Le sujet traité dans la Parachat Kora’h est bien connu : Kora’h et deux-cent-cinquante chefs de Sanhédrin furent engloutis vivants par la terre et consumés par le feu à cause d’une querelle tragique. Comme l’expliquent nos Sages, Kora’h aspirait à devenir Cohen Gadol ; il voulait officier au Beth Hamikdach et offrir des sacrifices, autrement dit s’occuper des choses les plus saintes. Tel était également le souhait de tous ceux qui s’étaient joints à lui : « Car toute la communauté, tous sont saints, et l’Éternel est au milieu d’eux » (Bamidbar 16:3) ; nous aussi, disaient-ils, nous voulons être Cohanim et servir l’Éternel - et cela semble, de prime abord, être l’aspiration la plus noble qui soit. Le Rav Yaakov Galinski pose la question : puisque, dans le fond, leur désir était de progresser dans les degrés de la sainteté et d’atteindre le sommet de la spiritualité, pourquoi furent-ils frappés d’un châtiment aussi sévère - brûlés vifs et considérés à jamais comme un exemple de déshonneur ? Leur demande visait pourtant à s’élever dans la vie spirituelle.
Le Rav explique : il est vrai qu’ils désiraient atteindre un degré plus élevé dans le service de D.ieu, mais le problème résidait dans la manière dont ils ont agi pour y parvenir. Dans leur démarche, ils ont piétiné la Torah et ses Sages, foulé aux pieds tout ce qui touche à la sainteté. Ce n’est pas ainsi que l’on atteint les plus hauts degrés. Chaque chose a sa voie. Hachem dit : « Je ne veux pas de leurs degrés spirituels, ni de leur grande prêtrise, obtenus de cette manière ». Pour atteindre ces sommets, ils ont piétiné Moché Rabbénou, le prophète des prophètes, Aharon le Cohen et la Torah, et ont provoqué une querelle terrible ; cela, Hachem ne le veut pas.
« Ses voies sont des voies agréables, et tous Ses sentiers sont paix » : la voie pour atteindre le but passe par la règle de « Dérekh Erets Kadma Latorah » - le savoir-vivre précède la Torah. Il existe bien des manières d’atteindre différents degrés spirituels, mais jamais, à D.ieu ne plaise, en écrasant les autres, et à plus forte raison en foulant du pied la Torah. Il arrive parfois qu’une personne se retrouve dans une situation où elle risque de se laisser entraîner, que D.ieu préserve. Même si elle voit un groupe de gens craignant D.ieu et désireux d’atteindre un certain niveau, elle doit savoir que cela peut être extrêmement dangereux : la communauté peut se retrouver entraînée dans une querelle, et celle-ci est une chose terrible et effroyable. Les grands d’Israël fuyaient cela comme on fuit un incendie, en raison du danger qu’une telle situation comporte.
Le Midrach, cité par Rachi (Bamidbar 16:27), enseigne : « Viens et vois combien la querelle est grave ! En effet, le tribunal terrestre ne punit qu’à partir de l’âge de treize ans, et le tribunal céleste qu’à partir de vingt ans ; pourtant, ici, même des nourrissons furent engloutis. Les enfants du Talmud Torah furent eux aussi pris, sans qu’aucune faute ne soit dans leurs mains ». Pourquoi ? Parce que la querelle est comme un feu : le feu qui brûle ne distingue pas entre les justes et les moins justes, et l’on doit fuir ce fléau comme on fuit une flèche décochée.
Le Chla Hakadoch écrit que la querelle est encore plus grave que l’idolâtrie. Certes, celui qui pratique l’idolâtrie sera puni, car il s’agit d’une faute terrible et effroyable ; mais la querelle est pire encore. La preuve ? Le Rav explique : le peuple d’Israël a bien commis l’idolâtrie du veau d’or, et malgré cela, la Manne est descendue du Ciel ce jour-là même. Mais lors de la querelle de Kora’h et de son assemblée, le lendemain, la Manne n’est pas tombée, signe que la querelle est infiniment plus grave.
