Question d’une internaute : Bonjour, je suis mariée depuis 10 ans avec un mari incroyable mais depuis 1 an, je suis un peu perturbée par des changements qu'il a décidé d'opérer, tout d'abord dans sa vie professionnelle. Il faisait une activité pour laquelle je l'admirais, et il a souhaité changé de direction pour faire quelque chose qui lui plaît davantage. Parallèlement à cela, il est aussi devenu un peu moins "strict" au niveau de sa pratique religieuse. Cette instabilité m'éloigne de lui, et j'ai aussi des inquiétudes concernant l'éducation de nos enfants, qui ont besoin d'une direction commune et stable. Merci de vos conseils !

Réponse de Mme Seyman

Quand l’évolution de l’un bouscule le couple : comment retrouver un terrain commun ? La vie conjugale est loin d’être un long fleuve tranquille. Il semble optimiste de penser qu’une fois marié, nous ou notre conjoint resterons certainement les mêmes individus avec les mêmes aspirations et les mêmes projets qu’au début du mariage. Ou bien même penser que si changement il y a, il se produira exactement au même degré, dans la même direction et en même temps. Et lorsque le couple passe par cette “épreuve”, c’est parfois suffisamment déstabilisant pour créer un sentiment d’insécurité et une distance émotionnelle entre les partenaires. 

Alors comment gérer l’évolution de l’autre quand elle semble menacer l’équilibre familial ? Et surtout, comment protéger la relation sans se perdre soi-même, ni perdre les valeurs que nous avons souhaitées comme ciment de notre couple ? Réfléchissons-y ensemble.

Comprendre les raisons psychologiques de ce changement de cap 

Lorsqu’un partenaire décide de modifier quelque chose dans sa vie, que ce soit dans sa carrière, sa pratique religieuse ou son mode de vie, ce n’est généralement pas sur un simple coup de tête. Derrière ces virages, il y a souvent un processus psychologique profond, parfois silencieux, mais présent. Pour mieux vivre ce changement, il est essentiel que le partenaire de vie recherche d’abord à comprendre ce qui a déclenché ce mouvement intérieur, plutôt que de mal interpréter ses choix comme une mise à distance ou une remise en question du couple. 

Quelques causes possibles :

  • Une Étape de développement

En psychologie développementale, on considère que les adultes évoluent eux aussi par étapes. Les travaux d’Erik Erikson et de Daniel Levinson montrent que vers 35-45 ans, beaucoup d’adultes entrent dans une période de réévaluation profonde où l’on se pose des questions existentielles : suis-je là où je voulais être ? Est-ce que ma vie est alignée avec mes valeurs ? Qu’ai-je envie de transmettre ou de laisser comme trace ?

Ce passage n’est pas une crise mais une réorganisation intérieure. C’est une tentative de mettre plus de sens dans sa vie, de se rapprocher d’une version de soi plus authentique. 

  • Une pression trop lourde

Parfois, le changement provient simplement d’un épuisement silencieux. Un homme ou une femme peut avoir porté pendant des années des responsabilités, des attentes familiales ou une image idéale de ce qu’il convient à la société. À force, cette pression devient difficile à tenir. Le besoin de changer peut alors être une façon de se libérer d’un rôle trop rigide, ou d’écouter enfin ses besoins personnels longtemps mis de côté.

  • Un bouleversement dû à un choc

Certains changements naissent d’un événement marquant : un licenciement, une naissance, le décès d’un proche, une expérience traumatisante…

Ces moments peuvent agir comme des déclencheurs : ils mettent la vie en perspective, rappellent ce qui compte réellement, ou créent un sentiment d’urgence de “vivre autrement”.

Dans ces cas-là, le changement n’est pas un rejet de la vie précédente, mais une tentative de rééquilibrer le sens de son existence après un choc émotionnel.

  • Une fin de cycle

Certaines étapes créent un sentiment de cycle qui se ferme : le dernier enfant qui quitte la maison, la retraite, la ménopause… C’est la sensation d’être arrivé à un âge où l’on se rend compte que le temps n’est plus infini. Ces fins de cycles invitent souvent à se repositionner, à redéfinir ses priorités ou à revoir sa trajectoire.

