Le ‘Hozeh de Lublin donne une explication merveilleuse sur le premier verset de la Parachat Chla’h : « Envoie pour toi des hommes et qu’ils explorent » (Bamidbar 13:2). Rabbi Yaakov Its’hak Rabinovitch, connu comme le Saint Juif de Peshischa, tomba gravement malade. Son fils se rendit à plusieurs reprises auprès de son maître, le ‘Hozé de Lublin, pour lui demander de prier pour lui. Un jour, le ‘Hozé lui cita ce verset : « Envoie pour toi des hommes et qu’ils explorent », puis en donna l’explication.
Il arrive qu’un homme ait déjà accompli pleinement la mission pour laquelle il a été envoyé dans ce monde, qu’il ait achevé sa réparation spirituelle. Alors, plus rien ne le retient ici, et il est prêt à rejoindre le monde futur. Mais Hachem désire les actions et les prières des justes et souhaite les garder encore quelque temps parmi nous. Comment y parvient-Il ? Il place autour d’eux des personnes qui viendront apprendre d’eux et se renforcer dans la sainteté. Peu à peu, des élèves affluent, s’abritent à l’ombre du juste et reçoivent de lui Torah et enseignements de conduite. Et par le mérite de ces actions accomplies au profit du peuple d’Israël, Hachem leur accorde encore des années de vie. Ainsi, ce n’est pas pour eux-mêmes qu’ils restent en ce monde, mais pour les autres.
C’est là le sens du verset, expliquait le ‘Hozé de Lublin : « Envoie pour toi des hommes ». Hachem envoie à ce juste de nombreuses personnes qui viendront apprendre de lui et mériter, grâce à lui, encore davantage de choses saintes. Ainsi, continue le verset « et qu’ils explorent » – Hachem le laisse subsister ici-bas. Quelle grandeur que celle d’un homme qui agit pour les autres, ou, dans nos mots simples, qui « fait mériter les autres » ! Celui qui agit ainsi mérite de rester encore dans ce monde.
Le ‘Hatam Sofer donne une explication remarquable du verset : « L’Éternel te comblera de bien par le fruit de ton sein » (Dévarim 28:11). Au début de ses propos, il rapporte les paroles du Rambam dans la lettre adressée à son fils, où il écrit : « Sache, mon fils, que l’homme malheureux en ce monde n’y trouve aucun repos ; heureux celui dont les jours se terminent rapidement ». Autrement dit : heureux celui qui achève vite sa mission de réparation dans ce monde et qui monte vers le monde futur, un monde entièrement bon, car il est évident que là-haut, parmi les sphères célestes, le bien est beaucoup plus grand. Pourtant, nous voyons de nombreuses personnes qui, bien que semblant avoir terminé leur réparation dans ce monde, « portent encore des fruits dans la vieillesse » et vivent jusqu’à un âge avancé. Quelle est donc la raison pour laquelle elles demeurent encore dans ce monde, alors qu’elles ont déjà mérité d’achever leur tâche ?
La réponse est simple, explique le Rav : ce n’est pas pour elles-mêmes, mais pour les autres. C’est ainsi que le ‘Hatam Sofer interprète le verset : « L’Éternel te comblera de bien » - pourquoi D.ieu laisse-t-Il un homme dans ce monde ? La réponse est : « par le fruit de ton sein » - pour ses fruits, pour sa descendance, pour sa continuité, et non pour lui-même. C’est là un enseignement fondamental : un homme qui agit pour les autres mérite le droit de rester dans ce monde ; et, à D.ieu ne plaise, à l’inverse, celui qui ne fait rien pour autrui perd ce mérite qui lui permettrait d’y demeurer.
Elkana ne montait pas seul pour les fêtes de pèlerinage, mais emmenait avec lui de nombreuses personnes. C’est ainsi que le Midrach résume l’épisode (Yalkout Chimoni, Chemouel I, 1) : « Et cet homme montait » – Elkana, son épouse, ses fils, ses filles et tous ses proches. Il les faisait monter avec lui pour la fête, et ils venaient passer la nuit sur la place de la ville. Toute la province était en effervescence et on leur demandait : « Où allez-vous ? » Ils répondaient : « À la Maison de Hachem, à Chilo, d’où proviennent la Torah et les Mitsvot… », jusqu’à ce que tout le monde se joigne à eux. C’est véritablement un exemple de faire mériter les autres, sans précédent !
