Au début du XVIIIe siècle, un émissaire juif nommé Rabbi David Laskar quitta la Terre Sainte pour entreprendre une mission sacrée au Maroc. Envoyé pour collecter des fonds destinés aux académies religieuses d'Erets Israël, il parcourut le royaume chérifien, allant de communauté en communauté. Bien que peu de preuves factuelles documentent son existence, Rabbi David Laskar allait devenir l'un des dix saints juifs les plus vénérés du Maroc, une figure mystique dont la légende traverse encore les siècles.
La mort prophétique du 22 août 1717
L'histoire de Rabbi David Laskar bascule dans la légende lors de son passage dans le village de Zekarten, situé dans les montagnes de l'Atlas, sur la route reliant Marrakech à Ouarzazate. C'était en août 1717, et le rabbin poursuivait sa mission de collecte de fonds lorsque soudain, il pressentit sa mort imminente.
Dans un geste qui allait marquer les mémoires, il convoqua les membres de la société funéraire locale et leur demanda de le suivre. Ensemble, ils marchèrent plusieurs kilomètres jusqu'à une colline isolée qui dominait la vallée. Là, pendant que les villageois creusaient une tombe selon ses instructions, Rabbi David Laskar descendit se purifier rituellement dans la rivière qui coulait au pied de la colline.
Une fois purifié, il remonta lentement vers le site qu'il avait choisi. Arrivé devant la fosse fraîchement creusée, il prononça une parole mystique et ordonna à la terre de se refermer autour de lui. Selon la plaque commémorative placée à l'intérieur du sanctuaire, Rabbi David Laskar quitta ce monde le 22 août 1717.
Un saint qui transforma le désert
L'emplacement choisi par le rabbin n'était pas anodin. Perché sur une colline au milieu de nulle part, à environ dix kilomètres de toute route principale, le site semblait initialement inhospitalier. La montagne de ce qui allait devenir Ighi était désertique, aride, hostile. Mais la légende raconte que la bénédiction du saint métamorphosa le paysage : il fit naître une cascade en enfonçant son bâton dans la terre, et la montagne devint verdoyante, un véritable havre de paix au cœur du Haut Atlas.
Moulay Ighi, le Maître de l'Arbre Vert
Rabbi David Laskar ne garda pas longtemps son seul nom hébraïque. Il devint rapidement Moulay Ighi – le "Maître d'Ighi" – pour les populations musulmanes de la région, et Moul Chajra El Khadra, le "Maître de l'Arbre Vert", pour tous ceux qui venaient en pèlerinage.
Ce dernier surnom trouve son origine dans un phénomène extraordinaire : près de sa tombe pousse un buisson de myrte (appelé "imtik" en arabe marocain) qui, malgré les centaines de bougies allumées par les pèlerins au fil des siècles, n'a jamais pris feu et n'a jamais perdu sa couleur verte éclatante. Ce miracle végétal devint le symbole de la permanence de la sainteté du lieu.
Un pont entre deux religions
L'histoire de Rabbi David Laskar illustre de manière remarquable la coexistence religieuse qui caractérisait le Maroc traditionnel. Car Moulay Ighi est aussi vénéré par les musulmans. Cela fait de lui une figure unificatrice, un pont entre deux communautés qui partagent la même ferveur pour ce Tsadik légendaire. Les dirigeants musulmans locaux n'hésitaient pas à participer aux célébrations juives en son honneur.
Des siècles de pèlerinages
Pendant des centaines d'années, le sanctuaire de Moulay Ighi fut l'un des sites de pèlerinage les plus importants du Maroc. Chaque année, lors de la fête de Lag Ba'omer, des centaines – parfois des milliers – de Juifs affluaient de tout le royaume. Ils venaient à pied, à dos de mulet, parcourant des distances considérables à travers les montagnes escarpées de l'Atlas. D'autres pèlerinages avaient également lieu pendant Souccot et à d'autres occasions tout au long de l'année.
L'arrivée au sanctuaire suivait un rituel immuable. Les pèlerins descendaient d'abord à la rivière au pied de la colline, là même où Rabbi David Laskar s'était purifié avant sa mort. Ils y prenaient un bain rituel dans l'eau fraîche de la cascade, purifiaient leur corps et leur âme, avant d'entamer l'ascension vers le tombeau sacré. Une fois parvenus au sommet, ils allumaient des bougies, priaient, chantaient, et beaucoup campaient sur place pendant plusieurs jours, créant une atmosphère de fête et de communion spirituelle intense.
Le guérisseur des femmes stériles
La réputation de Rabbi David Laskar comme intercesseur auprès du Ciel était particulièrement forte dans un domaine : la guérison de la stérilité. Des femmes juives de tout le Maroc entreprenaient le difficile voyage jusqu'à Ighi dans l'espoir de concevoir un enfant. Elles traversaient la cascade, se plongeaient dans ses eaux bénies, et imploraient le saint de leur accorder la maternité. Nombreuses furent celles qui, selon la tradition, virent leurs prières exaucées.