Rechercher ce qui pousse son conjoint à changer des habitudes de sa vie, c’est ce qui va vous permettre d’éviter les interprétations négatives qui sont source d’anxiété, de quiproquos et de conflits. Comprendre ses motivations, ses questionnements, ses besoins, ses frustrations va vous aider à rétablir une connexion émotionnelle et donc pouvoir communiquer en toute connaissance de cause. Vous pourrez voir les choses autrement : non plus comme une instabilité menaçante, mais comme un processus personnel qui peut coexister avec un cadre familial solide s’il est soutenu. 

Comment gérer ce changement au sein du couple ?

Un couple, c’est un peu comme une barque où vous êtes deux à ramer : si l’un change soudain de direction, l’autre doit réajuster sa manière de ramer sinon la barque n’avance plus. Donc on peut tout à fait comprendre l’origine de votre anxiété : vous aimiez votre vie telle qu’elle était, vous admiriez votre mari tel qu’il était, vous n’avez rien demandé… et pourtant, vous voilà face à un changement que vous n’avez pas initié. Alors comment gérer cela ? Comment transmettre à ses enfants un équilibre qui ne se ressent plus ?

Pour une vie conjugale équilibrée et satisfaisante, généralement le couple doit savoir osciller entre la routine sécurisante du quotidien et l’exaltation ponctuelle de la nouveauté. Trop de routine peut lasser, trop de nouveauté peut insécuriser. Chacun doit trouver son dosage, et ce dosage évolue au fil du temps.

Quand l’autre introduit de la nouveauté et modifie notre rythme, cela peut réveiller un vrai sentiment d’insécurité. La psychologie parle de dissonance relationnelle : l’image que vous aviez de votre partenaire ne correspond plus tout à fait à la réalité présente. On ne sait plus sur quel pied danser, on a l’impression d’être un peu « trahie » par quelqu’un qu’on croyait connaître par cœur. Et cette sensation-là peut vraiment donner l’impression de perdre ses repères et de ne plus savoir à qui/quoi se raccrocher. Très vite, on peut croire qu’il remet votre vie en question, qu’il s’éloigne ou qu’il rejette les valeurs que vous aviez construites ensemble.

Or, dans la plupart des cas, un homme qui modifie sa trajectoire professionnelle ou spirituelle cherche surtout à apaiser un conflit intérieur, pas à bouleverser sa famille. Le système familial est un organisme vivant, qui se renégocie en permanence : à chaque naissance, à chaque changement d’emploi, à chaque déménagement… Dans un couple qui dure, chacun évolue, et c’est non seulement normal, mais inévitable. Parfois, on traverse une période où l’autre nous émerveille et tout fonctionne. Et parfois, c’est la déception qui prend de la place.

Au niveau du travail, la meilleure façon de gérer la dissonance relationnelle est de s’efforcer de regarder l’autre dans son ensemble, et non uniquement à travers le prisme de cette période d’instabilité. Il ne s’agit pas de se focaliser sur ce que vous pensez perdre, mais de voir tout ce qui reste solide : ses valeurs, son amour, son engagement, son rôle de père. Il faut aussi mettre l’accent sur ce qui change positivement : moins de stress, plus d’authenticité. Un partenaire qui évolue n’est pas un partenaire qui s’éloigne. Très souvent, c’est même l’inverse : il devient plus cohérent, plus apaisé, et donc plus disponible pour sa famille. Cependant il reste fondamental de noter que pour tout ce qui concerne une régression dans la religion, il est impératif de prendre contact avec un Rav compétent qui doit entendre les détails pour conseiller le couple de manière adéquate.

Pendant la période de transition, il va être en questionnement, donc en instabilité. Et c’est justement à ce moment-là qu’il a surtout besoin de soutien. Vous, vous allez incarner cette stabilité qui lui manque, le temps qu’il retrouve la sienne. Puis, progressivement, après une phase de réorganisation, la famille retrouvera son rythme de routine. La clé de la réussite va être : LA COMMUNICATION ! Quand le conjoint se sent compris, il est plus ouvert et ajuste son comportement pour prendre en compte vos attentes. La communication apaise presque immédiatement le sentiment d’insécurité et permet de reconstruire ensemble un point fixe, un ancrage commun.

