Pourim se déroule dans un monde où le Nom de D.ieu n’apparaît pas dans la Méguila. Ce détail n’est pas anecdotique : il décrit un état intérieur familier à beaucoup de femmes — agir, tenir, avancer sans voir clairement le sens, ni la récompense. Comment trouver la joie quand tout semble caché — en soi, dans l’autre, dans la vie ?
« Layéhoudim hayeta ora vésim’ha vésasson véyekar » (Esther 8,16). Ce verset est souvent lu comme une explosion de joie. Mais si nous l’écoutons attentivement, il ne décrit pas une émotion soudaine. À Pourim, tout est excessif en apparence… mais l’enjeu est intérieur : cesser de se défendre contre la réalité. La joie n’est pas une montée d’émotion artificielle (rire, bruit, ivresse), mais un moment où le conflit intérieur se relâche.
Les Sages expliquent (Méguila 16b) que les mots de ce verset ne renvoient pas à des sentiments, mais à des réalités profondes. Ora : la Torah ; Sim’ha : les jours de fête ; Sasson : l’alliance ; Yekar : la dignité spirituelle. Autrement dit, la joie n’est pas ici un état d’excitation, elle est un réalignement de l’être.
La joie apparaît ici comme une structure intérieure, non comme une humeur.
La joie n’est pas l’absence de difficulté
La Méguila ne raconte pas une disparition magique de la peur. Le danger a existé. L’angoisse a été réelle. Et pourtant, quelque chose change.
La joie authentique n’est pas l’absence de douleur. Elle naît quand les différentes parties de la personne cessent de se contredire.
Chez beaucoup de femmes, on observe : un cœur sensible, un sens aigu de la responsabilité et une tendance à se disperser pour répondre aux attentes. Il existe une tension intérieure constante : entre ce que l’on ressent, ce que l’on doit faire, et ce que l’on croit profondément.
On tient. On assume. On avance. Mais souvent au prix d’un silence intérieur. La joie commence quand cette guerre cesse. Quand je ne suis plus obligée d’être forte contre moi-même.
Rabbi Na’hman de Breslev enseigne que la Sim’ha (la joie) naît lorsque l’âme retrouve sa juste place (Likouté Moharan I, 24). Non pas quand tout va bien, mais quand je ne suis plus divisée.
De la survie à l’existence
Avant la délivrance, les Juifs vivent dans une angoisse sourde, mais aussi dans une forme de routine. On survit, on s’adapte, on ne s’effondre pas — mais survivre n’est pas encore vivre. C’est une réalité que beaucoup de femmes connaissent intimement : faire ce qu’il faut, tenir la maison, porter les autres, gérer l’urgence, devient une norme intérieure.
La joie de Pourim marque un seuil intérieur. Un passage subtil mais décisif : Je ne fais plus seulement ce qu’il faut pour tenir. J’autorise ce qui me fait vivre.
Le Maharal explique que la joie est une sortie de l’enfermement intérieur (Netiv Hasim’ha). Elle est le moment où la vie cesse d’être uniquement une réponse à l’urgence.
Pourquoi la joie fait peur
La Méguila montre une retenue même après le retournement de situation. Il est frappant de constater que la joie n’apparaît qu’après le danger. Jamais pendant.
Psychologiquement, c’est très juste. Après une longue période de tension, le relâchement est inquiétant. La joie demande de baisser la garde. Être joyeuse, c’est accepter de ne plus tout contrôler. De ne plus rester sur la défensive.
Esther n’entre pas dans la joie avant d’avoir traversé le risque. Esther ne saute pas par-dessus la peur. Elle la traverse. Et ce n’est qu’après qu’une joie possible peut s’installer.
Le Ramban enseigne que la bénédiction ne peut résider que dans un espace capable de la recevoir (Deutéronome 28). Un cœur trop contracté ne peut pas accueillir la joie.
Une joie au féminin
La joie de Pourim n’est ni bruyante ni démonstrative. Elle se manifeste autrement : par le lien retrouvé, par le don, par la circulation entre les êtres et la paix intérieure retrouvée. C’est une joie discrète, mais féconde. Une joie qui ne cherche pas à prouver, mais à demeurer.
Le Zohar enseigne que la Présence divine ne réside que dans un lieu de joie vraie — une joie qui n’écrase pas, qui n’excite pas, mais qui apaise. C’est souvent ainsi que la joie se déploie au féminin : moins dans l’intensité, plus dans la stabilité.
« La joie véritable est celle qui permet à la Présence divine de demeurer. » (Zohar III, 108a)
Une joie sans preuve
Même après la délivrance, le Nom de D.ieu reste caché dans la Méguila. La joie de Pourim n’est pas fondée sur une révélation spectaculaire. Elle repose sur une lecture intérieure : Avec le recul, je découvre que ma vie avait un sens.
C’est une joie de confiance. Une joie qui ne dépend pas de la certitude. La femme, souvent, agit ainsi : elle fait confiance sans certitude, elle s’engage sans garantie, elle construit avant de voir. La joie devient alors : un consentement intérieur à la vie telle qu’elle est, sans exiger qu’elle se justifie.
Le ‘Hovot Halévavot explique que la confiance véritable engendre la tranquillité de l’âme. Non parce que tout est résolu, mais parce que je cesse d’exiger des garanties.
La joie de Pourim ne dit pas : « Tout va bien. » Elle dit : « Même dans le caché, ma vie n’est pas vide. » C’est une joie : non défensive, non naïve, mais profondément enracinée. Ce n’est pas une joie qui efface l’ombre. C’est une joie qui permet de marcher sans s’y perdre.
Conclusion
Pourim nous enseigne que la Présence d’Hachem ne disparaît jamais — elle se retire parfois dans le caché. Lorsque le Nom n’est pas écrit, c’est à l’intérieur de l’homme qu’il se révèle. La joie de Pourim n’est pas une réponse au miracle, mais une fidélité dans l’obscurité. Une capacité à continuer à servir, à aimer, à donner, même lorsque rien ne se manifeste ouvertement.
Esther n’a pas vu la délivrance avant d’agir. Elle a avancé avec Émouna (foi), et c’est cette Émouna silencieuse qui a ouvert la porte de la joie. La Sim’ha véritable naît lorsque l’âme accepte de ne pas tout comprendre, et choisit malgré tout de faire confiance.
Alors, même dans le Ester Panim (visage caché), le cœur devient un lieu où la Chékhina (Présence divine) peut résider. Et cette joie-là ne fait pas de bruit, mais elle éclaire toute la vie.
À méditer : La joie n’est pas ce qui supprime la fragilité, mais ce qui permet de vivre sans se refermer. Si la joie n’était pas une performance mais une permission, qu’est-ce que je pourrais relâcher dès maintenant ?






