Depuis quelques années, la question revient avec insistance, parfois dans les débats publics, parfois autour d’une table familiale, parfois dans les discussions internes au monde religieux lui-même. Faut-il consacrer sa vie entière à l’étude, au sein d’un cadre protégé, ou bien partager son temps entre Torah et engagement dans la société, travail, responsabilités économiques et défis contemporains ?
Avant même les polémiques, avant les chiffres et les débats publics, il existe une question plus fondamentale que toute personne soucieuse du service divin devrait d’abord se poser : où sert-on D.ieu le mieux, là où l’on est protégé du tumulte, ou là où l’on Lui reste fidèle au cœur même des épreuves du monde ?
L’homme du Kollel, immergé toute la journée dans la Torah, coupé des sollicitations du monde versus l’homme engagé dans la vie active, qui partage son temps entre travail, responsabilités et étude.
Le premier vit dans un espace protégé, rythmé par la Guémara, les Tossefot, les débats halakhiques.
Le second navigue entre factures, réunions, obligations sociales, et quelques heures précieuses d’étude qu’il défend comme un territoire sacré.
Où se situe véritablement la grandeur ?
Dans la concentration totale ou dans la fidélité au cœur du tumulte ?
La tradition juive ne balaie pas la question d’un revers de main. Elle la travaille, la met en scène. La réponse n’est pas si évidente qu’on le croit…
La profondeur de l’étude protégée
Le verset est clair : “Véhiguita Bo Yomam Valaïla”[1]
“Tu méditeras la Torah jour et nuit.” Pas occasionnellement. Pas en supplément. Jour et nuit !
Le Talmud[2] interprète ce verset selon un avis comme une exigence réelle. L’idéal est l’immersion. La Torah n’est pas une activité parmi d’autres. Elle est un monde. Elle exige continuité, respiration, atmosphère.
Rabbi Chim'on bar Yo'haï[3] pousse cette logique jusqu’au bout. « Si l’on laboure au temps du labour et qu’on sème au temps des semailles, qu’adviendra-t-il de la Torah ? » Son propos n’est pas une figure de style, il exprime une vérité psychologique : la profondeur exige du temps long. On ne construit pas une architecture talmudique entre deux interruptions. Comme le souligne le Talmud[4], lorsque l’étude d’une personne est sans cesse interrompue, sa Torah se transforme en lambeaux, perdant cette cohérence organique que seule la continuité peut tisser.
Ya'akov le symbole même de la Torah est décrit comme “Yochev Ohalim”[5] (Celui qui réside dans les tentes, sous-entendu les tentes de l’étude). Rachi précise qu’il fréquentait les maisons d’étude de Chem et Ever. Il y a là un choix de retrait. Le Maharal, dans Nétsa'h Israël, explique que la Torah appartient à une dimension transcendante, distincte du flux matériel. Pour que cette dimension se révèle, il faut parfois une séparation. Non pas un mépris du monde, mais une protection contre sa dispersion.
Celui qui étudie au Kollel (et y passe par voie de conséquence le plus clair de son temps) développe une intériorité particulière. Les textes deviennent familiers. Les Souguiot (sujets talmudiques) se répondent. Les débats de Tossefot ne sont plus des énigmes, mais des voix connues. Il acquiert une profondeur souple. Une stabilité intellectuelle qui ne dépend pas des fluctuations du marché ou des tensions sociales.
Ce modèle n’est pas confortable au sens matériel. Il implique souvent des sacrifices financiers réels. Vivre avec peu. Accepter une dépendance à des aides. Supporter parfois le regard ironique ou critique de ceux qui ne comprennent pas ce choix. La vie de Kollel peut être économiquement fragile. Elle n’est pas un refuge doré. Elle est un engagement exigeant.
Mais cette fragilité matérielle est compensée par une densité spirituelle rare. Celui qui passe des années dans l’étude continue façonne une profondeur que peu d’autres cadres permettent. Il devient gardien d’une mémoire, dépositaire d’une tradition.
Il s’évertue à creuser un puits profond, là où le monde, parfois, oublie la profondeur. Lui la préserve.
La grandeur de l’étude au cœur de la difficulté
Et pourtant, la Guémara[6] elle-même introduit une nuance décisive. Rabbi Yichmaël affirme :
“Noheg Bahen Minhag Dérekh Erets.”
“Il faut conduire sa vie selon les voies naturelles du monde.” Travailler. Produire. S’inscrire dans l’ordre social.
Et la conclusion talmudique est sans ambiguïté :
“'Assou Kérabbi Yishmaël, Vé’alta Béyadam, Harbé ‘Assou Kérabbi Chim'on Vélo ‘Alta Béyadam.”