Le Rav Biderman rapporte une histoire mentionnée dans ‘Ein Habdolach à propos du Rav Israël Yona Landa, qui était Av Beth-Din et autorité rabbinique de sa ville. Un jour, arriva dans la localité un chanteur et musicien à la voix douce et singulière, dont les mélodies étaient d’une beauté unique. Tous les habitants de la ville, sans exception, furent charmés et prirent plaisir à écouter ses chants. Après plusieurs semaines à profiter de son talent, ils décidèrent de le nommer ‘Hazan, officiant de la prière, dans leur synagogue.
Le Rav de la ville déclara qu’en aucun cas il ne fallait procéder ainsi, car il savait que ce chanteur et ’Hazan était un homme de mauvaise conduite, transgressant des interdits très graves, et qu’il était trop léger d’esprit pour pouvoir servir comme officiant. Mais la majorité de la communauté s’entêta, affirmant qu’elle se battrait pour qu’il devienne le Chalia’h Tsibour. Voyant que la situation commençait à se compliquer et qu’un conflit risquait d’éclater, le Rav adressa une question urgente au Rav Yossef de Pozna, gendre du Noda BiYéhouda et l’un des plus grands érudits de sa génération. Dans sa lettre, il expliquait qu’un chanteur léger et de mauvaise conduite était arrivé dans leur ville, que le public souhaitait le nommer ’Hazan, et que, en tant qu’autorité rabbinique locale, il ne pouvait pas cautionner une telle chose.
La réponse que Rav Yossef de Pozna lui envoya fut saisissante : « Il vaut mieux placer une idole dans le sanctuaire que de multiplier les querelles au sein d’Israël ». Il lui conseilla donc de renoncer à s’opposer à la communauté si elle refusait de l’écouter pacifiquement. Terrifiant ! Jusqu’où faut-il aller pour éviter les querelles en Israël, tant elles sont graves et redoutables ! (Bien entendu, il ne s’agit pas là d’une règle pratique : chaque cas doit être examiné par une autorité compétente.) Le Rav de Pozna conclut qu’il valait mieux accepter, dans ce cas précis, qu’un ’Hyazan de mauvaise conduite serve la communauté, plutôt que de laisser la discorde s’installer, en raison du danger spirituel que représente une querelle.
Le Saba de Novardok eut le mérite, de son vivant, de fonder et d’ouvrir de nombreuses Yéchivot. Pour cela, il lui fallait un budget important, et il voyageait dans toutes sortes de villes et de pays afin de collecter des fonds. Un jour, l’un de ses donateurs réguliers lui fit savoir qu’il possédait un grand immeuble à plusieurs étages qu’il souhaitait donner à la Yéchiva du Saba de Novardok. Il s’agissait là d’un don d’une valeur considérable. Le Rav ne perdit pas un instant : il prit immédiatement le train et entreprit un long voyage pour aller rencontrer ce généreux bienfaiteur.
En chemin, il apprit qu’une autre Yéchiva avait également entendu parler de l’intention du donateur, et que l’un de ses dirigeants se rendait lui aussi auprès de l’homme riche, dans l’espoir d’obtenir ce bâtiment. Cet homme avait déjà reçu des dons de ce bienfaiteur par le passé et pensait qu’il pourrait, cette fois encore, en bénéficier. Lorsqu’il entendit cela, le Saba de Novardok descendit aussitôt à la gare la plus proche, traversa de l’autre côté du quai et reprit immédiatement le train en sens inverse, jusqu’à sa ville. À ceux qui l’interrogèrent, il répondit : « Je savais que si j’arrivais là-bas dans ces conditions, en disant : « c’est pour moi », et l’autre disant : « c’est pour moi », un conflit éclaterait certainement sur place. Et moi, je fuis la discorde ».
