Difficile de deviner derrière son look de dandy, sa prestigieuse ascendance.
Il y a deux semaines, veille de Chavou’ot, décédait à Tel-Aviv Israël Goodovitch, 92 ans, l’arrière arrière-petit-fils du 'Hafets Haïm, lumière d’Israël, auteur du lumineux Michna Beroura et du livre fondateur sur les lois du langage.

Premier descendant de la famille à venir au monde après la disparition de son saint arrière-grand-père, l'enfant recevra le prénom “Israël” en son honneur.
Mais il grandira dans un autre monde... géographiquement et conceptuellement.
Né à Tel Aviv en 1934, devenu un architecte flamboyant, (et un intellectuel provocateur), Goodovitch incarnera le prototype de l'homme nouveau rêvé par les pionniers laïcs : attaché viscéralement à la terre de ses ancêtres et à la langue de Ben Yéhouda mais totalement déconnecté du judaïsme rabbinique classique.

Il appartenait à cette génération fascinée par l’idée de l'émergence d'un “nouvel Hébreu”, non plus le Juif de la Galout, de la Yéchiva et des livres saints, mais le bâtisseur audacieux et innovateur, à milles lieues de "l’ancien monde" de Radin et du Shtetl. Pourtant, il ne manquait pas à chaque occasion, de rappeler son illustre aïeul.
Toute sa vie paraît d'ailleurs tenir dans cette étrange tension : d’un côté, l’immense respect à son ancêtre, et de l’autre, à l’extrême opposé, l'irrésistible appel du “Cananéen” moderne, affranchi des lois du Livre.
Doté d'un esprit critique décapant, il n’hésitait pas à dénoncer cette même société israélienne (la sienne !) devenue, entretemps, « bureaucratique, matérialiste et sans âme ». Il attaquait les promoteurs qui transformaient Tel-Aviv en « cimetière de verre » et parlait de certains quartiers modernes conçus comme des « entrepôts humains empilés ».
Issu d'une fracture
On raconte qu’une petite-fille du ‘Hafets ‘Haïm, déjà émancipée et fréquentant les universités européennes, serait venue rendre visite à son grand-père, à Radin. Avec la condescendance tendre et tragique d’une génération fascinée par la modernité, elle lui aurait lancé :
« Grand-père… quand sortiras-tu enfin de l’obscurité ? »
À celui qui était la lumière de tout Israël... !
Goodovitch naîtra précisément au cœur de cette fracture.
Il choisira le parcours classique de l’Homo Sapiens du XXe siècle, aux dépens de l'étude des Écrits saints de son grand-père. À l’époque, le jeune État ne jurait que par la laïcité et les réussites à l’américaine.
Il n’arriva pas à résister aux vents de son époque.
En effet, il en aurait fallu du courage pour reconnaître qu’en fin de compte, cette société en devenir, qu’il construisait, vidée de son contenu juif, n’était qu’une écorce sans substance et ne proposait rien du véritable génie juif. Encore un immeuble, encore une villa au style Bauhaus, encore une route bien nivelée.
Bien sur, il fallait bâtir le pays. Mais pourquoi choisir de le faire en rupture avec ses antiques fondations ?
Le propre de l'architecture est de reposer sur un socle stable, non ?
Goodovitch passa à côté de la sainteté, sublimant la spiritualité qui était en lui en bâtissant un nouvel Israël, avec talent et fantaisie.
Le troc fut-il convaincant ?
On n’osera pas répondre à sa place.
Il mit cependant beaucoup d'humanité dans son travail, acceptant des projets dont personne ne voulait, comme la construction de quartiers — Chikounim — pour nouveaux émigrants, jusque-là conçus comme des blocs de béton gris et inertes.

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le fait que cet homme disparaisse précisément à l’approche de Chavou’ot.
La fête du don de la Torah.
Comme si, au bout du compte, toute cette histoire familiale — de Radin à Tel-Aviv — continuait malgré elle à dialoguer avec le Sinaï.
On ne coupe pas facilement avec les racines de l’Arbre de Vie du peuple juif.






