Le monologue de Jordan, de l’esclavage numérique à la liberté d’être...

“J’ai failli tout perdre : ma femme, mes trois enfants, mon existence même. Mais comment ?, me direz-vous. Je vous répondrai : ma femme, parce que je l’ai beaucoup négligée; mes enfants, parce que j’ai cessé de m’occuper d’eux ; mon existence, parce qu’elle a perdu peu à peu tout son sens. Et pourquoi ?, me direz-vous. Eh bien, à cause d’une petite chose qui, pendant longtemps, m’a possédé littéralement et m’a dominé cruellement : mon téléphone, mon tyran.

La descente aux enfers

Quand j’y repense, c’était une véritable descente aux enfers. Oh, j’en suis remonté, mais le souvenir de cette période me hante encore. Dire que pendant des années, je n’ai pas lâché mon smartphone. Pas un seul instant. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, ma main le cherchait déjà sur la table de chevet. Avant même de m’adresser à ma femme, je vérifiais mes messages. C’était mon premier réflexe ; mon instinct.

Je revois cette image : à table, Sarah, les enfants… Je fais semblant d’écouter. Quand ils me parlent, je hoche la tête, je souris à point nommé, mais le cœur n’y est pas. Mes yeux sont rivés sur l’écran du téléphone. Mes doigts, frénétiquement, font défiler les images. Je feins de participer à la conversation mais les enfants savent bien que je ne suis pas là. Ma femme aussi le sait. Mes phrases incomplètes achèvent de me trahir. Mon regard est vide.

Et le soir, au lit, pire encore. À Sarah, qui veut faire le point sur la journée, je dis toujours “dans deux minutes, chérie.” Deux minutes qui deviennent une heure, puis deux. Sarah se tourne vers le mur et s’endort seule. Chaque soir.

Combien de belles occasions cet appareil a pu saper ! Réunions de famille, conférences, loisirs. Je m’installe toujours dans un coin et fais semblant de participer ou de suivre la scène du regard. Je fais les gestes qu’on attend de moi, mais mon esprit n’est pas là. Que se passe-t-il dans mon cerveau ? Il repasse en boucle les notifications que j’ai consultées : qui me les a écrites ? Combien de likes y a-t-il sur ma dernière publication? Je pense à cette vidéo devenue virale...

Un triste souvenir. Au restaurant — sortie en famille — au lieu de m’occuper de mes proches, de profiter de ce moment privilégié pour m’intéresser aux projets et aux progrès de mes enfants, aux mille et un tracas amusants de ma femme, au lieu de les conseiller sur le choix du menu, je n’attends qu’une chose : photographier le plat que je viens de commander pour le poster sur les réseaux et le montrer aux autres ; pour attendre les commentaires. Pourquoi ? Dans quel but ? Je ne saurais me l’expliquer. Quel gâchis ! Une chose est sûre : ma famille se serait sentie moins “seule” si elle était sortie sans moi.

Comment en suis-je arrivé là ?

Au début, ce n’était que WhatsApp. Les groupes d’amis, les anciens de l’école, les discussions interminables sur des sujets qui, franchement, n’avaient aucune importance. Puis Instagram. Pour voir ce que font les autres. Savoir comment ils vivent, ce qu’ils ont et que je n’ai pas. Comparer, toujours comparer. Puis TikTok, ce grand trou noir qui engloutit les minutes et les heures. Et les likes, ces petits chiffres qui règlent mon existence, qui me disent que je vaux quelque chose, que j’existe.

Mais comment ai-je pu mener ce train de vie ? Comment ai-je toléré cette curiosité compulsive sans but ni fin ? Cette obsession à guetter une notification, un message, une quelconque reconnaissance numérique ? Mon bonheur, je ne le tirais plus de mes lectures, ni du sourire de ma fille, ni même du regard si doux de ma femme. Il venait désormais de cet objet froid, qui tient à peine dans le creux de ma main.

