Dans la Parachat Pin’has, Hachem ordonne à Moché Rabbénou : « Exerce la vengeance des enfants d’Israël sur les Midyanites, puis tu seras ramené vers ton peuple » (Bamidbar 31). On comprend de là que ce n’est qu’après avoir exécuté cette vengeance que Moché Rabbénou pourra quitter ce monde. La question se pose : certes, les Midyanites étaient un peuple méchant qui avait fait trébucher Israël, mais qu’y avait-il donc de si grave chez eux ? D’autres nations, comme Moav par exemple, avaient également été méchantes et hostiles envers Israël ; elles ne leur offrirent ni pain, ni eau lors de leur passage vers la terre d'Israël, au point que la Torah décrète qu’il est interdit, à jamais, à un Moavite d’entrer dans l’assemblée d’Hachem. Même s’ils désiraient se convertir conformément à la loi, il leur resterait interdit de les épouser, et cela même après dix générations et plus. Pourquoi donc Hachem voulut-Il que Moché Rabbénou combatte précisément Midyan ?
Les livres saints expliquent que « Midyan » vient du mot Madon et Mériva, qui signifient « discorde et querelle ». Ce n’était pas un peuple ordinaire, mais une nation qui semait la discorde et la division dans le monde. Or, comme l’enseigne le Arizal, Moché Rabbénou était le rédempteur du peuple d’Israël dans le passé et le sera également dans l’avenir. Le peuple d’Israël se trouve en exil à cause de la haine gratuite - un mal dont il souffre depuis l’époque des tribus et de la vente de Yossef, et jusqu’à nos jours. La réparation ne viendra que par l’amour gratuit. Ainsi, après que Moché Rabbénou aura déraciné ce terrible fléau de la haine gratuite, en combattant Midyan qui incarne le symbole même de la discorde et de la querelle, de nouveaux visages empreints d’amour gratuit apparaîtront dans le monde. Alors, Moché Rabbénou pourra délivrer le peuple d’Israël.
En réalité, toutes les souffrances que le peuple d’Israël endure encore aujourd’hui ne proviennent que du fait que nous n’avons pas réparé la faute amère de la haine gratuite. Tel est le véritable travail qui incombe à Israël, et à chacun de nous : multiplier les actes d’amour gratuit. C’est ce que Rabbi ‘Akiva enseigne : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; c’est là une règle fondamentale de la Torah ». Il ne s’agit pas seulement d’une qualité morale élevée, ni d’une option facultative, d’une qualité dans laquelle nous pouvons choisir de nous renforcer si nous le désirons ; non, c’est un principe central et obligatoire, qui nous engage et qui englobe toute la Torah.
Des frères qui vivent en bonne entente, qui s’aiment et agissent l’un pour le bien de l’autre, provoquent immanquablement l’amour de leur père : celui-ci se comporte avec eux comme un père bienveillant, car un père souhaite toujours que règne l’unité entre ses enfants. Mais si, au contraire, les frères se querellent, parlent mal les uns des autres et nourrissent à leur égard des pensées négatives, ils ne se comportent plus comme de véritables frères, et leur père agit alors envers eux en conséquence. Ainsi, lorsque nous sommes des enfants qui s’aiment, la miséricorde paternelle se déverse sur nous : Hachem nous prend en pitié, nous délivre et nous comble d’une abondance de bienfaits. Mais lorsque, à D.ieu ne plaise, la haine s’installe, Hachem agit alors à notre égard comme un Maître envers des serviteurs, ce qui conduit à des jugements sévères ; et lorsque les jugements dominent, viennent les malheurs et les catastrophes dans le monde.
Qu’implique l’amour gratuit ? La Torah dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, Je suis Hachem » (Vayikra 19:18). Or, la valeur numérique du mot Ahava (amour) est 13 ; deux amours - le tien envers ton prochain et le sien envers toi - font ensemble 26, soit la valeur numérique du Nom de Hachem. C’est pourquoi le verset conclut : « Je suis Hachem ». Le sens en est que chacun doit voir en son prochain la Présence de D.ieu ; et si Hachem réside auprès de lui, il faut le considérer comme le fils du Roi et l’aimer d’un amour profond. En revanche, la haine gratuite signifie, à D.ieu ne plaise, que l’homme nourrit de l’animosité envers la Présence Divine Elle-Même ; et c’est là la racine terrible de la haine gratuite : ce n’est pas véritablement autrui que l’on déteste, mais bien l’image de D.ieu qu’il porte en lui. Et cela est d’une extrême gravité.