Environ six mois après que Rav Mordekhaï Eliyahou eut été nommé Grand Rabbin d’Israël et endossé la robe et les habits officiels, il fut invité à une Azkara en l’honneur d’un grand notable disparu. L’événement se tenait dans une salle prestigieuse, et le Rav était convié à y prononcer un discours. Lorsqu’il arriva sur place, il apprit que Maran Rav Ovadia Yossef avait également été invité à cette Azkara. Alors qu’il était déjà presque à l’entrée de la salle, Rav Mordekhaï Eliyahou fit soudain demi-tour vers sa voiture. Il ôta la robe et les habits officiels, revêtit ses vêtements ordinaires, puis retourna à la salle, accompagné de son chauffeur. En chemin, celui-ci, intrigué, lui demanda pourquoi le Rav avait-il retiré sa tenue officielle : n’était-ce pas un honneur pour le Rav de se présenter avec la robe, afin que tous voient la gloire de la Torah ? Pourquoi l’avait-il retirée ?
Le Rav lui répondit : « Sais-tu qui est ici ? Maran Rav ‘Ovadia Yossef, qui fut Grand Rabbin d’Israël avant moi. S’il me voyait avec la robe, qui sait ce qu’il pourrait ressentir ? Peut-être éprouverait-il une certaine douleur ou une pointe de tristesse en se rappelant qu’il n’occupe plus cette fonction. Je ne veux pas être à l’origine, même indirectement, d’un tel chagrin, aussi minime soit-il. C’est pourquoi je préfère me présenter sans la robe ». (Nous sommes certains que Maran Rav ‘Ovadia Yossef ne se serait pas attristé pour cela, mais cet épisode nous enseigne la délicatesse avec laquelle Rav Mordekhaï Eliyahou veillait à l’honneur de la Torah et de ceux qui l’étudient.) Par ses actes, le Rav démontra qu’il est possible d’atteindre les plus hauts sommets, mais qu’il faut veiller à ce que cela ne se fasse jamais au détriment d’autrui. La vigilance doit être extrême : dans toute querelle il y a toujours une atteinte à l’autre ; l’un blesse, l’autre riposte, et nul ne sait, que D.ieu nous préserve, jusqu’où cela peut mener.
Un Avrekh habitant Bat Yam raconta qu’il avait prié, pendant quinze ans, dans une certaine synagogue composée de dizaines de fidèles : Avrékhim et Ba’alé Batim. L’ambiance y était excellente : des cours de Torah y étaient donnés, des activités organisées pour les enfants, rien n’y manquait. La synagogue restait ouverte près de vingt heures par jour, et chacun s’y rendait avec joie.
Un jour, une partie des fidèles se plaignit qu’il n’y avait qu’un seul Minyan de Cha’harit quotidien, à sept heures du matin, alors qu’eux souhaitaient prier Vatikin, au lever du soleil. Le problème était que la synagogue ne disposait que d’une seule salle de prière et d’une section pour femmes, sans pièces annexes permettant d’ajouter d’autres offices. La majorité s’y opposa, mais une minorité insista pour instaurer la prière de Vatikin. Finalement, ils mirent en place un Minyan de Vatikin de leur propre initiative. C’était en été, lorsque cette prière est très matinale. Le reste des fidèles continua à venir prier à sept heures, et il n’y eut pas de heurts. Malgré des divergences d’opinion et quelques discussions, l’atmosphère finit par s’apaiser.
Mais lorsque l’hiver arriva, les fidèles du Minyan de sept heures continuèrent à venir prier chaque matin, mais ceux qui participaient à la prière de Vatikin restaient attachés à leur propre office. Peu à peu, les discussions reprirent de plus belle : oui ou non pour ce deuxième Minyan ? « Vous nous dérangez et vous agissez à nos dépens ! » Bientôt, les échanges dégénérèrent en véritables disputes et querelles. Lorsque vinrent les Jours Redoutables, le conflit s’enflamma autour de la question : fallait-il alors aussi prier et réciter les Séli’hot à Vatikin ou non ? Quel Minyan irait dans la section des femmes, et qui aurait le privilège de rester dans la salle principale ?
L’Avrekh raconte qu’il quitta aussitôt l’endroit pour aller prier ailleurs. Quelques mois plus tard, la synagogue ferma ses portes et tout le mobilier ainsi que les livres furent distribués à d’autres lieux de prière de la ville. Deux ans après la fermeture, il rencontra certains de ces fidèles ; en larmes, ils lui confièrent : « Pour quoi nous sommes-nous querellés ? Pour des futilités ! Nous avons provoqué des disputes, et à cause de nous, un Mikdach Mé’at a disparu… » Voilà à quel point il faut se garder d’en arriver là.
