Avant de partir, on se raconte tous, avec une conviction remarquable, la même belle histoire : une fois les valises fermées, le décor changé, les contraintes laissées derrière la porte, ce sera différent. On s’imagine des journées suspendues, une maison soudainement apaisée, des enfants qui — miracle — auraient décidé de coopérer, et des parents enfin détendus, disponibles, zen. Charmant, non ?
La réalité, elle, a le sens de l’humour — et elle se charge généralement assez vite de nous rappeler que le changement de lieu, hélas, ne suffit pas à changer l’homme. Un embouteillage, une valise oubliée, une sortie qui déraille, une remarque de trop — et le masque tombe. Ce qu’on croyait avoir laissé derrière soi avec les dossiers du bureau est là, bien présent, fidèle au poste : l’impatience, l’irritabilité, ce besoin irrésistible que tout se passe exactement selon nos plans. L’été en fait, vient bien souvent révéler nos faiblesses.
Quand le cadre disparaît
Tout au long de l’année, nous sommes astreints à une structure invisible. Les horaires, l’école, le travail, les obligations, les rendez-vous fixes, tout cela cadence nos journées avec une précision à laquelle on ne prête guère attention tant elle nous semble évidente. On sait ce qu’on doit faire, quand, et dans quel ordre — et cette prévisibilité fait aussi office de filet. Ce cadre, pour monotone et ennuyant qu’il puisse paraître, vient en réalité délimiter notre vie et canaliser notre énergie. Discrètement mais efficacement.
Or l’été, avec son cortège de relâchement et d’activités alternatives, vient effacer une bonne partie de tout cela. Les journées sont moins prévisibles, les enfants envahissent la maison, les repas sont pris à toute heure du jour et de la nuit, les projets dépendent du bon vouloir de la météo, de la fatigue ou de l’humeur de chacun… Or c’est justement là, lorsque les limites naturelles s’estompent, que le cadre intérieur devient indispensable.
Rav Avraham Twerski (psychiatre, auteur prolifique et spécialiste de développement personnel), évoque cette idée fondamentale : l’homme ne doit pas vivre en mode "action-réaction", comme si chaque contrariété devait automatiquement déclencher une perte de contrôle. Entre ce qu’on ressent et ce qu’on fait, il existe un espace — et cet espace, c’est justement là que se niche le travail sur nos Middot.
Il est légitime de ressentir de l’agacement devant un imprévu, mais beaucoup moins de déverser notre frustration sur ceux qui nous entourent et que nous aimons. On peut être épuisé sans proférer de paroles blessantes, déçu sans faire payer notre déconvenue à nos proches. Ce petit décalage entre l’émotion et la réaction, ce temps de pause que l’on marque avant de répondre est justement le signe le plus concret qu’on est en train de travailler nos traits de caractère !
Des Middot en congé ?
Alors certes, on aimerait peut-être que ce soit réel — que les vacances suspendent tout, les responsabilités, les exigences, les efforts. Mais ne nous faisons pas d’illusion : les Middot, elles, ne prennent pas de repos et nous suivent partout où nous allons ! Celui qui a du mal à patienter le reste de l’année ne deviendra pas par enchantement patient parce qu’il se retrouve au bord de la mer ; celui qui s’emporte facilement ne sera pas miraculeusement apaisé parce que son agenda est moins chargé ; les femmes qui ont besoin de tout contrôler seront probablement davantage mises à l’épreuve face à tout ce qui peut échapper à leur maîtrise en cette période pleine d’inconnues dans l’équation.
Notre propos n’est pas de juger ni de condamner, ni même de nier la réalité de la fatigue et de la charge familiale. Nous ne sommes pas censés réagir en robot. Ce que la Torah exige de nous en revanche, c’est de jeter un œil sur nos mécanismes intérieurs et de ne pas nous laisser emporter par la première émotion qui surgit.
Le mot d’ordre ? Pause ! Avant de répondre, marquez un temps d’arrêt. Avant de s’énerver, respirer un coup. Avant de transformer un imprévu en tragédie, se demander honnêtement : ma réaction en vaut-elle la chandelle ? Mes cris vont-ils arranger ou au contraire envenimer la situation ? Mes enfants, mon conjoint, les gens autour de moi ont-ils besoin de mes nerfs ou de mon calme ? La réponse, nous vous la laissons !
Transformer l’été en ‘Avodat Hachem
Vous avez préparé vos vacances avec minutie : la destination, le budget, les activités… Mais il existe une autre façon de les aborder : et si ces vacances étaient aussi l’occasion d’accomplir un travail intérieur ? Pour l’un, ce sera l’occasion d’apprendre à moins critiquer ; pour un autre, d’accepter qu’un programme change sans en faire une catastrophe ; pour un autre encore, de parler plus posément, d’écouter davantage, de ne pas réagir à chaud.
Les vacances deviennent ainsi, au-delà de leur potentiel apaisant, un véritable laboratoire de Middot, un espace où l’on peut apprendre à mieux se connaître et, peut-être aussi, à mieux se maîtriser. C’est là, la conception profondément juive des vacances : le repos n’est pas une fuite mais au contraire une merveilleuse opportunité de rencontrer ce qui en nous, demande à être affiné.
Bien sûr, personne n’exige de vous la perfection. Il y aura sans doute des moments d’agacement, des paroles prononcées trop vite, des réactions trop impulsives. Mais l’essentiel n’est pas d’être parfait ; l’essentiel est de ne pas vivre en pilote automatique et au contraire de voir en chaque situation un tremplin pour grandir.
Au fond, les vacances ne nous posent pas seulement la question de savoir où l’on va partir. Elles nous posent aussi – surtout – celle de savoir quel genre de personne nous serons hors cadre habituel.
Alors oubliez l’idée de vacances parfaites sans accroc ni fatigue. La plus belle destination de l’été n’est pas celle que vous rejoindrez en voiture ou en avion, mais celle que vous trouverez à l’intérieur de vous !
Rav Israël Méir Cremisi & Elyssia Boukobza




