Il a fait du divan un objet culte en y installant des patients qui « parleront les tourments de leur âme » : du jamais vu dans les thérapies mentales de l’époque. Le psyché sera son intarissable sujet d’étude : il l’observera comme un organe vivant et palpitant sous un microscope, l’analysant, le compartimentant, le planifiant, notifiant avec précision ses réactions dans ses fameux carnets. Car c’est bien lui, Sigismund Schlomo Freud qui, pour la première fois, va définir les mécanismes de l’inconscient et ainsi transformer la façon de penser du monde civilisé. L’Occident porte à jamais la marque du professeur viennois : on n’éduquera plus nos enfants de la même manière, on ne rendra plus la justice de la même manière, on ne vendra plus une lessive de la même manière et même lors d’une conversation anodine, nos questions à notre interlocuteur seront influencées par lui. Freud a pénétré nos existences par la grande et la petite porte.

Il fallait le faire, pour ce Juif de Moravie, fils d’un simple marchand de laine. Avant lui, des hommes de science avaient déjà subodoré l’existence de l’inconscient, et même écrit des études sur le sujet, mais Freud le sort de l’anonymat, renverse la vapeur, affirmant que c’est lui le véritable moteur de notre comportement. 

Né en 1835 d’une famille déjà éloignée de la pratique du judaïsme, Freud ne croyait qu’aux sciences, comme l’époque le voulait ; jeune neurologue, il épouse à 26 ans Martha Bernays, fille de bonne famille et petite-fille du Rabbin orthodoxe de Hambourg, et il lui interdira d’accomplir tout cérémonial religieux, ne serait ce que l’allumage des bougies de Chabbath. 

Plus forte que Freud

Elle ne se mettra pas en porte-à-faux avec son mari, et se fera docile ministre de l’Intérieur, pour soulager le grand homme (qu’elle pressentait ainsi depuis leurs fiançailles) de tout tracas mondain. Ils auront ensemble six enfants. 

On s’accorde à dire que Freud ne pouvait être que juif. Sa méthode de recherche du sens caché des choses se retrouve dans l’exégèse juive. Pour lui, un rêve, un comportement singulier, un mot qui glisse, une névrose sont les émanations d’intentions enfouies et refoulées dans les soubassements de notre psyché, qui parfois « s'échappent » via le conscient. 

De même, nos Sages de mémoire bénie, dans leurs commentaires du Texte Saint nous enseignent que derrière un mot qui se répète, une juxtaposition de deux termes, une similitude entre eux, on peut lire les desseins véritables d’un individu. Le sens littéral n’est jamais négligeable car comme un épiderme délicat, le Pchat recouvre des significations profondes, qui ne surgissent que lorsqu’on sait décoder le passage à l’aide de clefs d’interprétation très précises. Mais nos Maîtres, lors de cet exercice, étaient dotés de l’esprit saint et manipulaient ces outils avec la Crainte du Ciel, ce dont le grand Professeur Sigmund Freud était complètement dénué… Et la différence est de taille.  

Le lapsus d’Eliézer

Le lapsus, on connaît. C’est un mot utilisé pour un autre, qui souvent lui ressemble, qui exprime le contraire de ce que l’on voulait dire, mais cache une vérité intime, celle effectivement qui nous habite. Des exemples ?

Un homme politique, ou un journaliste qui dirait : « Dimanche dernier, les Français ont élu leurs dépités », en est un joli spécimen. 

Au travail, le chef comptable annonçant : « Le bilan de l’année écroulée » au lieu d’écoulée, ou le patron d’une entreprise déclarant : « Il va falloir digérer son équipe avec des méthodes adaptées », pour diriger son équipe, sont des classiques.

Mais un lapsus peut être gestuel : le fait d’acquiescer verbalement, mais faire « non » de la tête en est un flagrant. 

Et enfin ouvrir une séance en disant : « La réunion est close ! », laisserait transparaître que l’on attend déjà qu’elle finisse !

Le premier « lapsus » de l’Histoire, se retrouve écrit dans la Bible, livre de la Genèse, section Hayé Sarah, (24/39). 

Avraham vieillissant envoie Eliézer chercher une épouse pour son fils Its’hak avec lequel il vient de traverser l’épreuve ultime, la ‘Akéda, ou Sacrifice d’Its’hak. Le Patriarche ne veut pour cet enfant qui a atteint un climax spirituel inouï, qu’une fille de « son pays », de sa souche, et surtout pas de Canaan. Eliézer, monument en soi, dirige toutes les affaires de son Maître en intendant dévoué. Lorsqu’il part pour sa mission, c'est-à-dire trouver sa promise au fils de son Maître, il porte quelque chose dans son cœur qui le tenaille et que personne ne peut deviner, si ce n’est un mot ambivalent, qui va nous mettre « sur la piste ». 

