Souiller sa bouche revient à se comporter comme un Mohel qui prendrait, pour circoncire un enfant, un couteau rouillé. Comment s’adresser à Hachem avec une bouche souillée par la médisance, par l’humiliation infligée à autrui, par des plaisanteries vaines ou des propos déplacés sur des jeunes filles ?

Le Talmud rapporte que D.ieu a dit : "Je suis prêt à pardonner l’assassinat, l’adultère et l’idolâtrie, mais pas le Lachon Hara’, la médisance." Qu’est-ce que la médisance ? C’est dire une chose vraie sur quelqu’un, mais de façon négative - qu’il est casse-pieds, qu’il est sot, ou n’importe quel autre trait défavorable.

Cela semble difficile à comprendre. Imaginons un Roch Yéchiva (directeur d’une école talmudique) auprès duquel deux élèves viendraient postuler pour intégrer son centre d’étude. Le premier dirait : "Il m’arrive de dire du Lachon Hara’." Le second dirait : "Il m’arrive de m’énerver au point d’étrangler à mort celui qui m’a provoqué." Faudrait-il, selon cette logique, accepter le second élève à la Yéchiva et refuser le premier ? D.ieu serait-Il prêt à pardonner le meurtrier, mais pas le médisant ?

Ce serait pourtant dangereux d’accueillir un tueur parmi les élèves : on ne sait jamais ce qui peut le pousser, une nuit, à passer à l’acte. Que D.ieu préserve ! Et l’on touche là au cœur du problème : un meurtre est objectivement bien plus grave qu’une médisance. Pourquoi D.ieu s’exprime-t-Il donc ainsi ?

Le ‘Hafets ‘Haïm et les lois du langage

Le ‘Hafets ‘Haïm a écrit un ouvrage sur le thème des lois du langage. Son auteur, de son vrai nom Rabbi Israël Meïr Kagan Hacohen de Radin, fut surnommé le ‘Hafets ‘Haïm d’après le titre de ce livre.

Cet ouvrage rassemble et met en ordre l’ensemble des lois relatives au Lachon Hara’, jusque-là dispersées ci et là dans les écrits saints. Dans son introduction, l’auteur cite un autre livre de Moussar (morale juive) qui complète le sien : le Chémirat Halachon, lui aussi traduit en français et dont je recommande vivement la lecture.

C’est précisément dans cette introduction qu’il explique le pourquoi de la sévérité divine envers la médisance. Notre essence même, en tant qu’êtres humains, dit-il, est la parole. Ce qui distingue l’homme de l’animal, du végétal ou du minéral, c’est sa faculté de parler : un chien aboie, mais l’homme s’exprime. La Torah elle-même l’atteste lorsqu’elle décrit la création de l’homme : "Vayipa’h Béapav Nichmat ‘Haïm", "D.ieu lui insuffla une âme vivante".

Qu’est-ce que cette âme vivante ? Le Targoum, traduction araméenne réalisée il y a deux mille ans par Onkelos, rend cette expression par Roua’h Mémaléla, "un esprit parlant". Notre essence, l’âme qui nous anime, est donc une âme parlante. Le corps, en lui-même, n’est qu’une masse inerte ; c’est l’âme qui lui donne vie.

Cela explique pourquoi la parole touche à notre essence même. Lorsqu’un homme pèche par son corps - l’idolâtrie, l’adultère - c’est le corps qui est atteint, non l’essence. La parole, elle, est notre essence même, notre Néchama.

Les paroles inconvenantes

Aux mensonges, à la médisance et aux insultes s’ajoute le Niboul Pé, les grossièretés - un sujet que les jeunes gens devraient particulièrement approfondir. La Guémara, dans le traité Chabbath, définit ainsi le Niboul Pé : tenir des propos déplacés sur les jeunes filles.

Il y est rapporté l’image suivante : un homme se voit décréter au Ciel soixante-dix années de bonheur - une femme belle et bienveillante, un beau-père fortuné, des affaires prospères, des enfants droits, la Brakha, le statut de TalmidHakham, les honneurs. Puis il prononce une parole inconvenante sur une jeune fille croisée dans la rue. Au Ciel, c’est aussitôt la sanction : le décret de bonheur est déchiré.

À sa place ? Misère, maladie, épouse acariâtre, stérilité, relations familiales difficiles - tout cela pour une parole de trop, que D.ieu préserve. Rien n’est pourtant irréparable, la Téchouva permet de tout réparer, à condition d’être sincère - reconnaître sa faute, la regretter et cesser de la commettre. Aussi, lorsque dans une conversation quelqu’un se met à parler des filles de cette manière, il ne s’agit évidemment pas de l’étrangler, mais de l’empêcher fermement de s’exprimer de la sorte.

Ceux qui s’adonnent au Niboul Pé, à la flatterie et à la moquerie systématique font partie des quatre catégories de personnes qui, selon nos Sages, ne reçoivent pas la Face de la Chékhina (la Présence divine) - l’expression même du ‘Olam Haba (le monde futur), dont jouissent les Tsadikim. Pour les menteurs, les médisants, les flatteurs et les moqueurs invétérés, cette lumière reste voilée : c’est l’obscurité. Chacun, à divers degrés, porte en soi un peu de cette Midda (trait de caractère).

Plaisanterie : attention danger !

Une plaisanterie de temps en temps, un mot d’esprit par-ci par-là ne sont pas interdits en soi. Mais les Français, en particulier, ont un goût prononcé pour la plaisanterie, et c’est précisément ce qui pose problème : la légèreté systématique chasse le sérieux de l’existence. Nous n’aimons pas être sérieux, nous cherchons à nous échapper ; pourtant la vie est sérieuse ! Notre passage ici-bas est compté, et le temps qui nous est imparti est destiné à l’accomplissement des Mitsvot - un temps qu’il ne faut pas dilapider. La plaisanterie incessante fait perdre cela de vue.

