et c’est l’explosion.

Avion airbus en feu

Tous les passages du KML en vol périront ; seuls 61 survivants, tous du Pan Am au sol, arrivent à échapper aux flammes. C’est le plus grand accident de tous les temps, depuis que l’aéronautique fut. Bilan inconcevable : 583 morts.  

Suite à ce crash, on changera le protocole en imposant de nouvelles règles : clarté des termes, répétition des ordres et validation à plusieurs reprises par tout le staff.

Avion airbus en feu

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Positionnement hermétique

Changement de décor : une page plus loin dans mon magazine, aux antipodes de Tenerife, Efrat Barzel, journaliste, raconte les « petites choses de la vie » dans son article hebdomadaire : 

« Profitant d’une pause avant de donner une conférence à des jeunes filles réunies pour un Chabbath, je prends quelques instants pour moi et me permets une petite ballade solitaire dans l’air frisquet d’une soirée israélienne. 

Au cours de ma promenade, j’aperçois une femme tirant une poussette, avec un bébé à l’intérieur, et une petite fille, de 6 ans environ, qui de sa petite main s’y accroche, en pleurant à chaudes larmes. L’enfant, entre 2 hoquets, dit qu’elle ne veut pas aller là où vraisemblablement sa maman a l’intention de se rendre. La maman hausse la voix sur elle et la gronde : « Ça suffit maintenant ! Tu n’es jamais contente, tout le temps à te plaindre ! Nous y allons et c’est tout ! J’en ai assez de toi. Jamais contente ! »

Efrat Barzel continue en forme de monologue : « Les enfants, madame, ne se plaignent pas sans raison. Parfois, ils n’arrivent pas à nous expliquer pourquoi ils ne veulent pas : peut-être parce qu’ils ont peur de dévoiler quelque chose, peur qu’on ne les croit pas, qu’on ne les prenne pas au sérieux. Je suis tombée au milieu de cette séquence de votre vie, madame, sans savoir ce qui s’est dit avant, ou après, mais j’ai vu votre petite fille se replier sur elle-même, se contracter dans sa coquille et j’ai pensé : « combien d’années va-t-il falloir pour que cette enfant ouvre à nouveau ce qui en un instant s’est verrouillé en elle ? »

Il est des informations qui parfois nous font, à nous les adultes, défaut, ou que nous ne voulons pas entendre. Aidons nos petits à parler. Même si on craint que leurs mots puissent révéler quelque chose de difficile à entendre. Pas toujours un drame, mais en tous cas quelque chose qui mérite notre attention. »  

Caprice ou véritable désarroi ?

La succession de ces deux articles me laisse songeuse.

Car si une seule erreur dans le ciel, ou sur terre, ne conduit pas irrémédiablement à un crash, un enchaînement de malentendus et de mauvaises communications, accompagné de la posture psychologique rigide de l’un des protagonistes, peut être fatal. 

Cette maman ne voit pas et n’entend pas les signaux d’alarme sur la piste de décollage, aux commandes de sa « toute-puissance maternelle ». Enveloppée du brouillard de son assurance, elle roule à pleins gaz, sans anticiper les collisions. 

Une jeune sensibilité écrasée, des erreurs de communication répétées peuvent aboutir, plus tard, dans l’adolescence, à un crash retentissant, à la surprise et au désespoir de toute la famille. 

Essayons de sortir du cockpit étanche de notre suffisance d’adulte, avant d’occasionner des dégâts. Trop facile de se mettre en pilotage automatique : l’intelligence est de savoir quand reléguer les caprices de nos petits à la soute à bagages sans trop s’émouvoir, et quand poser le cœur et les yeux sur un véritable désarroi.

Éduquer, comme piloter, on en conviendra, c’est tout un art.

reste d'avion