Mais ce n’est pas tout. Il y a autre chose. Les images indécentes qui surgissent à tout bout de champ. Sur Instagram, sur TikTok, parfois même sur WhatsApp, dans ces groupes que l’on croyait inoffensifs. Moi ? Tombé dans le même piège que les autres ? Oui. Évidemment, j’avais d’abord détourné le regard, écarté aussitôt l’image. Ce n’est rien, me disais-je, je n’y prêterai aucune attention.

Mais petit à petit l’œil s’habitue. Le cœur palpite. On regarde le temps d’une seconde ; puis une autre seconde; et l’on contemple carrément. Je me dis “juste cette fois”. Mais il y a toujours une autre fois et encore une fois.

L’algorithme le sait bien. Il épie, il étudie ; il attise et nourrit ma curiosité. Il prend doucement les commandes, et me fait croire astucieusement que je suis toujours aux commandes. Et le piège se referme, la tentation est irrésistible. Ah, comment je me suis fait avoir !

Je n’oublierai jamais le regard de Sarah quand elle m’a demandé pourquoi j’étais resté si longtemps dans la chambre avec mon téléphone. “Des articles intéressants”, ai-je dit. Elle m’a dévisagé longuement, et j’ai vu dans ses yeux qu’elle ne me croyait plus. Mais elle n’a rien dit.

La goutte d’eau en trop

Je repense à cette nuit-là. Impossible de fermer l’œil. J’ai pris soudain conscience de la gravité de mes égarements. J’ai souillé ce que j’avais de plus pur jusque-là : mes yeux. Plus aucune Chémirat ‘Enayim. Le plus grave, sans doute, c’est de voir un mal qui vous ronge et de l’accepter avec indifférence. Un mal lent et insidieux. On ne devient pas impur du jour au lendemain. C’est un travail de sape. Le Yétser travaille lentement mais sûrement…

Et puis est venu ce jour fatidique, la goutte qui a fait déborder le vase.

Yossi, mon fils âgé de neuf ans, me demande de l’aider pour faire ses devoirs. Je lui dis d’attendre car je suis occupé à regarder quelque chose. C’est une vidéo stupide, futile, que j’ai tôt fait d’oublier. Mais lorsque j’ai levé les yeux, il était déjà parti. Sarah, elle, m’observait depuis la cuisine. Son expression était terrible, je ne l’oublierai jamais. Ce n’était pas de la colère, ni de la tristesse, mais du désespoir. Et je m’entends dire ce que je redoutais tant : “Jordan, je n’en peux plus. Il n’y a plus de place pour nous dans ta vie, ton téléphone a déjà tout pris. Je pars. Je ne veux pas que mes enfants suivent ton exemple. Un père se doit d’être plus responsable”.

Ces mots m’ont atteint profondément.

Non pas parce qu’elle en avait assez. Mais parce que, bêtement, j’étais en train de tout perdre. Ma vie. Mon foyer. Mon âme.

La route vers la liberté

J’ai enfin compris qu’un téléphone intelligent (ou rusé ?) n’est pas juste un outil. C’est une machine qui dévore le temps, qui absorbe et dilue mon attention. C’est une machine qui me tue à petit feu. Oh, très bien conçue. Trop bien même. Ingénieurs, créateurs, publicistes, psychologues, comportementalistes, se sont donné la main pour créer une dépendance. Une addiction. Un vice.

Les notifications sont des appâts ; les likes, de la drogue à petites doses ; les algorithmes, des manipulateurs qui connaissent nos faiblesses mieux que nous-mêmes.