Les miracles du quotidien
Les récits de miracles attribués à Rabbi David Laskar abondent dans la mémoire collective des juifs marocains. Ces histoires, transmises de génération en génération, témoignent de la foi profonde qui entourait le Tsadik.
Un commerçant juif qui avait acheté cent kilogrammes de poivre noir se retrouva dénoncé à la police par son intermédiaire musulman après une dispute sur le paiement. Alors que les policiers s'apprêtaient à l'arrêter pour commerce illégal, l'homme invoqua désespérément : "Réponds-moi, Tsadik Rabbi David Laskar !" À l'instant même, le poivre noir se transforma miraculeusement en lentilles sous les yeux de l'inspecteur. Libéré, le commerçant rentra chez lui et constata avec émerveillement que ses sacs contenaient à nouveau du poivre noir.
Une histoire similaire concerne David Ouaknine, un marchand du mellah de Marrakech, qui voyageait avec des bouteilles de vin et une bouteille de "mahia" – une eau-de-vie dont le commerce était strictement interdit. Terrifié à l'approche d'un barrage de police, il pria Rabbi David Laskar. Les policiers fouillèrent ses bagages mais ne trouvèrent que du vin doux. Ce n'est qu'arrivé à Casablanca que David découvrit que la bouteille d'eau-de-vie était toujours là, cachée par la grâce du saint.
Un arabe qui s'était moqué des Juifs près du tombeau fut frappé de cécité immédiate. Réalisant son erreur, il cria : "Rabbi David Laskar, je suis désolé, je demande pardon !" Les Juifs présents l'accompagnèrent au tombeau, prièrent pour lui, et sa vue lui fut miraculeusement rendue. Depuis ce jour, l'homme surveilla attentivement ses paroles.
L'administration du sanctuaire
Au XXe siècle, le tombeau fut géré par Shlomo Bouskila, une figure respectée qui consacra sa vie au service du Tsadik. À sa mort, il fut enterré dans le petit cimetière attenant au sanctuaire, et une nouvelle synagogue fut construite en mémoire de lui et de sa femme Esther. Les membres de la famille Bouskila continuent aujourd'hui d'administrer le site, perpétuant une tradition familiale de dévouement au saint.
Il jouait un rôle crucial dans la vie du Kéver. Son lien avec le Tsadik était considéré comme particulier et profond, presque mystique. C'était lui qui supervisait les rituels, veillait au respect des coutumes, et servait d'intermédiaire entre les pèlerins et la sainteté du lieu. Un gardien musulman assure aujourd'hui quotidiennement la protection du site, incarnant la dimension interreligieuse du sanctuaire.
La transformation du sanctuaire
À l'origine, la tombe de Rabbi David Laskar était à ciel ouvert, exposée aux éléments. En 1990, Albert Soussan entreprit de construire un mausolée couvert en mémoire de son père, transformant radicalement l'aspect du site. Aujourd'hui, le complexe, peint dans des tons chauds de terre cuite, comprend non seulement le mausolée lui-même, mais aussi un petit cimetière, une synagogue moderne et des maisons d'hôtes permettant aux pèlerins de séjourner confortablement.
Le site reste néanmoins isolé, niché dans la vallée où la vie berbère semble avoir peu changé depuis des siècles. Les femmes en costume traditionnel lavent encore leur linge dans la rivière, les hommes transportent leurs provisions à dos d'âne. Pour atteindre Ighi, il faut quitter la route principale entre Marrakech et Ouarzazate, descendre dans la vallée vers Zekarten, puis suivre un chemin étroit le long de la rivière pendant environ dix kilomètres avant de prendre un dernier virage près d'une petite cascade et de grimper jusqu'au sommet de la colline.
Un héritage vivant
Aujourd'hui, bien que le nombre de pèlerins ait considérablement diminué avec le départ de la quasi-totalité de la communauté juive du Maroc, le tombeau de Moulay Ighi continue d'attirer des visiteurs. Des Juifs marocains revenus d'Israël, de France ou du Canada organisent des voyages pour se recueillir sur la tombe de leurs ancêtres spirituels. Des musulmans locaux continuent de vénérer Moulay Ighi. Des touristes curieux découvrent ce lieu hors du temps.
Rabbi David Laskar – émissaire de Terre Sainte devenu saint des montagnes marocaines, Juif vénéré par les musulmans, thaumaturge dont les miracles traversent les siècles – demeure une figure emblématique du judaïsme marocain. Son histoire, tissée de légende et de foi, de miracles et de traditions, incarne cette spiritualité populaire profonde qui caractérisait les communautés juives d'Afrique du Nord.
Dans le silence des montagnes de l'Atlas, sous le ciel immense qui couvre le Haut Atlas, au bord de la cascade qu'il aurait fait jaillir de son bâton, le buisson vert continue de veiller sur sa tombe. Et pour ceux qui croient, Rabbi David Laskar continue d'intercéder auprès du Ciel pour tous ceux qui l'invoquent.
Que le mérite du Tsadik Rabbi David Laskar nous protège tous. Amen