Beaucoup ont réussi selon Rabbi Yishmaël. Peu selon Rabbi Chim'on.
La Torah ne se contente pas d’un idéal absolu. Elle observe la réalité humaine. Pour la majorité, l’intégration à la vie active est viable, et même fructueuse, pour d’autres elle peut devenir un élixir de peine… comment la Torah conçoit elle la discontinuité ?
La Michna enseigne :
“Tsara Hagra.”[7]
“La récompense est proportionnelle à l’effort.”
Une heure d’étude après une journée de travail n’a pas la même texture qu’une heure dans le silence d’une salle d’étude. Elle est rude. Parfois accomplie malgré la fatigue. Mais c’est précisément pour cela, qu’elle est précieuse. Elle coûte. Et ce coût lui donne une intensité particulière.
Le Talmud ajoute :
“Ra’hamana Liba Ba’é.”[8]
“Le Saint Béni Soit-Il désir le cœur.”
Or, le cœur de celui qui vit dans le monde actif mais choisit la Torah malgré la pression sociale, malgré les échéances professionnelles, malgré les tentations culturelles, manifeste ainsi une fidélité volontaire. Il n’est pas porté par un système. Il décide.
Socrate lui aussi enseignait au milieu de l’agora. Il ne se retirait pas dans un désert philosophique. Pour lui, la vérité devait affronter la cité, ses contradictions, ses passions. La sagesse qui ne traverse pas l’existence reste abstraite.
L’homme engagé dans le monde développe une résistance particulière. Il apprend à filtrer. À discerner. À dire non. Il est confronté quotidiennement à des idées contraires, à des modèles de réussite différents, à des pressions économiques. S’il tient bon, sa foi devient robuste.
On rapporte au nom du Rav Yaakov Rottenberg, le Rav de la rue Pavée, qu’un Ba’hour de Yéchiva en Erets Israël ressemble à une tulipe sans ronce. Belle, droite, protégée de toute distraction étrangère au service divin. Tandis que le Ba’hour de Paris, disait-il, ressemble à une rose avec des épines. Les épines ne sont pas là pour l’esthétique. Elles protègent la fleur des petites bêtes qui voudraient grimper sur elle.
L’image est parlante. La tulipe est pure. La rose est armée.
La première incarne la beauté préservée.
La seconde, la solidité engagée.
Le Ba'al Habayit (celui qui partage son temps entre étude et travail) a moins de temps. Il ne peut pas passer dix heures sur un Tossefot complexe. Mais chaque jour, il affronte le vent. Et s’il reste fidèle, cette fidélité devient une force.
Profondeur et solidité, deux dimensions nécessaires
La Torah ne cherche pas l’uniformité. Elle propose un modèle organique. Dans la Bible, la tribu de Lévi est consacrée au service du Temple. Les autres tribus travaillent la terre, commercent, combattent. Le peuple ne fonctionne pas comme une pièce unique, mais comme un corps aux fonctions différenciées.
L’Avrekh possède la possibilité d’une profondeur inouïe. Il peut consacrer des mois à explorer une seule question halakhique. Il peut atteindre une concentration que le monde extérieur rend difficile. Mais cette profondeur peut parfois s’accompagner d’une certaine fragilité. Quand l’environnement change, quand la protection disparaît, le choc peut être rude.
Le Ba'al Habayit, lui, n’a pas ce luxe de continuité. Il avance par fragments. Mais il affronte chaque jour la complexité du réel. Les doutes, les critiques, les modèles alternatifs. Cette confrontation le rend souvent plus ferme. Moins impressionnable. Moins fragile face aux vents extérieurs.
Il ne creuse pas toujours aussi profond.
Mais il construit des murs épais.
L’un développe l’intériorité.
L’autre développe la résistance.
Et la tradition maintient cette tension. Elle ne tranche pas par exclusion. Elle rappelle simplement que la valeur ultime ne dépend ni du statut social ni du nombre d’heures, mais de la qualité du cœur.
Que ce cœur batte dans la salle d’étude ou dans un bureau en centre-ville, c’est sa sincérité, son engagement et sa constance qui comptent.
Peut-être faut-il des tulipes et des roses.
Des fleurs protégées et des fleurs armées.
Sans profondeur, la tradition s’assèche.
Sans solidité, elle se brise.
Et c’est dans l’équilibre silencieux de ces deux figures que le peuple d’Israël avance.
[1] Josué 1,8
[2] Ménachot 99b
[3] Berakhot 35b
[4] Sanhedrin 99a
[5] Génèse 25,27
[6] Berakhot 35b
[7] Avot 5,23
[8] Sanhedrin 106b