Plus forte que Freud

Le serviteur a lui-même une fille qu’il désirerait bien sûr voir épouser Its’hak. Et lors de la narration de sa rencontre avec Rivka, il dit « Peut-être (Oulaï) elle ne voudra pas venir… », mais l'Écriture omet une lettre, ce qui devient « vers moi (Elaï), elle ne voudra pas venir ». « Oulaï, Elaï » les termes sont si proches… Eliézer espérait en secret que Rivka refuserait de le suivre pour qu’il puisse conclure une alliance de sang entre sa descendance et celle de son Maître encensé.

Plus forte que Freud

La Torah imbrique dans la langue sainte une donnée géniale qui en dit long sur l’âme humaine, au-delà des lapsus, des oublis, et autres actes manqués. 

En effet, le même mot en hébreu, peut vouloir dire la chose et… son contraire !

Prenez le mot ami, Réa, il a exactement la même orthographe que Ra’, à savoir mauvais, méchant. 

Le même verbe est utilisé pour dire “déraciner” et “planter” (Lécharech). Mais le plus étonnant est sans doute le mot « saint », « sacré », Kadoch, qui exprimera selon le contexte, l’opposé absolu de cette notion, à savoir l’affranchissement de toute morale. 

La leçon est fracassante : le mieux est l’ennemi du bien et l’on apprend ici deux principes essentiels. Tout d’abord que même le plus noble des traits de caractère, poussé à l’extrême, peut déborder sur son contraire absolu. Et également qu’une attitude beaucoup trop ostentatoire, même dans un domaine louable, risque de cacher un gouffre et une corruption là même où l'on exhibe un trop plein de perfection. 

Pas de place dans la Torah, qui n’est qu’équilibre, mesure et modération, cousue main sur la nature humaine et seule sachant la tempérer, pour les « hyper », les extrêmes et les fanatiques. Tout ce qui est « trop » doit même éveiller un soupçon, car on sort là des sentiers sereins du judaïsme. Effarant, effrayant, mais tellement vrai. Même l’hyper-piété n’est pas souhaitée, et Rav Yonathan Shraga Domb dans son ouvrage “Léhaïr, léorot, léaskil”, rapporte les paroles d’un Juif pieux qui sur son lit de mort, fit appeler son fils et le mit en garde de s’éloigner des hypocrites qui feignent une excessive dévotion. Engager sa progéniture à suivre la voie médiane du bon sens furent ses dernières volontés.

Pour nous les femmes, si la Torah préconise la modestie dans nos attitudes et nos vêtements, c’est également sans excès. La pudeur est une armature souple, solide, aux règles très précises sur laquelle vient s’habiller notre féminité. Mais elle n’est certainement pas une pompe à incendie, qui doit éteindre à grande eau la délicatesse et le raffinement de notre nature. Le terme Tsanoua, pudique, contient les mêmes lettres que Naatz, piquer, punaiser. La pudeur ne doit pas devenir une pelote de clous destinée à faire fuir nos semblables. Elle est l’écrin de la beauté, elle la rehausse et la protège. Tout autre conception, est un dérèglement et une mauvaise interprétation de ce qu’est une Bat Israël. 

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Chlomo, le Roi d'Israël, dans ses Proverbes disait déjà : « (si) une détresse est dans le cœur d’un homme, qu’il en “discute”… ». Freud, face à notre Sagesse millénaire ne fait même pas figure de précurseur.

Avoir libéré la parole et permis à des êtres en souffrance de parler de leurs maux est notoire, mais avoir retiré simultanément à l’individu sa liberté de choisir, en en faisant un être balloté par les sombres courants de son psyché, incapable d’y résister, est un parjure à la grandeur de l’homme. 

Pour finir sur une note optimiste, voici la photo de l’année. La Bible dans laquelle la jeune lauréate du 'Hidon Hatanakh (le fameux concours annuel de connaissances de la Bible destiné aux jeunes) a étudié. Emouna Cohen, c’est son nom, âgée de 17 ans, apprend dans un lycée pour filles religieuses et aime la Torah. Ça se voit. 

Plus forte que FreudPlus forte que Freud

Saine et belle, la jeunesse du peuple juif a assuré la relève. 

Avec ou sans vous, Professeur Sigmund Freud…