L’une des caractéristiques les plus remarquables du calendrier hébraïque est son caractère hybride : lunaire pour les mois, solaire pour les années. Les fêtes juives sont liées aux saisons, donc au calendrier solaire, du fait que la fête de Pessa’h doit être, d’après la Torah, toujours au printemps, ainsi qu’il est écrit dans l’Exode (23.15 et 33.18). Comme l’année solaire est plus longue de 11 jours (365 jours) que l’année lunaire (12 mois = 354 jours), il est nécessaire tous les 2 ou 3 ans (7 fois dans un cycle de 19 ans) d’intercaler un treizième mois, afin de rester lié au rythme solaire (année embolismique). L’importance de cette ordonnance est significative. Il s’agit, en effet, de garder au début de l’année (solaire, bien entendu), au printemps, la fête de la Libération du peuple d’Israël, et cela doit avoir une portée spirituelle.

Fête de la Libération, du début de l’histoire du peuple, elle signifie que la route est préparée pour la Révélation et la Guéoula (la Délivrance). Le Talmud nous dit que la libération de l’exil ressemblera à la libération d’Egypte. C’est ici que la dimension de l’espoir qui doit habiter, selon la Torah, le peuple juif, va s’intégrer dans l’Histoire de l’humanité.

L’Histoire ne peut être comprise que si elle a une direction. Dans son livre, Netsa’h Israël, le Maharal souligne l’idée que le monde doit être achevé : la Sortie d’Egypte était une étape. L’observance de la Torah est une autre étape : c’est le stade de la Révélation.

Mais en fait le but final est, selon le Maharal, de voir le monde devenir le lieu du Royaume divin. La sortie d’Egypte est le début d’un processus qui doit amener à la délivrance finale. Le récit que l’on fait, le soir du Séder, résume cette approche : la première partie évoque les événements du passé, et la seconde partie annonce l’avenir. Il s’agit de l’avènement messianique, auquel font allusion tous les chants de ce second volet de la soirée : « Seigneur, construis bientôt Ton Temple… » est l’un des chants les plus populaires. De même le chant concernant « le chevreau » (‘Had Gadia) traverse les siècles de l’Histoire, et semble évoquer, avec l’apparition finale du Créateur qui élimine l’ange de la mort, l’annonce d’une délivrance ultime, pour l’humanité, et pas seulement pour Israël.

En nous reliant à cette perspective historique, le manque d’orientation de notre époque mérite d’être souligné. Le marxisme proposait encore quelque chose mais c’était une voie sans issue, et il ne pouvait qu’échouer. Aujourd’hui – à l’exception peut-être des voyages utopiques dans d’autres planètes qui ne semblent que des buts imaginaires – rien n’est proposé à nos contemporains. Cette absence d’espoir ne peut mener, naturellement (c’est-à-dire selon l’ordre naturel) qu’à un affrontement épouvantable entre des superpuissances, ou bien à une dépression définitive de l’Histoire. Notre foi est que l’Exode, la sortie d’Egypte, constitue le début de l’Histoire qui doit libérer l’humanité du « péché originel » qui consistait à refuser l’injonction divine. Les débordements de notre époque dans tous les domaines traduisent un désordre, un chaos dangereux. Les populismes, les nationalismes les plus intransigeants, le terrorisme, sont des menaces qui proviennent de l’absence d’espoir dans un devenir meilleur. Il existe un refus de toute Transcendance qui doit mener vers une fin positive et qui consiste à aider l’homme à adopter une attitude positive à l’égard du monde. C’est ce refus qui explique l’angoisse actuelle. La fête de Pessa’h doit être le symbole de la libération : particulière pour Israël, universelle pour l’humanité.

Le philosophe Franz Rosenzweig a remarquablement traduit cette nécessité de relier la libération finale du monde à la sortie d’Egypte : « A l’instar de la Création, en général, même la création du peuple porte déjà en soi la fin ultime et le but dernier qui ont suscité son existence » (L’Etoile de la Rédemption, Editions du Seuil, p. 375). La soirée du Séder se projette dans la perspective de la venue messianique en préparant un verre de vin pour le prophète Elie, précurseur du Messie fils du roi David. L’espérance messianique doit être l’assise lumineuse qui donne du courage à affronter un monde obscur. C’est une nécessité incontournable à notre époque déboussolée, afin de ne pas tomber dans le découragement.

Le texte du Lévitique dit à propos de l’autel où il fallait consumer les sacrifices : « Un feu permanent sera entretenu sur l’autel ; il ne devra point s’éteindre » (Lévitique 6.6). Ce feu perpétuel anime l’éternité du peuple. « Le foyer incandescent doit brûler sans jamais s’arrêter. Sa flamme doit éternellement se nourrir d’elle-même » (Fr. Rosenzweig ibid. p. 352). La flamme est la promesse de l’éternité, donc de l’assurance d’une voie qui doit nous mener au Royaume. Cette espérance, annoncée à Pessa’h, continue la Création et se poursuit par la Révélation maintenue par le feu « qui ne s’éteint jamais ». C’est l’espoir qui doit conduire l’humanité vers le Royaume, but final de l’Histoire.