En quoi Elkana avait-il mérité cela ? Le Midrach poursuit : Hachem lui dit : « Elkana, tu as fait pencher Israël du côté du mérite et tu les as éduqués aux Mitsvot ; beaucoup ont eu du mérite grâce à toi. Je ferai sortir de toi un fils qui fera pencher Israël du côté du mérite et les éduquera aux Mitsvot ». On apprend de là qu’en récompense des actions d’Elkana, il eut pour fils Chmouel, qui diffusa la Torah à tout le peuple d’Israël. Ainsi, lorsque quelqu’un agit pour autrui et fait bénéficier le public de ses mérites, tant sur le plan spirituel que matériel, il en bénéficie lui-même.
On raconte qu’un élève vint voir le Machgia’h, Rav Yé’hezkel Levenstein, et lui dit que son père, que D.ieu préserve, se trouvait dans un état critique et lui demanda ce qu’il pouvait faire. Le Rav lui répondit de dire à son père qu’il devait s’engager, lorsqu’il guérirait, à donner chaque jour un cours entre Min’ha et ‘Arvit, sur le ‘Houmach avec l’explication de Rachi ou en Halakha, ou toute autre étude qu’il pourrait, afin de faire mériter le public ; et que, par ce mérite, il obtiendrait une longue vie. Le fils répondit que son père n’en était pas capable. Le Rav ajouta : « Alors, dis-lui que, s’il ne peut pas faire cela, qu’il serve au moins un verre de thé à tous les étudiants, en passant de l’un à l’autre pour leur offrir à boire ». L’élève répondit que cela, son père pouvait le faire.
Le fils retourna voir son père et lui demanda s’il était prêt à accomplir cela. Le père accepta, et il mérita effectivement que l’on lui ajoute encore de nombreuses années de vie. Cela signifie que celui qui agit pour les autres, Hachem veut le garder ici, dans ce monde. Hachem lui dit : « Tu ne t’occupes pas seulement de toi-même, mais tu t’occupes du public ; et pour le public, tu mériteras de nombreuses années de vie ».
Le Tanna Debé Eliyahou enseigne une chose bouleversante : après cent-vingt ans, l’homme se tient devant le Tribunal céleste. Cet homme est irréprochable à tous égards : il a étudié la Torah et a toujours vécu dans la sainteté et la pureté, s’immergeant chaque jour au Mikvé, priant toute sa vie au Nets et accomplissant le Tikoun ‘Hatsot, et bien d’autres choses encore. On lui demandera : « Qu’as-tu fait ? » Il répondra : « J’ai fait ceci et cela ; j’ai étudié assidûment et je ne me suis pas levé de ma chaise durant dix heures consécutives d’étude de Torah ». Hachem lui répondra : « C’est très bien, mais tu as tout fait pour toi-même. Qu’as-tu fait pour Moi et pour Mes enfants ? As-tu fait quelque chose pour le peuple d’Israël ? » S’il répond que non, il n’a pas terminé sa réparation : il devra retourner dans ce monde. On apprend de là une vérité saisissante : l’homme, dans ce monde, doit agir et œuvrer pour les autres, car rien n’est plus élevé que cela et il n’existe rien de plus grand que de faire mériter autrui.
Le ‘Hafets ‘Haïm illustre la différence entre un homme qui agit pour lui-même – même s’il est un juste, prêt à se dévouer corps et âme pour l’étude de la Torah – et un homme qui agit pour les autres. Lorsqu’une personne s’assoit et étudie la Torah, sa récompense est assurée. Mais lorsqu’elle agit pour les autres, c’est comme une boule qui se met à rouler : on ne peut savoir combien de mérites naîtront de cette action au fil du temps. Le Rav compare cela à un cordonnier qui fabrique une chaussure de qualité et la vend deux cents shekels. Dans une usine, on produit des chaussures similaires, mais leur prix n’est que de cinquante shekels. Le ‘Hafets ‘Haïm pose alors la question : pourquoi, dans ce cas, le cordonnier n’est-il pas riche, tandis que le propriétaire de l’usine est immensément fortuné ?
