La Paracha de cette semaine, Bo, nous relate les dernières (et les plus éprouvantes) plaies qui ravagèrent l’Égypte.

’Hazal nous informent que durant l’Obscurité, le peuple juif subit de terribles pertes. Rachi note que quatre cinquièmes du peuple juif moururent et seul un cinquième sortit d’Égypte[1]. La Mékhilta rapportée par Rachi énonce deux autres opinions ; l’une affirme qu’un cinquantième survécut et la deuxième estime qu’un cinq-centième seulement fut sauvé. Rav Chimon Shwob zatsal soulève plusieurs questions si l’on comprend ce Midrach littéralement[2].

Tout d’abord, selon les deux derniers avis, il y avait trente millions ou trois-cent-millions de Juifs en Égypte avant les Plaies. Il est difficilement concevable qu’il y en ait vraiment eu autant. De plus, la mort de millions de Juifs aurait été bien plus désastreuse que toutes les Plaies endurées par les Égyptiens – on ne peut admettre que le verset n’en parle pas explicitement. Troisièmement, Rachi nous informe qu’ils moururent et furent enterrés pendant l’obscurité afin que les Égyptiens ne remarquent pas la disparition de tous ces Juifs. Si ce Midrach était pris au sens premier, il paraît évident que les Égyptiens auraient constaté une perte si importante.

Toutes ces difficultés incitent Rav Shwob à comprendre ce Midrach différemment – seul un petit nombre de Bné Israël mourut, mais si ces Juifs avaient vécu, ils auraient donné naissance à des millions d’autres personnes, au cours des générations. Les trois avis divergent quant au nombre de descendants qui auraient pu naître de ceux qui ont péri. Ils sont en désaccord sur la façon de dénombrer leur progéniture – l’un pense que le compte s’arrête à la construction du Beth Hamikdach tandis que l’autre estime qu’il prend fin plus tard, d’où le plus grand nombre de descendants.

Il compare cette interprétation à la Guémara qui évoque les corollaires du meurtre de Hével. Hachem dit à Caïn : « Les sangs de ton frère M’invoquent de la terre. »[3] La Guémara explique que non seulement le sang de Hével criait, mais également celui de tous ses potentiels descendants qui n’allaient jamais voir le jour. Caïn ne tua pas un seul homme, mais il détruisit des millions de vies par son acte odieux.

Rav Shwob, ajoute l’exemple tragique de l’Holocauste. Il affirme que les nazis ne tuèrent pas six millions de personnes, mais assassinèrent un nombre incalculable d’individus…

De même, la mort des Juifs en Égypte était un malheur sur le long terme – un petit nombre périt, mais à travers les générations, plusieurs millions d’hommes furent condamnés.

Nous savons que ces Juifs ne méritèrent pas de sortir d’Égypte à cause de leur niveau spirituel trop bas ; ils n’étaient pas aptes à faire partie du « Am Hachem ». Rav Shwob écrit qu’ils devaient être de véritables mécréants pour mériter une telle fin. Étant donné leur petit nombre et leur mauvaiseté, il semble surprenant que le Midrach accorde tant d’importance aux conséquences de leur décès. Nous en déduisons que la perte de tout Juif entraine une peine incommensurable, peu importe son attache au judaïsme. En outre, des personnes vertueuses auraient pu naître ultérieurement, mais furent perdues à jamais.

Moché Rabbénou manifesta une grande sensibilité à ce sujet ; quand il vit un Égyptien frapper un Juif, « Il regarda d’un côté et de l’autre, mais ne vit personne. »[4] Rachi explique que Moché scruta son avenir pour vérifier qu’aucun converti ne serait issu de cet homme. Moché savait que le fait de le tuer aurait des incidences sur le long terme et agit conséquemment.

Si ’Hazal considèrent la mort de quelques Réchaïm comme une telle tragédie, comment devrions-nous regarder la situation du Klal Israël aujourd’hui ? Nous vivons dans un monde presque sans véritables « Réchaïm » (personnes qui s’écartèrent délibérément de la Torah). Des millions de Juifs, sans que ce soit de leur faute, ont grandi sans aucune connaissance en Torah et ne ressentent pas l’importance de s’identifier au judaïsme. Chaque jour, des dizaines de Juifs célèbrent des mariages mixtes et leurs descendants juifs sont égarés à jamais[5]. Certaines personnes arguent que malgré le taux de mariages mixtes, il ne convient pas de s’alarmer de cette tendance étant donné que le peuple juif ne disparaîtra jamais et que Machia’h finira par arriver. Cette approche est erronée – la raison de rapprocher les Juifs de la Torah n’est pas la peur de la destruction du Klal Israël. Mais nous voulons donner à chaque Juif et à ses descendants potentiels la chance de continuer à faire partie du peuple juif, afin qu’ils soient présents lors de la Guéoula (Délivrance). Rav Chimchon Pinkous estime que le nombre de Juifs que nous avons perdus à cause de leur assimilation depuis la Seconde Guerre mondiale dépasse les six millions qui périrent durant l’Holocauste[6]. Cela signifie qu’un nombre infini d’éventuels descendants furent coupés du judaïsme. Par ailleurs, celui qui rapproche un Juif de son Créateur sauve en réalité des dizaines d’âmes.

Puissions-nous mériter de réaliser la vraie valeur de chaque Juif et de sa progéniture potentielle. 



[1] Parachat Béchala’h, Chémot, 13:18.

[2] Méein Beth Hachoéva, Béchala’h, 13:18.

[3] Béréchit, 4:10.

[4] Chémot, 2:12.

[5] Une étude statistique montre qu’en 1950, le taux de mariages mixtes était de 6 % aux États-Unis, qu’en 1990 il s’élevait à 52 % et qu’il continue de grimper. 2 millions de Juifs ne s’identifient pas comme tels et 2 millions de Juifs qui se disent « Juifs » n’ont aucun lien avec le judaïsme. Pour chaque mariage célébré entre deux Juifs, deux mariages mixtes ont lieu. 625 000 Juifs américains pratiquent d’autres religions. 11 % des Juifs américains vont à la synagogue ! Chaque jour, des dizaines de mariages mixtes sont célébrés, ce qui signifie que pendant que vous lisez cet article, des Juifs sont peut-être en train de s’égarer pour toujours ! Notons que depuis cette étude statistique, la situation a continué de se détériorer.

[6] Tiféret Chimchon, ’Hanouka.