La lecture première de notre paracha laisse entrevoir Kora’h essentiellement comme un homme attisé par la jalousie. Si telle est l’explication avancée par Rachi, un Midrach intéressant montre que ses revendications allaient en fait beaucoup plus loin…

Entre autres ses nombreuses doléances, Kora’h déclara à Moché : « N’en avez-vous pas assez ? Dans cette assemblée, tous sont des saints et l’Eternel réside parmi eux ! Alors pourquoi vous imposez-vous à l’assemblée de D.ieu ? » (Bamidbar 16, 3).

Ces propos, qui reflètent de prime abord un ordinaire mouvement de sédition, prennent, selon le Midrach (Bamidbar Rabba 18, 3), une connotation nettement plus dramatique : Kora’h ne remettait pas seulement en question la nomination de Moché en tant que dirigeant du peuple juif, ou encore celle d’Aharon au titre de Cohen Gadol, puisqu’il ne récusait pas moins que l’authenticité de la Torah toute entière. Aux dires de Kora’h, celle-ci n’aurait en fait été que le fruit de l’imagination de Moché ! Et en vérité, lui et ses acolytes ne concevaient pas que la fidélité en D.ieu doive nécessairement passer par une « religion appliquée ». Pour eux, la révélation du Sinaï se résumait en tout et pour tout à un appel de foi dans Son Existence, et n’engageait nullement l’homme à un changement dans son mode de vie.

Le Divré Chaoul montre que ces allégations sont en fait évoquées par allusion dans le verset lui-même. Lorsque Kora’h affirme que « tous les membres de cette assemblée sont des saints », cela signifie que le peuple juif a été sanctifié par D.ieu, et doté de cette sainteté, rien ne justifie qu’il doive se soumettre à une pratique destinée à l’élever spirituellement. Et puisque sa sainteté est ainsi innée en lui, il est donc évident que son seul devoir consiste à faire « résider l’Eternel parmi eux », c'est-à-dire en croyant en Son Existence. Par conséquent, ajouta Kora’h, pourquoi voudriez-vous « vous imposer » aux enfants d’Israël, en les accablant de votre propre chef par des commandements imaginaires ?

A la lumière de ce Midrach, les allégations de Kora’h prennent une tournure très « contemporaine » : d’après lui – et bien d’autres à sa suite –, un devoir religieux se cantonne uniquement au devoir du cœur, attendu que l’élévation spirituelle est l’apanage de D.ieu Lui seul et que l’homme n’y a aucunement accès.

En réaction, témoigne le verset, « Moché tomba face contre terre ». Car à ce moment-là, Moché comprit que les doléances de Kora’h ne portaient pas sur de simples questions d’ordre idéologique, auquel cas il aurait été possible d’engager le dialogue pour trouver un compromis. Lorsqu’il réalisa que l’ensemble de la Torah était à présent remis en doute, il sut qu’un débat verbal serait vain et stérile. C’est à ce moment précis que Moché comprit que l’honneur de la Torah était contesté, et qu’il y avait à présent lieu de lutter avec la plus grande fermeté.

Déjà sur le mont Sinaï…

Dans le sillage de ce Midrach, nous nous apercevrons que l’origine de cette polémique remonte aux tout premiers instants du Don de la Torah. Dans le Talmud (Traité Makot 24/a), nous apprenons que lorsque D.ieu donna la Torah et énonça les Dix commandements, le peuple juif n’entendit de Sa bouche que les deux premiers d’entre eux : « Je suis l’Eternel ton D.ieu (…) Tu n’auras pas d’autres dieux que Moi ». En effet, la force émanant de la parole de D.ieu était si intense, que les enfants d’Israël ne purent la soutenir davantage. Ils prièrent Moché de devenir l’intermédiaire entre la parole de D.ieu et le peuple, car « si nous entendons une fois de plus la parole de l’Eternel, nous mourrons tous ! » (Dévarim 5, 22). Cela revient concrètement à dire que le peuple n’entendit de la bouche de D.ieu que les deux premiers commandements, ceux relatifs à la foi. Quant aux suivants, qui impliquent pour leur part une expression concrète de cette foi, ils n’en prirent connaissance que par l’entremise de Moché… Cette situation ajouta de l’eau au moulin de Kora’h, lorsqu’il soutint puisqu’il put par la suite soutenir qu’il n’y eut, en tout et pour tout, jamais plus de deux commandements. 

D’ailleurs Rachi semble lui-même suivre cette approche, lorsqu’il écrit dans son commentaire : « Tous sont des saints – Ils ont tous entendu sur le Sinaï les commandements de la bouche de D.ieu » (verset 3). Sous-entendu : seuls ceux qu’ils ont entendu furent jamais prononcés…

Une joute d’encens

A la lumière de ces explications, ajoute le Divré Chaoul, nous comprendrons également pourquoi Moché exigea, pour toute épreuve déterminante, que les deux cent cinquante notables rassemblés par Kora’h approchent des encens en offrande.
En effet, selon Kora’h, le service de D.ieu se résumait à être « Juif dans le cœur ». De ce fait, rien ne justifiait qu’un membre du peuple soit supérieur aux autres, dans la mesure où aucun rôle concret ne mérite d’élever l’un d’eux au-dessus de ces semblables. Et c’est précisément à cet égard que l’assemblée de Kora’h contesta la nomination d’Aharon : puisque son service n’était aucunement obligatoire pour se conformer à la volonté de D.ieu, pourquoi le frère de Moché devait-il détenir un rôle plus avantageux que ses frères ?

De ce fait, Moché exigea d’eux d’approcher des offrandes d’encens, pour mettre leur doctrine à l’épreuve. Car s’il était vrai que la pratique des sacrifices n’était pas imposée par la Torah, rien ne s’opposerait à ce que leurs offrandes soient acceptées autant que celle d’Aharon. Et lorsque finalement, celle d’Aharon fut désignée et que les leurs les consumèrent, ce fut la preuve incontestable que le judaïsme est composé de réalisations concrètes, dont les conséquences peuvent même s’avérer tragique. Ce qui justifie également que des hommes ayant prouvé leur valeur par des actes concrets, puissent être élevés au-dessus du commun des hommes.