La réponse est simple : le cordonnier peut fabriquer, au mieux, deux ou trois paires par jour, tandis que dans l’usine, grâce à de nombreux ouvriers et à des machines perfectionnées, on peut produire des centaines de paires quotidiennement. Celui qui peut produire en grande quantité devient riche. Telle est la supériorité de celui qui fait mériter le public. Il n’est pas nécessaire d’accomplir une action grandiose pour faire bénéficier autrui. Il suffit de voir un homme pauvre et simple, sans véritable but dans la vie, et de l’attirer vers un cours de Torah ou l’étude d’un sujet. Peut-on imaginer la portée d’un tel acte ? Cet homme viendra, se renforcera, et peu à peu insufflera l’esprit de la Torah et de la pureté dans son foyer. Tous les membres de sa maison accepteront sur eux le joug de la Torah et des Mitsvot, sur eux-mêmes, ainsi que sur les générations qui leur succéderont. Voilà des choses dont la valeur est sans aucune mesure.
Rav Schwadron raconte qu’il y avait un Maguid Mécharim qui, chaque Chabbath, se rendait à la synagogue pour y prononcer un discours. Il se tenait près de la Téva et parlait avec toute son énergie, et chaque semaine, des dizaines de Juifs assistaient à son cours. Un Chabbath, alors qu’il faisait une chaleur étouffante, accablante, dépassant les quarante-cinq degrés, le Maguid Mécharim se dirigea tout de même vers la synagogue, comme à son habitude. Rien ne pouvait l’empêcher de venir transmettre à la communauté son enseignement et ses paroles de renforcement spirituel. Il arriva à la synagogue… mais pas une seule personne n’était présente.
Que fit-il ? Il monta à la Téva, installa son pupitre, revêtit son Talith comme chaque Chabbath, puis se mit à prononcer son discours de Torah, d’une voix puissante, bien qu’il n’y eût absolument personne. Quiconque serait entré à ce moment-là aurait pu croire qu’il avait perdu la raison. Mais ainsi agissait-il : il dispensa ses paroles de Torah dans le vide pendant plus d’une heure. Lorsqu’il termina et s’apprêta à descendre de l’estrade, il aperçut soudain un jeune homme qui descendait de la galerie des femmes.
Celui-ci s’approcha du Rav et lui dit : « Je passais par ici et j’avais chaud. Je sentais que je n’étais plus capable de continuer à marcher, et il me restait encore environ deux heures de route. J’ai voulu me reposer un peu ; je suis donc monté dans la galerie des femmes, et je me suis allongé pour me détendre. Je me suis endormi. Au moment où vous avez commencé à parler, je me suis réveillé, et j’ai entendu des paroles et des idées merveilleuses. Sachez que vous m’avez littéralement transformé. Toutes mes pensées ont changé. Pour diverses raisons, je ne voulais plus rester à la Yéchiva et j’avais toutes sortes d’autres projets. Mais après avoir entendu votre discours, je me suis dit que je resterai à la Yéchiva quoi qu’il arrive, et que j’ajouterai même des heures d’étude à mon emploi du temps ». Qui peut savoir, des années plus tard, ce qui serait finalement issu de ce jeune homme ? Parfois, on sous-estime la valeur de ses propres actions, mais il arrive que celles-ci influencent des générations entières, cumulant des mérites innombrables. C’est cela que Hachem désire : que nous amenions encore une âme, que nous fassions bénéficier encore une personne, et que nous agissions autant que possible.
On raconte au sujet du Rav ‘Ovadia Yossef que, d’ordinaire, il ne parlait guère au sujet des rêves, prophéties ou choses semblables. Pourtant, une fois, il confia à sa famille un rêve véridique qu’il avait fait. Dans ce rêve, il vit le Machia’h, présent au Kotel dans toute sa majesté et sa splendeur. Le Rav s’adressa à lui : « Pourquoi ne te révèles-tu pas pour délivrer le peuple d’Israël ? Vois combien il y a de souffrances dans le monde ». Le Machia’h lui répondit : « Sais-tu combien d’enfants, au sein du peuple d’Israël, ne savent même pas réciter le Chéma’ Israël ? Comment pourrais-je me révéler ? Avant tout, c’est à vous de faire mériter le peuple d’Israël ». Le Rav se réveilla de ce rêve et, depuis ce jour, il redoubla d’efforts dans la diffusion de la Torah parmi le peuple d’Israël. Voilà ce qui procure de la satisfaction à Hachem : que nous ne pensions pas uniquement à nous-mêmes. Certes, chacun doit étudier la Torah, mais il n’est pas moins important de faire bénéficier les autres.
