Le début de l’histoire remonte à mon enfance.

J’étais élève dans une école primaire de Jérusalem. J’étais un enfant calme et sensible, mais aussi sociable.

Un autre élève de la classe, que nous nommerons Yossi, avait toujours été « sauvage » du plus loin que je l’ai connu. Il était complètement indiscipliné et cumulait les traits de caractère négatifs.

En fait, toute mon enfance s’est déroulée dans la peur de ce gamin.

Il faut dire que tout au long des huit années de scolarité, il n’est pas un enfant de la classe qui n’ait pas essuyé des coups de sa part, voire pire : des dommages matériels, des surnoms dégradants, du racket ou autre.

A la fin du cycle scolaire, je suis allé étudier dans un autre établissement. Il s’est avéré que j’étais le seul élève de la classe à être inscrit là-bas, à part un autre… Oui, vous avez deviné juste : ce même Yossi.

La première chose qu’il ait faite est d’informer tout notre nouvel entourage de mes lacunes et de mes faiblesses, y compris de celles dont je ne souffrais pas d’ailleurs ! Bien entendu, il s’est fait un plaisir de les informer du surnom dont il m’affublait...

Les trois années qui suivirent furent des années de souffrances continues avec quelques intervalles de répit bienheureux quand notre ami était renvoyé à la maison pour son mauvais comportement.

Chaque fois qu’il était exclu de la Yéchiva, les camarades et moi-même pensions qu’il ne serait pas repris. Il s’est avéré que nous avions tort. Il est revenu à chaque fois et n'a jamais changé son comportement, que ce soit personnel ou social.

Il est devenu une espèce de petit roi, même si ce titre ne lui sied pas du tout. C’était plus un caïd qui avait installé un climat de peur, de violence, d'intimidation et de menace permanente.

Je ne peux pas expliquer combien Yossi a dégradé ma vie. S’il est vrai qu’il a abusé de tout le monde dans la classe, il a vraiment concentré sa hargne contre moi.

Finalement j’étais un enfant joyeux et plutôt naïf, et son harcèlement est devenu tellement sophistiqué que je n’ai plus pu le supporter.

* * *

Il avait réuni autour de lui plusieurs gamins, et ils ont décidé de faire disparaitre de mon visage le sourire que j’affichais en permanence : ce sont leurs propres mots. Et ils ont mis le paquet ! De façon tout à fait délibérée et organisée, ils m’ont racketté, mis en quarantaine, blessé et humilié. En fait, il est difficile de tous les blâmer. Yossi avait deux ou trois lieutenants, mais ils étaient assez déterminés pour faire craindre au reste de la bande qu’ils subiraient le même sort s’ils ne coopéraient pas.

Ma première réaction a été le choc et la stupéfaction. Je n’ai pas immédiatement réalisé l'importance de l’attaque dont j’étais l’objet. Mais après un moment je me suis rendu compte que les gars ne me parlaient plus, qu’ils se moquaient de moi, et que certains n’attendaient que l’ordre de m’agresser physiquement.

Ce fut mon malheur secret. Je l’ai vécu dans la solitude la plus totale. Personne n’en a été informé. Je n’ai rien dit à mes parents ni à l’administration. Ils se doutaient de quelque chose, mais ils n’ont jamais reçu d’informations de ma part.

Quelque chose s’est brisée au plus profond de mon âme. Les agressions très dures dont j’ai été l’objet ne pouvaient pas me laisser intact.

Un autre adolescent a surgi du plus profond de moi. J’étais un ado qui semblait vivre tranquillement sa vie et qui était même souriant, mais ce personnage en cachait un autre meurtri à tout jamais.

Je me suis marié quelques années plus tard.

Se marier peut s’entendre comme un moyen heureux de tout effacer. Mais chez moi rien ne s’est effacé. Rien et bien sûr certainement pas les terribles blessures dont j’ai été victime dans une solitude absolue. Je ne l'ai jamais pardonné à ceux qui m’ont blessé, et le fait qu'ils ne m’aient jamais demandé pardon permettait à ma conscience à passer d’un Yom Kippour à un autre Yom Kippour sans que je pardonne justement.

J’ai étudié en Yéchiva plusieurs années, puis j’ai évolué dans le domaine de l’éducation avant d’occuper un poste de responsable dans une Yéchiva Kétana.

Avec le temps, ma colère s’est apaisée, comme la souffrance et la haine qui m’animaient contre ceux qui m’avaient harcelé, et particulièrement leurs meneurs. Mais à aucun instant je n’ai oublié.

* * *

Dans mes fonctions d’éducateur, j’étais toujours en alerte pour éviter tout type de souffrance aux jeunes et aux enfants. Et si cela n’était pas possible, alors au moins pour panser leurs plaies afin qu’ils n’en souffrent pas comme moi j’avais souffert des miennes.

