Vers la fin de la paracha Nasso, la Thora parle longuement des offrandes des Néssiim (des Princes, chefs de tribus) le jour de la sanctification du Michkan. Étonnamment, bien que chaque chef apporta exactement le même sacrifice, la Thora nomme chacun séparément, dans des versets pratiquement identiques. Nous savons qu’il n’y a aucun mot en trop dans la Thora.

Les commentateurs demandent donc pourquoi il fallut répéter la même information douze fois ; la Thora n’aurait-elle pas pu mentionner l’offrande la première fois, puis nous dire que tous les autres Néssiim firent exactement la même offrande ?!

Le Séfer Darké Moussar, rapportant le Alter de Kelm zatsal, répond à cette interrogation [1]. Il écrit que la Thora nous enseigne comment considérer les mitsvot accomplies par chaque individu, au sein du peuple juif. On pourrait penser que lorsque plusieurs personnes effectuent la même mitsva, toutes sont subsumées sous un même groupe et que l’on ne prête aucune attention à la réalisation de chaque individu.

C’est faux ; Hachem se réjouit de chaque mitsva accomplie par chaque Juif. Ceci, parce que l’amour et le souci d’Hachem envers chaque Juif sont infinis, et non restreints par l’amour qu’Il voue à tant d’autres Bné Israël. Ainsi, Hachem éprouva le même plaisir devant le sacrifice du premier Nassi (Prince), Na’hchon ben Aminadav que devant ceux de tous les autres Nésiim. C'est pourquoi la Thora jugea approprié d’énumérer chaque offrande séparément.

Ceci nous enseigne un principe fondamental du judaïsme par opposition aux autres modes de pensées. L’athéisme, par exemple, ne peut prôner une valeur intrinsèque à chaque individu. Chacun n’est qu’un élément parmi plusieurs billions d’êtres humains, de chair et d’os, comme tout être vivant, qui vit sur une petite planète insignifiante située dans un système solaire mineur, qui fait lui-même partie d’une galaxie parmi plusieurs millions d’autres. Si un athée va jusqu’au bout de cette doctrine et en tire les conclusions logiques, il éprouvera une très faible estime de soi, puisqu’il est effectivement insignifiant.

En revanche, d’après la Thora, chaque personne a une valeur inestimable, parce qu’elle est créée à l’image de D. et qu’Il l’aime. Cette idée se retrouve dans divers Textes saints. La michna dans Pirké Avot (Maximes de nos Pères) dit : « L’homme est chéri, parce qu’il fut créé à l’image [de D.]… » [2]

Cette michna nous enseigne que le fait d’avoir une âme nous rend cher aux yeux de D. La michna dans Sanhédrin est encore plus explicite quant à l’importance de chaque individu. Elle demande pourquoi l’être humain est le seul à avoir été créé seul, alors que toutes les autres créatures furent créées en grand nombre. La michna explique : « L’homme a été créé seul, unique, pour nous apprendre que celui qui détruit une âme d’Israël est considéré par la Thora comme s’il avait détruit tout un monde. » [3]

On met donc l’accent sur l’importance de chaque personne, mais aussi sur les incidences de ce principe. Tout d’abord, comme nous l’avons expliqué précédemment, il nous faut réaliser la valeur de chacun et avoir une bonne estime de soi. Mais cela nous montre également que personne n’est insignifiant aux yeux de D., et qu’il faut considérer autrui conséquemment.

L’histoire suivante montre jusqu’où va cette obligation.

Le rav Isser Zalman Maltzer zatsal était chez lui avec plusieurs disciples. L’un d’eux regarda par la fenêtre et aperçut un homme s’approchant de la maison du rav et qui ressemblait au Rav de Brisk, le rav Its’hak Zéev Soloveitchik zatsal. L’élève en informa le rav Meltzer qui mit rapidement ses vêtements de Chabbat, en l’honneur du vénéré visiteur. Il se précipita ensuite à l’extérieur pour accueillir le rav.

En s’approchant, il réalisa qu’il ne s’agissait pas du Rav de Brisk, mais d’un « simple » Juif qui lui ressemblait. Néanmoins, le rav Meltser continua d’agir avec cet homme, comme il l’aurait fait avec le Rav de Brisk. Il lui accorda de grands honneurs, le fit assoir en tête de table et lui servit un repas. L’homme, surpris de ce traitement royal, dit au rav Meltzer qu’il ne lui était pas nécessaire de tant se fatiguer. Il était simplement venu demander au rav une recommandation.

Le rav exauça volontiers sa requête, puis le raccompagna jusqu’à l’extérieur. Quand il revint, les élèves étonnés lui demandèrent pourquoi il avait tellement honoré cet individu, même après avoir réalisé qu’il n’était pas de Rav le Brisk. Il expliqua que la mitsva d’honorer un Juif est si importante qu’il faudrait, en vérité, vouer le même respect aux grands érudits en Thora qu’à tout autre Juif. Cependant, notre petitesse nous empêche de réaliser l’importance des mitsvot et nous ne considérons pas chaque Juif avec le respect qu’il mérite.

Dans l’histoire rapportée, la Providence Divine avait décrété que le rav Meltzer allait se préparer à accueillir un éminent rav et il ne voulait pas perdre le mérite de cette grande mitsva, uniquement parce que le visiteur était en fait un « simple » Juif. De plus, poursuivit-il, comment savoir quel est le réel niveau de ce « simple Juif » ? [4]

Nous avons vu que la Thora détailla les offrandes des douze Néssiim, pour nous apprendre qu’Hachem prête attention aux actions de chacun. Cela nous oblige à respecter notre propre personne et à considérer autrui avec le respect qui lui est dû. Il existe un autre corollaire à ce principe du judaïsme ; étant donné que D. se soucie de tout un chacun et de chaque action réalisée, nous devons tous nous sentir responsables de ce que nous faisons.

À ce propos, le Rambam écrit que chacun doit imaginer le monde sur une balance avec les mitsvot d’un côté et de l’autre, les fautes ; chaque mitsva qu’il effectue fait pencher la balance du bon côté et chaque faute commise peut avoir l’effet inverse. D’où l’importance de chaque acte que nous réalisons…



[1] Leka’h Tov, Nasso, 7:18 -19, pp. 73-74.

[2] Pirké Avot, 3:18.

[3] Sanhédrin, ch 4, Michna 5.

[4] Leka’h Tov, Nasso, 7:18 -19, pp. 73-74.