Et pour quelqu’un comme moi, qui prétend vivre dans l’esprit de la Torah, qui cherche à préserver son intégrité, c’est une catastrophe. Si autrefois il fallait se rendre à la source du mal pour commettre le péché, aujourd’hui c’est le téléphone qui l’amène jusqu’à nous. L’indécence, la tentation, est littéralement à portée de main. Un divertissement gratuit et futile s’offre à nous. On devient accro. On a besoin de stimulation constante. Et surtout, on apprend à fuir la réalité et l’on n’est plus capable d’être seul avec soi-même. Le silence devient insupportable. On ne sait plus réfléchir, méditer, prier, orienter sa ferveur. Tout devient superficiel et l’on ne vit plus réellement. C’est exactement ce qui m’est arrivé. J’ai été dépouillé de ma personne.

Le sevrage a été très dur, je dois l’avouer, mais graduel.

J’ai commencé par supprimer TikTok. Juste ça. Et pourtant, j’ai bien cru que j’allais devenir fou. Combien de fois n’ai-je pas allumé machinalement l’écran pour cliquer sur l’icône qui n’existait plus ?

Puis Instagram. Ensuite j’ai quitté tous les groupes WhatsApp sauf trois : la famille, la synagogue et un groupe d’étude. J’ai désactivé toutes les notifications sauf celles de Sarah.

Une discipline de fer

Mais par-dessus tout, ce qui m’a aidé, ce sont les règles que j’ai instaurées et la discipline à laquelle je me suis astreint. J’en ris aujourd’hui, mais ce petit sablier rouge m’a bien aidé. À chaque envie de consulter mon téléphone, je retournais le sablier et laissais s’écouler la poudre rouge, le temps de relire les quelques consignes que j’avais soigneusement notées sur une feuille de papier. Et souvent, l’envie m’est passée.

Oui, une discipline de fer : pas de téléphone avant neuf heures du matin, pas de téléphone après huit heures du soir. Pas de téléphone dans la chambre, pas de téléphone à table. Jamais. Mon téléphone avait désormais sa juste place : dans le tiroir de l’entrée. Plus dans ma poche. Plus dans ma vie.

Quant aux images indécentes, j’ai tout simplement installé un filtre. Un vrai. Pas un de ces petits programmes que l’on contourne en deux clics. J’ai confié à ma femme le soin de choisir le mot de passe associé à ce filtre, sans jamais me le communiquer. Les premières semaines ont été très dures. Mais j’ai tenu bon et je ne le regrette pas. Pour ma femme, pour mes trois enfants, pour moi. Pour retrouver mon identité.

À table, je parle désormais à mes enfants. Un miracle ! Je les écoute vraiment. Voir s’illuminer leur visage quand mes yeux regardent les leurs et leur rappellent que je suis là, entièrement là, c’est ma récompense.

Avec Sarah aussi, j’ai retrouvé quelque chose de précieux. Non pas de ces liens qu’on tisse sur les réseaux sociaux, mais celui des âmes. Nos regards se comprennent comme autrefois. Des silences complices. Le plaisir d’être là l’un pour l’autre.

La vie a repris ses droits. Aujourd’hui, mon smartphone est ce qu’il doit être : un simple outil, que je contrôle et qui ne me contrôle pas. C’est moi qui l’utilise et non pas lui qui m’utilise. Je n’ai plus besoin de mes écouteurs et je n’ai jamais autant écouté. Mon téléphone est absent et moi je suis présent. Il ne pense plus à ma place, c’est moi qui pense. Je réfléchis, je médite, et c’est magnifique. C’est maintenant que naissent les idées les plus originales, les plus belles, les plus nobles. Je dors mieux. Je suis moins anxieux. Mon esprit n’est plus submergé d’informations inutiles, d’images toxiques. Je suis plus calme et plus proche de moi-même.

Alors, laisser ce petit écran grignoter mon existence ? Plus jamais. Me déshumaniser ? Pas question. Il faut certes du courage et de la discipline ; il faut être honnête avec soi-même. Mais c’est possible. Car cette nouvelle vie, belle et intense, pleine et ancrée dans la réalité, favorise un regard pur et un cœur serein.

Cette vie vaut tous les likes du monde.”

Jordan Lévi