J’ai entendu une preuve tellement convaincante de ce qu’un homme qui entraîne d’autres avec lui, qui ne se soucie pas seulement de lui-même, procure comme joie à Hachem. Il s’agit d’un fait réel. Un Rav d’une synagogue de Netanya avait pour habitude de se rendre chaque année à la Hiloula de Méron. L’année de la terrible tragédie, son fils, âgé d’environ seize ans, lui dit : « Je veux partir plus tôt, dans l’après-midi, avant même le début de Lag Ba’omer ». Son père lui demanda : « Pourquoi ? Après mon cours de dix heures et demie du soir, un chauffeur nous emmènera dans de bonnes conditions, et nous arriverons tranquillement là-bas. Pourquoi t’épuiser sur les routes et dans les autobus ? De plus, nous avons déjà notre autorisation d’entrée. N’est-ce pas dommage de te fatiguer ? » Mais le fils insista : il voulait partir plus tôt pour assister à l’allumage de Toldot Aharon. Le père ne discuta pas davantage et lui permit de partir seul dans l’après-midi. Et les choses se passèrent ainsi.
Vers le soir, à dix heures et demie, après son cours, le père prit lui aussi la route. Vers minuit et demi, alors qu’il se trouvait déjà aux abords de Méron, il se heurta à des barrages et comprit qu’il était impossible de continuer. Peu à peu, la nouvelle de la terrible tragédie se répandit. Dès qu’il entendit les premiers détails, il appela plusieurs membres de l’organisation Hatzalah qu’il connaissait, et ceux-ci lui racontèrent ce qui s’était passé à l’allumage de Toldot Aharon. Saisi d’effroi, il se souvint que son fils avait précisément exprimé le désir d’assister à cet allumage. Il appela aussitôt son fils, mais celui-ci ne répondit pas. Il réessaya encore et encore, en vain. Il se sentait incapable de supporter cette épreuve ; son cœur ne pouvait plus tolérer cette incertitude, l’une des épreuves les plus dures qui soient. De plus, il craignait que son épouse n’apprenne la nouvelle.
Le Rav poursuit : après trois quarts d’heure, il reçut enfin un appel de son fils. « Où es-tu ? » demanda le père. Le fils répondit qu’il se trouvait à la sortie de Méron, qu’il attendait, et expliqua que le réseau téléphonique ne fonctionnait plus et qu’il lui avait donc été impossible de prévenir qui que ce soit. Le père poussa un profond soupir de soulagement. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : il faut tirer de la suite un enseignement concret pour nous-mêmes.
Le Rav expliqua : « Hachem nous appelle sans cesse, et parfois, Il ne reçoit pas de réponse. Nous ne Lui répondons pas, et Hachem s’inquiète : « Où est Mon fils ? » L’un se divertit, l’autre est absorbé par ses affaires, et aucun n’a le temps de répondre. Hachem se trouve alors dans la même situation qu’un père qui ignore où est son enfant, plongé dans l’incertitude : Que fait mon fils en ce moment ? Pourquoi ne me répond-il pas ? Je veux qu’il me réponde ! Et lorsque, enfin, l’enfant répond, quelle satisfaction cela procure à Hachem ! »
Il faut le comprendre : tout Juif qui n’a aucun lien avec la Torah et les Mitsvot cause une immense douleur au Créateur. Hachem tente d’entrer en contact avec lui, mais n’y parvient pas. Et si nous avons le mérite de l’amener à la Torah et aux Mitsvot, et que nous lui disons : « Hachem te cherche, où es-tu ? », et qu’il se rapproche pour dire à Hachem : « Me voici », cela procure une immense joie dans les Cieux. Voilà comment il faut voir les choses ; et concrètement, cela peut ajouter à l’homme une véritable vie, dans ce monde-ci, comme dans le monde futur. Gardons toujours à l’esprit ce principe : « Envoie pour toi des hommes » ; Hachem n’attend pas seulement ton service personnel, Il souhaite que tu amènes également d’autres à Le servir. Alors, avec l’aide de D.ieu, nous mériterons une bonne et longue vie, ici-bas et dans l’au-delà.