Ainsi, lorsqu’on se renforce dans l’amour gratuit, avant toute chose, ce renforcement suscite dans le monde une abondance de bontés et de miséricordes, et annule les jugements célestes. De plus, c’est ainsi que s’établit la Royauté Divine : Hachem peut régner lorsque l’amour prédomine, mais si, à D.ieu ne plaise, il y a des querelles, il en résulte que le Roi perd Son autorité et Sa souveraineté. En revanche, lorsque nous nous unissons, nous donnons de la force à Hachem, la force au Roi, et alors Il peut nous délivrer et nous racheter en un instant.
Telle est notre mission - et il faut avouer que ce n’est pas une tâche simple. La Torah dit, et insiste : « Tu aimeras ton prochain – comme toi-même ». Les commentateurs s’interrogent : que signifie exactement ce « comme toi-même » ? Comment un Juif pourrait-il aimer autrui comme il s’aime lui-même ? L’homme est naturellement proche de lui-même, il a pour lui des préférences et des intérêts qu’il ne partage pas nécessairement avec autrui… Pourtant, chacun doit travailler sur soi pour créer cet amour gratuit, car c’est lui qui ouvre toutes les portes du Ciel. Lorsqu’on parvient à générer de l’amour envers l’autre, on attire sur le monde un flux immense de bénédictions. Quiconque agit, même au-delà de ce qu’il est tenu de faire, qui s’efforce et se donne du mal pour autrui, atteint une qualité spirituelle éminente. Cela requiert réflexion et introspection : se demander ce que l’on peut faire pour l’autre, comment lui être bénéfique. C’est ainsi que l’on construit un monde réparé et harmonieux, et que l’on fait descendre une grande abondance sur terre.
Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev, l’un des grands d’Israël d’il y a quelques siècles, était surnommé « l’avocat d’Israël », tant son amour pour chaque Juif était exceptionnel. Même un Juif éloigné de la Torah et des Mitsvot recevait de lui un amour ardent et un profond respect ; il était prêt à tout pour réjouir un Juif. Un jour, une grande joie régnait à Berditchev. Dans la maison du Tsadik, Rabbi Lévi Its’hak, l’effervescence battait son plein : les femmes de la ville entraient et sortaient, portant des plateaux chargés de mets délicieux et de toutes sortes de bonnes choses. Tous vantaient les mérites du Rav et de la Rabbanite, qui avaient élevé depuis sa petite enfance Beïla, une orpheline, et qui, à présent, veillaient à la marier avec un jeune homme craignant le Ciel, doté de belles qualités, lui aussi orphelin.
Soudain, des hennissements de chevaux retentirent dans la petite ville. Des cris et des appels d’alarme s’élevèrent de toutes parts : « Les ravisseurs arrivent ! » En un instant, chacun courut se cacher chez soi, verrouillant portes et fenêtres. C’étaient les émissaires du gouverneur du district qui, mû par une haine farouche des Juifs, envoyait régulièrement ses hommes capturer de jeunes garçons pour les enrôler de force dans l’armée, jusqu’à ce qu’ils en oublient leur foyer et leur judaïsme. Personne ne remarqua que le jeune marié, orphelin, était resté seul dans la maison d’étude, absorbé dans sa prière et dans les préparatifs du mariage. Les ravisseurs firent irruption dans le Beth Hamidrach, l’aperçurent et l’emmenèrent avec eux.
La terrible nouvelle bouleversa toute la communauté. Dans la maison du Rav, la fiancée sanglotait et gémissait ; la joie avait fait place à un lourd chagrin. Rabbi Lévi Its’hak demanda qu’on fasse venir la jeune fille et lui dit : « Rassure-toi : je te promets que, ce jour même, tu entreras sous la ’Houppa avec ton fiancé, dans la joie et le bonheur ». Ses paroles apaisèrent la mariée, qui attendit avec impatience l’accomplissement de cette promesse. Le Rav se tourna alors vers son ami, Rabbi Mena’hem Mendel, l’un des grands disciples du Maguid de Mezeritch, et le pria de l’accompagner chez le gouverneur du district. Malgré l’inquiétude générale des habitants, ils se mirent en route, vêtus de leurs habits de Chabbath, en direction de la demeure du gouverneur.
À leur arrivée au palais, les gardes, chose étonnante, ne les arrêtèrent pas ; même les chiens féroces qui gardaient la cour se turent, comme saisis de crainte. Ils traversèrent les longs couloirs jusqu’à trouver le gouverneur, ivre mort, affalé dans sa chambre. Celui-ci, d’un regard assassin, leur cria : « Comment osez-vous pénétrer dans mon palais ? Sortez immédiatement ! » Rabbi Lévi Its’hak ne se laissa pas intimider : « Nous sommes venus vous demander de libérer le jeune orphelin que vous retenez prisonnier dans votre palais, car aujourd’hui est le jour de son mariage ». Le gouverneur répondit avec mépris : « Vous venez pour me soudoyer ?! Même si vous m’apportiez cinq mille roubles, je refuserais de le libérer ».