Si l’on y prête attention, dans le récit de la querelle de Kora’h, la Torah mentionne nommément Datan et Aviram, bien qu’ils ne soient pas directement liés au sujet : ils n’étaient pas de la tribu de Lévi et la prêtrise ne les concernait pas. En revanche, les deux-cent-cinquante membres de l’assemblée de Kora’h ne sont cités que par leurs titres : « princes de l’assemblée, membres des réunions, hommes de renom ». Le ‘Hidouché Harim s’interroge : pourquoi la Torah cite-t-elle Datan et Aviram par leur nom, alors qu’ils n’avaient aucune part à revendiquer ?
La réponse est la suivante : lorsqu’une personne provoque une querelle dans l’espoir d’obtenir un certain honneur, par exemple, devenir Cohen, même si c’est inacceptable, on peut comprendre quelle est son ambition. Mais celui qui attise une querelle uniquement pour la querelle, sans espoir ni intention d’en tirer un quelconque poste ou prestige, celui-là est voué à rester marqué d’infamie pour l’éternité. En réalité, Datan et Aviram n’avaient rien à gagner : ni fonction, ni prêtrise. C’est pourquoi la Torah les a cités nommément, afin que l’on sache que le sort d’un fauteur de querelle est d’être rappelé à jamais pour son infamie. L’homme doit donc comprendre que, s’il se retrouve mêlé à une querelle, et qu’il peut faire la paix, il doit le faire ; mais s’il ne peut rien apporter de positif, il lui incombe de fuir sans tarder.
Il existe une histoire célèbre au sujet de Rabbi Aaron Hacohen, gendre du ‘Hafets ‘Haïm, qui monta en Erets Israël et s’installa dans le quartier de Cha’aré ‘Hessed à Jérusalem. Sa venue suscita une immense émotion parmi les habitants. Mais, un beau jour, il disparut. On le chercha partout, on s’interrogea sur l’endroit où il avait bien pu aller, mais nul ne le trouva, jusqu’à ce qu’un vieil homme rapporte : « Une nuit, je l’ai vu transporter toutes ses affaires vers la ville de Yafo ». Les notables du quartier se rendirent à Yafo et demandèrent au gendre du ‘Hafets ‘Haïm pourquoi il les avait quittés.
Le Rav leur répondit : « Avant de monter en Erets Israël, je suis allé prendre congé de mon beau-père, le ‘Hafets ‘Haïm. Je lui ai demandé où m’installer, et il m’a répondu que je pouvais vivre où bon me semblerait, là où je trouverais cela approprié. Mais il m’a demandé de lui promettre, en me serrant la main, de ne jamais habiter dans un lieu où règne la discorde ; et si, par malheur, je me retrouvais dans un tel endroit, de le fuir immédiatement. Je suis venu m’installer dans le quartier, mais dernièrement, un différend a éclaté au sujet de la nomination du Gabbaï. En constatant qu’une querelle risquait d’éclater, j’ai été pris de frayeur ; c’est pourquoi, cette même nuit, je suis parti précipitamment, sans même attendre le lendemain matin ». Cette histoire nous enseigne que même la simple proximité avec un lieu où sévit la discorde est dangereuse : la querelle est un feu qui ne distingue personne.
Nous devons nous renforcer et comprendre que si nous aspirons à la Délivrance complète et à la reconstruction de notre Temple, cela dépend de l’unité et de l’amour gratuit. À quoi bon les querelles ? À quoi servent-elles ? Si nous croyons en Hachem, Qui a décidé que les choses doivent être telles qu’elles sont, alors nous devons fuir la discorde, car Hachem désire que nous nous aimions les uns les autres et que nous nous respections mutuellement. Avec l’aide de D.ieu, lorsque nous serons unis, nous mériterons assurément la grande lumière et la Délivrance complète, rapidement et de nos jours.
Rav Avraham Attia (Pniné Beth Levy)