Petit à petit, tout rentrera dans l’ordre et d’autant plus rapidement qu’il aura pu s’entourer de votre soutien et de conseils précieux d’un Rav à qui il pourra parler au sujet de son nouveau rapport à la Torah et aux Mitsvot. Quant aux enfants, la meilleure façon de les protéger, c’est justement d’éviter de les surprotéger. On ne doit pas leur cacher les difficultés : au contraire, c’est leur montrer que les changements font partie de la vie… et que dans une famille, on traverse les tempêtes ensemble et on se relève ensemble !

Mes Conseils

1/ Clarifier quel est réellement le problème 

Avant d’en parler avec votre mari, prenez un moment pour identifier ce qui vous touche le plus : est-ce la perte d’admiration ? La peur d’un manque d’unité dans l’éducation ? Le sentiment qu’il s’éloigne de la version de lui que vous aimiez ? Mettre des mots sur vos ressentis, c’est la moitié du chemin.

2/ Ouvrir un dialogue sans accusation

Parlez-lui avec sérénité plutôt qu’avec inquiétude : qu’est-ce qui t’a donné envie de changer de travail ? Comment tu te sens dans ta pratique aujourd’hui ? Comment tu vois notre rôle parental en ce moment ?

Dire “Tu as changé” ferme la conversation mais dire “J’ai besoin de comprendre ce que tu traverses” permet la communication. Le cerveau s’ouvre à la discussion quand il ne se sent pas attaqué. Si on se sent jugé, on se ferme. Si on se sent entendu, on s’ouvre.

3/ Négocier un nouveau socle commun

Il ne s'agit pas de copier l’ancien équilibre, mais d’en créer un nouveau qui vous convient aujourd’hui. Discutez : quelles valeurs sont non-négociables ? Quelles limites éducatives sont essentielles ? Pour le judaïsme, voilà notre minimum commun ! Dans quel domaine pouvez-vous chacun faire un pas vers l’autre ? Identifiez les valeurs qui restent partagées entre vous : l’importance de la famille, le respect, l’éducation, etc. On ne doit pas être identiques pour se correspondre. Il suffit d’être alignés sur l’essentiel.

4/ Retrouver l’admiration autrement

Tant que l’amour et l’affection sont présents, l’admiration ne disparaît pas, elle est juste voilée et elle doit simplement se repositionner. Son courage de changer de métier, sa capacité à se renouveler sont des qualités qui sont admirables. Peut-être que son assouplissement religieux n’est pas une perte mais un simple recul afin de mieux revenir avec plus d’intensité. Rien n’est figé. Regardez ce qui grandit chez lui… même si ce n’est pas ce que vous aviez imaginé, ce sera peut-être mieux.

5/ Se rappeler que la nouveauté peut aussi revitaliser le couple

Observer les bénéfices possibles, pas seulement les pertes : “Depuis qu’il fait ce qu’il aime, il est plus apaisé, disponible, heureux… et le fait qu’il se soit un peu éloigné de la Torah peut nous permettre de mieux avancer ensemble.” Tout peut être regardé avec positivité, il suffit de mettre les bonnes lunettes !

6/ Se donner du temps

Le changement est courageux car les habitudes forment notre zone de confort. Changer, c’est accepter l’instabilité. Le stade suivant est la phase de réorganisation afin d’intégrer cette nouveauté dans sa routine, retrouver ses repères et enfin être satisfait de sa vie. Mais pour cela, il faut être patient. 

7/ Retrouver la complicité et l'harmonie par une activité commune

L’idéal serait de participer ensemble à des cours de Torah afin que vous retrouviez ensemble la cohésion et le plaisir dans la pratique de la Torah et des Mitsvot. Mais toute activité sera une occasion de renforcer votre complicité.

En réalité, le changement n’est pas l’ennemi du couple. Les conséquences dépendent de la façon dont les deux partenaires vont le gérer. Quoi qu'il en soit, avec du dialogue, de la compréhension, du soutien et surtout une redéfinition commune de ce qui compte, ce moment peut non seulement être dépassé, mais renforcer votre lien. Vous pouvez retrouver votre sérénité, vos repères, et même découvrir une nouvelle harmonie plus profonde.

Et vous avez largement les ressources pour y parvenir.

Béhatsla’ha !

Si vous avez une question à poser à la psy, envoyez un mail sur l'adresse suivante [email protected]. Elle sera transmise à Mme Seyman qui essaiera d’y répondre (la réponse sera alors diffusée de façon totalement anonyme).