Le Rav s’approcha du gouverneur et lui murmura à l’oreille : « Je t’offrirai dix mille roubles pour libérer ce jeune homme ». Le gouverneur, surpris, répondit avec avidité : « Si tu m’apportes dix mille roubles, je te rendrai le garçon ». Les deux Tsadikim quittèrent la demeure du gouverneur, sans savoir comment réunir une somme aussi considérable, mais confiants dans le salut divin. En chemin, ils croisèrent une calèche somptueuse : c’était Reb Guédalia, un marchand aisé, l’un des grands ’Hassidim du Rav de Berditchev, qui, par un hasard providentiel, revenait tout juste d’une foire importante.
Lorsqu’il aperçut les deux Tsadikim, Reb Guédalia fit signe à son cocher d’arrêter la voiture et les invita à monter. Après les avoir installés, Rabbi Lévi Its’hak lui demanda : « Comment se sont passées tes affaires à la foire ? » Reb Guédalia répondit : « Baroukh Hachem, j’ai conclu une transaction très avantageuse et j’ai gagné dix mille roubles ». Le marchand sortit alors de sa poche une bourse contenant mille roubles et la remit au Rav pour les nécessiteux de la ville. « Que tu sois béni pour cette Mitsva », dit le Rav, avant d’ajouter : « Nous avons maintenant un besoin urgent de dix-mille roubles pour un rachat de captif. Si tu me donnes la totalité de cette somme, je t’assure une place à mes côtés dans le monde futur ».
Sans hésiter, Reb Guédalia remit au Rav tout l’argent. « À présent, » lui promit le Tsadik, « ta récompense dans ce monde ne te sera pas non plus retirée : tu jouiras d’une Parnassa honorable tous les jours de ta vie ». Puis il demanda à retourner immédiatement chez le gouverneur. À leur arrivée, ils trouvèrent celui-ci endormi sur le sol, complétement ivre. Ils durent s’efforcer de le réveiller, et dès qu’il ouvrit les yeux, il se remit à les accabler de violentes injures. Le Rav lui dit alors : « J’ai apporté les dix-mille roubles comme convenu ».
Le gouverneur eut peine à y croire, mais, une fois l’argent reçu, il donna l’ordre de libérer le jeune homme. Le fiancé reparut, pâle et encore effrayé, mais en voyant les Tsadikim, il se réjouit et reprit courage. « Aujourd’hui même, nous célébrerons ta ’Houppa », lui promit le Rav. Et, en effet, le mariage eut lieu comme prévu, dans la demeure du Rav, au milieu de toute la ville qui se réjouissait et partageait pleinement leur bonheur.
À la fin du festin, le Rav appela Reb Guédalia et lui rappela : « Ne t’avais-je pas promis une récompense aussi dans ce monde ? Demain, rends-toi au pont qui traverse la rivière. Attends-y discrètement et cache-toi ». Le lendemain, Reb Guédalia se posta à l’endroit indiqué, dissimulé parmi les arbres. De nombreuses charrettes lourdement chargées franchissaient le pont lorsque, soudain, il aperçut au loin le gouverneur chevauchant à vive allure. Au moment où le cheval posa le pied sur le pont, l’une des poutres céda ; l’animal trébucha et bascula avec son cavalier dans les eaux tumultueuses de la rivière. En quelques instants, tous deux périrent engloutis par le courant.
Reb Guédalia accourut vers la berge et aperçut une petite caisse flottant sur l’eau. Il la récupéra et se hâta d’aller chez le Rav. En l’ouvrant, il découvrit son propre paquet d’argent : les dix mille roubles qu’il avait donnés ! De plus, la caisse contenait des bijoux de grande valeur. Reb Guédalia préleva la dîme pour son maître, offrit une partie des bijoux au jeune couple et, lui-même, vécut encore de longues années dans l’aisance, multipliant les actes de Tsédaka et de bonté.
De cette histoire, nous retenons que Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev était prêt à s’exposer au danger et à promettre ce qui paraissait irréalisable, mû uniquement par un amour authentique pour le peuple d’Israël. Voyez jusqu’où peut aller un homme véritablement grand : risquer sa vie pour autrui. Voilà ce qu’est la véritable Ahavat Israël. Comme le dit la Torah : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » - c’est au sens littéral : tout comme tu es prêt à tout risquer pour toi-même, fais-le aussi pour l’autre. C’est pourquoi la Torah conclut : « Je suis Hachem », Moi, Hachem, qui réside parmi vous ; et de même que le Temple a été détruit à cause de la haine gratuite, ainsi, avec l’aide de D.ieu, il sera reconstruit grâce à l’amour gratuit, rapidement, de nos jours, Amen.
Rav Avraham Attia (Pniné Beth Levy)