Nos Sages enseignent qu’une centaine de réprimandes constructives peuvent être balayées d’un revers de main par une seule blague. On sort d’un cours d’éthique juive bouleversé, prêt à faire Téchouva - et il suffit qu’une blague fuse pour que tout l’effet s’évapore en l’espace d’un instant. La vraie joie, quant à elle, est intérieure ; ce n’est pas la plaisanterie qui doit en tenir lieu.

L’auteur de l’ouvrage d’éthique Messilat Yécharim décrit la fin du plaisantin invétéré : de terribles souffrances. On le met en garde, mais il persiste à plaisanter ; et c’est alors, dit-on, que le Ciel se voit contraint de le corriger autrement - par une épreuve, une maladie, un malheur - pour qu’il cesse enfin. Qui souhaiterait s’infliger de tels maux ? La plaisanterie gratuite fait partie des paroles qu’il faut savoir s’interdire.

Il existe cependant une nuance. Il est rapporté que Rabba ouvrait sa classe par un mot d’esprit, pour détendre l’atmosphère avant d’aborder un enseignement exigeant – c’était là une façon de désamorcer le Yétser Hara’ avant l’étude. Moi-même, lorsque je donne un cours, j’use parfois de l’humour, cela rapproche et ouvre les cœurs. J’avais un collègue, de mémoire bénie, avec qui j’ai commencé à organiser des séminaires pour amener les gens à la Téchouva. Il comparait cela à un enfant à qui l’on veut faire avaler sa bouillie : s’il refuse et serre les lèvres, on le chatouille pour le faire rire, et l’on profite de l’instant où il ouvre la bouche pour lui glisser la cuillère. Il en va de même pour la Torah : on n’impose pas Chabbath ou la Téchouva de front, au risque de passer pour un rabbin pesant - l’humour, lui, fait passer le message. Le grand rabbin Yossef-‘Haïm Sitruk et le Rav Benchetrit doivent une bonne part de leur réussite à leur humour fin. Je suis moi-même d’un tempérament sérieux, mais sans une part d'humour, l'enseignement ne passerait pas - c'est, en un sens, indispensable.

Raconter une anecdote pour illustrer un propos, donc, ne pose pas de problème. Mais rire pour rire est différent : nos Sages enseignent que cette habitude mène à la ‘Erva, à la débauche. Rien ne rapproche en effet davantage un homme et une femme qu’une complicité de rires partagés. Cette proximité, aussi agréable soit-elle, prépare le terrain à des rapprochements qu’il vaudrait bien mieux éviter.

La bouche, cet organe sacré

La bouche est donc, en ce sens, sacro-sainte. Rabbi Chim’on Bar Yo’haï, dans le Zohar, pose une question saisissante : pourquoi D.ieu ne nous a-t-Il pas créés avec deux bouches - l’une pour les propos profanes (l’heure qu’il est, le prix d’un article, le trajet en taxi), l’autre réservée à la parole sainte (l’étude, la prière) ? S’Il a voulu que nous n’en ayons qu’une seule, c’est pour nous rappeler à quel point cet organe est sacré, la majorité des Mitsvot s’accomplissant par la bouche. La prière et l’étude de la Torah, à elles seules, représentent quatre-vingt-dix pour cent de la vie d’un Juif pratiquant !

Souiller sa bouche revient à se comporter comme un Mohel qui prendrait, pour circoncire un enfant, un couteau rouillé. Comment s’adresser à Hachem avec une bouche souillée par la médisance, par l’humiliation infligée à autrui, par des plaisanteries vaines ou des propos déplacés sur des jeunes filles ? La prière prononcée avec une telle bouche risque fort d’être rejetée plutôt qu’accueillie.

Tout, bien sûr, demeure réparable par la Téchouva - mais à condition de changer véritablement. La bouche est notre organe premier, celui qui nous définit. Il appartient à chacun de la sanctifier.

Celui qui sanctifie sa bouche voit ses paroles entendues par D.ieu. C’est ainsi que certains grands Tsadikim n’ont besoin que d’un seul mot pour être entendus en Haut : leur bouche, sainte et sacrée, est préservée avec une vigilance constante.

La Brakha étonnante du Rav Ben Tsion Aba Chaoul

Voici une histoire que je raconte volontiers, au sujet de mon Maître, Rav Ben Tsion Aba Chaoul. Un jour, un élève lui amena un menuisier venu réparer une armoire. Le Rav lui demanda combien il lui devait ; l’élève intervint : "Rav, donnez-lui plutôt une Brakha pour qu’il ait un garçon cette année." Mais le menuisier protesta : il avait déjà un fils et il aurait préféré une fille. Trop tard - la parole était dite, et elle s’accomplit telle quelle !

Je rapproche souvent cette histoire d’une autre, concernant une femme venue demander au Rav Ben Tsion une Brakha pour un enfant. "Un enfant cette année", dit le Rav. "Ce n’est pas pour moi, précisa-t-elle, c’est pour ma fille." Finalement, la mère comme la fille accouchèrent le même jour !

Comment expliquer un tel pouvoir ? Son fils, Rav Eliahou Aba Chaoul, raconta que son père lui avait confié : "Voilà 38 ans qu’aucun mensonge n’est sorti de ma bouche." Une telle rigueur ne s’acquiert pas en un seul jour ; elle commence, modestement, par tenir un jour sans mensonge. On acquiert ainsi, peu à peu, des anticorps, en travaillant patiemment le Moussar sur ce point. D.ieu ne demande à personne d’être parfait du jour au lendemain - mais chacun doit, à son rythme, commencer à y travailler.