J’ai eu des enfants, tout en continuant mon parcours professionnel dans le domaine éducatif où je réussissais fort bien.J’ai acquis de l'expérience et pris des cours de psychologie. Je suis venu en aide à de nombreux enfants, mais le fait est que je n’ai personnellement pas réussi à me guérir entièrement. Certes, les années passant ont fait leur travail, ma réussite dans mon domaine professionnel et le bonheur que m’ont apporté mes enfants m’ont certainement soulagé et beaucoup apaisé, mais les cicatrices étaient encore là.

Lorsque j’ai eu la soixantaine, après que tous mes enfants se soient mariés, notre famille a subi une terrible tragédie. Mon épouse est tombée très gravement malade, et après deux ans d’une lutte acharnée et épuisante, elle a rendu son âme au Créateur.

Ma femme était la seule personne au monde qui savait ce que mon cœur renfermait. Et encore ! Je ne l’ai mise au courant de toute mon histoire qu’après six ans de mariage. Vous comprenez là combien il m’était difficile d’en parler, même à ma propre épouse !

J’ai porté le deuil de ma femme plus de deux ans, au bout desquels on a commencé à me parler de remariage. Je n’ai pas facilement accepté l’idée, mais finalement je me suis mise en quête de Chidoukhim pour la deuxième fois de ma vie.

On m’a un jour proposé une dame veuve un peu plus jeune que moi. Nous nous sommes rencontrés, et après quelques entrevues, il s’est avéré que nous avions les mêmes vues sur le remariage.

Lors de la rencontre qui me semblait être la dernière avant notre prise de décision, nous avons un peu parlé de sa famille. Son nom de jeune fille était un nom très répandu et il était difficile de savoir si je connaissais certains de ses proches. Même chose lorsque je l’ai interrogée sur ses frères et sœurs : les prénoms ne me disaient rien et je ne me suis pas vraiment intéressée à leurs activités professionnelles.

* * *

C’est alors que fusa un nom qui me dit quelque chose. Je lui posais alors plus de questions, et il s’avéra rapidement que son frère ainé n’était autre que ce fameux Yossi, celui qui m’avait tellement fait de mal durant mon enfance et mon adolescence.

Il semblait qu'elle était réticente à en parler, et j’ai compris pourquoi à cause de sa situation matrimoniale. Mais de toute façon, ma tête n'y était pas. J’étais bouleversé rien qu’à l’idée de penser que j’allais éventuellement me marier avec la sœur d’un type aussi corrompu, et qui a priori n’avait pas vraiment changé. Je dois admettre que tout ce à quoi j’avais pensé avec elle s’est écroulé et a été remplacé par de l’appréhension et même du dégoût. Je n’avais aucune envie de m’allier avec une personne apparenté à cet homme, certainement pas avec sa sœur.

J’ai rapidement mis fin à notre échange, mes idées étant complètement brouillées.

L’enquête que je fis révéla que la famille de cet individu n’avait pas vraiment connu le bonheur. Il ne leur avait apporté que honte et tristesse, mais ce qui est fait est fait. Quelque chose en moi repoussa toute idée de mariage avec la sœur d'un tel frère. Ne dit-on pas : "Si tu veux connaitre une femme, regarde son frère" ? Eh bien, je peux dire que j’ai bien regardé... L’adolescent qui était « mort » là-bas, à la Yéchiva, ne reconnaitrait-il pas son fossoyeur ??

* * *

J’ai fait savoir que je n’étais pas intéressé à continuer le Chidoukh. On a tenté de savoir pourquoi je décidai ainsi, puis le sujet s’est éteint de lui-même. J’ai dit à la marieuse qu'elle pouvait me proposer de rencontrer d’autres dames.

Un mois après cette histoire, un homme s’est présenté à ma porte. Il n’a pas eu besoin de décliner son identité. Je l’ai reconnu tout de suite, tout comme je le reconnaissais dans les cauchemars récurrents dans lesquels il m’apparaissait.

C’était Yossi.

Il a demandé s’il pouvait entrer et j'ai accepté. Mon cœur battait la chamade. Je ne savais pas quoi faire. Malgré les dizaines d'années qui s’étaient écoulées, je me souvenais encore de ce qu'il m’avait fait dans ma jeunesse.

Il s’est assis et a commencé à parler : « Regarde, dit-il, ma sœur a fait le lien entre le fait qu’elle ait évoqué mon nom et ta décision de ne plus la voir. Je ne suis pas ici pour te convaincre que j'ai changé, car je n'ai pas changé. En fait si, mais pas pour les bonnes raisons. La vie m'a soumis et m'a forcé à arrêter mes exactions. En vérité, je suis resté le même Yossi que tu as connu, et j’ai payé un lourd tribut. Je ne peux légitimement pas te convaincre de te marier avec ma sœur, parce que je pense que je serais bien la dernière personne à pouvoir te convaincre de quelque chose. Pire encore : ce que j’ai été pour toi conduirait plutôt à un résultat opposé. »

Il se tut, et je me tus aussi. Une question restait en suspens.

