Combien de femmes sont déjà venues voir le Rav pour lui demander d’agir contre la place prise par l’alcool dans certains Kiddouch ? La question peut surprendre. Après tout, le Kiddouch est censé être l’un des plus beaux moments du Chabbath. La Téfila s’achève, les fidèles se retrouvent autour d’une table, échangent quelques paroles de Torah et partagent un instant de fraternité. Et pourtant, derrière certains Kiddouch, se cache une réalité beaucoup moins réjouissante. Car le véritable problème ne se voit pas toujours dans la synagogue. Il se joue souvent quelques heures plus tard, une fois les portes refermées.
Pendant que certains prolongent le Kiddouch, des femmes attendent à la maison. Elles ont préparé le repas de Chabbath, dressé la table, rangé la maison et préparé les enfants. Puis le mari rentre. Parfois fatigué, parfois euphorique, parfois irritable. Il ne touche pas aux plats qu’elle a passé des heures à préparer, le Kiddouch l’a déjà rassasié. Il s’endort à table, s’emporte pour un détail, prononce cette parole qu’il n’aurait jamais dite à jeun. Le Talmud l’enseigne : quand le vin entre, les secrets sortent. Et ce qui sort, ce sont les mots qu’on aurait dû taire, les reproches qu’on aurait dû garder, les humiliations qu’aucune excuse du dimanche matin n’effacera vraiment.
Et les enfants regardent. C’est peut-être là le plus grave. Un enfant ne retient pas les discours : il retient des atmosphères. Si le Chabbath devient pour lui synonyme de tensions, de disputes ou d’un père qui perd la maîtrise de lui-même, alors quelque chose se fissure dans sa relation au Chabbath. Et bien souvent, les conséquences n’apparaîtront que des années plus tard.
Bénie soit la vigne, redoutables sont ses excès
Pourtant, la Torah n’a jamais condamné l’alcool. Bien au contraire. Aucune boisson n’occupe une place aussi centrale dans le judaïsme. Le vin accompagne le Kiddouch, la Havdala, les mariages, la Brit Mila, le Pidyon Haben, les quatre coupes du Séder de Pessa’h. Difficile de trouver un grand moment de la vie juive qui ne soit pas accompagné d’une coupe levée en l’honneur de D.ieu.
Mais c’est précisément parce qu’il possède une telle force que la Torah le regarde avec autant de prudence. Car cette même tradition qui place le vin au cœur de la sainteté l’associe aussi à quelques-unes des plus grandes chutes de l’histoire humaine. Le Talmud rapporte que selon plusieurs de nos Sages, l’arbre dont Adam mangea dans le Gan 'Eden était une vigne. Quant à Noa’h, le tout premier projet qu’il entreprend après avoir survécu au Déluge est de planter une vigne — et l’épisode s’achève dans l’ivresse, l’humiliation et la discorde familiale.
La descente aux verres
Tout commence avec de bonnes intentions. Quelqu’un souhaite offrir un beau Kiddouch. Puis un autre veut faire encore mieux. On ajoute une bouteille de Boukha, un whisky plus prestigieux, un buffet plus impressionnant. Et progressivement, sans que personne ne l’ait vraiment décidé, le Kiddouch devient une forme de vitrine communautaire, où la générosité se mesure au nombre de bouteilles ouvertes.
Le glissement est subtil. Après tout, offrir et partager sont des valeurs profondément juives. Mais peu à peu, le centre de gravité se déplace. Les fidèles parlent davantage du buffet que des paroles de Torah. On vient pour manger, parfois pour boire, alors que le Kiddouch devait avant tout être un moment de sanctification.
Or son nom même nous rappelle sa vocation. Kiddouch signifie sanctification. Un verre de vin partagé autour de paroles de Torah élève le Chabbath. L’excès, lui, produit exactement l’effet inverse. Ce qui devait accompagner la sainteté finit parfois par l’éclipser.
La grandeur de savoir s’arrêter
Face à cette réalité, la première étape est peut-être de retrouver le véritable sens du Kiddouch. Car contrairement à ce que beaucoup imaginent, il existe des situations où boire n’est pas une Mitsva, mais une véritable 'Avéra. Le ‘Hayé Adam écrit explicitement qu’une personne qui sait que l’alcool la conduira à la faute ne doit pas boire, même dans un contexte de Mitsva (Kelal 155, 30). Celui qui sait que l’alcool le rend agressif, blessant ou incontrôlable n’a donc aucune obligation de boire. Aucune.
Car aucune Mitsva ne justifie que l’on humilie son épouse, que l’on blesse son prochain ou que l’on abîme son foyer. Le propre de l’homme est précisément sa capacité à rester maître de lui-même. Lorsque cette maîtrise disparaît, verre après verre, l’homme abandonne peu à peu ce qui fait sa grandeur. C’est pourquoi le Or’hot ‘Haïm écrit à propos de l’ivresse : “Il n’y a pas de faute plus grande que celle-ci” (cité par le Beth Yossef, Ora’h ‘Haïm 695).
Cette prise de conscience doit être individuelle, mais elle est aussi collective. Les Rabbanim et les responsables communautaires ont un rôle essentiel à jouer pour rappeler que le Kiddouch n’est pas un apéritif communautaire, mais un moment de sanctification. La réussite d’un Kiddouch ne se mesure pas au nombre de bouteilles ouvertes, mais à la quantité de Torah, de fraternité et d’élévation qu’il produit.
Depuis des millénaires, nos ancêtres sanctifient le Nom de D.ieu sur une coupe de vin. Cette coupe nous a été transmise comme un instrument de bénédiction. À nous de veiller à ce qu’elle demeure une coupe qui élève, et non une coupe qui fait tomber. Car le véritable “Lé’haïm” n’est pas celui qui fait tourner les têtes. C’est celui qui apporte davantage de vie, davantage de paix et davantage de sainteté dans nos foyers.