« Je suis sûr que tu te demandes pourquoi je suis venu te voir ».

Je ne répondis rien. L’atmosphère devenait pesante.

« Je suis venu te dire un secret connu de personne, si ce n’est de mes défunts parents. C’est un secret que je connais depuis quasiment toute ma vie, depuis l’âge de 10 ans, et même mes parents n’ont pas su que je l’ai découvert. A cet âge-là, j’ai farfouillé dans leurs papiers et j’ai découvert que j’avais été adopté. Ça a été le pire jour de ma vie. Ne pouvant partager cette découverte, je me suis senti rejeté, furieux, me demandant qui étaient mes vrais parents et pourquoi ils m’avaient abandonné. Je suis devenu un enfant vicieux et lugubre, et je pense que tu pourras trouver de meilleurs mots pour me qualifier. Je ne sais pas si mon comportement horrible envers vous et envers les autres trouve son origine dans ce que j’ai découvert ou dans la génétique de mes parents biologiques. Je pense que les deux réponses pourraient être vraies parce que la grande majorité des enfants adoptés ne se comportent pas comme moi.

Toute ma vie je n’ai infligé que des problèmes et de la honte à mes parents adoptifs et à ma famille. J’ai fait beaucoup de mal dans ma vie, et Hachem m’a payé de retour. Je n’ai pas eu une bonne vie. Je suis défini psychologiquement comme souffrant de troubles de la personnalité. Cela veut dire que je n’ai pas pu maintenir mon mariage. Mes enfants n’ont pas de contact avec moi ; quant à mes frères et sœurs, ils n’en ont que contraints et forcés.

Ma sœur, celle que tu as rencontrée, est la seule qui a un peu pitié pour moi et s’inquiète un minimum de mon sort. Je ne supporte pas de la voir payer un prix si fort à cause de moi. J’ai pensé venir te voir pour te demander pardon, pour t’implorer de me pardonner, mais je sais bien que cela ne servira à rien. J’aurais pu le faire depuis bien longtemps mais j’ai laissé « passer le train ».

C’est pour cela que j’ai décidé de te donner un cadeau que je n’ai jamais donné à personne, à savoir qu’elle n’est pas ma vraie sœur, et qu’elle n’a donc aucun lien de sang avec moi. Si tu craignais d’épouser la sœur d’un monstre, eh bien sache qu’elle n’est pas ma sœur. Je pensais emporter ce secret dans ma tombe, que je devais absolument le garder pour moi ; mais en voyant souffrir ma sœur, j’ai décidé de faire une bonne action une fois dans ma vie et de dévoiler mon secret pour son bonheur. 

C’est tout, a-t-il dit. Je ne vais pas m’éterniser. Je veux juste prendre cette opportunité pour te demander pardon pour ce que je t’ai fait. Je sais bien que cela est inutile après toutes ces années, mais je te demande pardon tout de même. »

Il s’est levé et a commencé à partir, puis s’est retourné, a sorti de sa poche quelques feuilles et a dit : « Au cas où tu ne me croirais pas, ce sont les papiers d’adoption officielle que j’ai obtenus à 18 ans. Ne t’inquiète pas, les originaux sont par devers moi. » Et il est sorti.

Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je me suis levé le matin en ayant pris une décision claire. J’ai appelé la marieuse et lui ai demandé d’avertir la dame que je souhaitais reprendre le Chidoukh. Lorsque je l’ai revue, je l’ai demandée en mariage, et nous nous sommes mariés un mois après. Nous sommes ensemble depuis bientôt huit ans.

Je ne lui ai jamais révélé le secret de son frère. Elle ne sait même pas ce qui m’a fait changer d’avis, et très intelligemment ne m’a jamais posé la question…

Mais vous, vous le savez. Enfin vous pensez le savoir.

Vous pensez que c’est parce qu’il m’a dévoilé son secret, n’est-ce pas ?

Eh bien non. C’est le fait qu’il m’ait demandé pardon qui m’a fait prendre ma décision. En fait, il aurait pu même taire son secret. Du moment qu’il m’a demandé pardon, il a emporté avec lui une partie de mes souffrances. Je serai incapable d’expliquer comment, mais le pardon a une force particulière. Du moment qu’il m’a demandé pardon, j’ai pu tout surmonter.

Le Yossi qui m’a présenté ses excuses était un autre homme que le type malfaisant qui m’a fait tellement de mal que je refusais même qu’il s’approche de moi physiquement. Ses excuses l’ont « purifié » à mes yeux, et j’ai été d’accord d’épouser sa sœur, quand bien même elle eut été sa sœur de sang.

Certains méritent leur monde futur en un instant. Le secret de Yossi m’a convaincu qu’il méritait mon pardon.

Chaïm Valder