Il est connu que Napoléon Bonaparte avait l’habitude de circuler incognito, vêtu d’une tenue discrète, afin d’observer de près le peuple et de connaître ses opinions. C’est ainsi qu’il serait passé, le jour de Tich’a Béav, près d’une synagogue et aurait entendu les Juifs pleurer la destruction des deux Temples. Impressionné, il aurait déclaré que "si un peuple pleure encore sa terre et son Temple après tant de temps, il finira par les retrouver". Il ne s’est pas trompé, puisque l’époque contemporaine a effectivement vu le retour des Juifs sur la terre de leurs ancêtres, après près de deux millénaires d’exil.

Pourtant, il manque encore une chose…: la reconstruction du Temple, qui tarde à venir. On peut avancer à cela deux raisons, qui sont en réalité liées. Tout d’abord, il est beaucoup plus facile d’espérer retourner sur la terre de nos ancêtres que de pleurer l’absence du Temple. On ne parvient pas toujours à comprendre ce que ce Temple avait de si particulier pour que l’on regrette autant sa destruction. En revanche, la souffrance des Juifs en exil était, elle, palpable. Ainsi, lorsqu’ils ont appris qu’un nouvel État hébreu allait voir le jour en Terre sainte, beaucoup ont décidé d’y monter.

(Précisons que cette ‘Alya ne s’est réalisée que parce qu’il s’agissait bien de la terre d’Israël. Jamais les Juifs n’auraient abandonné le Maroc, le Yémen ou l’Argentine pour un gouvernement dirigé par Ben Gourion dans un tout autre pays, comme l’Ouganda, qui avait alors été proposé par les Nations.)

De plus, il est impossible de construire le Temple, même si l’on parvenait à surmonter les problèmes techniques et géopolitiques qui se posent. Le Temple est un sanctuaire sacré où D.ieu faisait résider Sa Présence. D’après la Tradition, il ne sera rebâti qu’avec l’avènement du Machia’h.

Que doit-on donc faire pour mériter de voir le troisième Temple reconstruit ? Nos Sages ont institué une période de deuil collectif qui dure trois semaines et dont l’apogée est le jour du 9 Av. Une institution étonnante en soi, car on sait que tout événement commémoratif du calendrier juif est beaucoup plus court. Même la fête de Pessa’h ne dure que sept jours. Mais en réalité, cette période n’a pas pour seul but d’entretenir le souvenir : elle vise à susciter un ressenti fort, semblable à celui que provoque la perte d’un être très cher.

Assis par terre, à jeun, privés de la possibilité de nous laver, de nous vêtir proprement et de tout plaisir, nous récitons, le 9 Av, les Kinot (les Lamentations). Ces textes, qui relatent les tragédies vécues par le peuple hébreu depuis l’exil, sont chantés sur une mélodie nostalgique. Ils nous aident à nous imprégner de cette catastrophe nationale que fut la destruction du Sanctuaire, âme du peuple hébreu. Le but est de réveiller nos consciences, de nous interroger sur les raisons qui ont provoqué ce désastre et de chercher ainsi à améliorer notre conduite. Les lamentations de Tich’a Béav font écho à notre éloignement de notre véritable identité juive, dont le Temple était le symbole.

Ce travail d’introspection et de recherche de notre identité, perdue dans l’exil, devrait également se manifester dans la société israélienne, où l’abandon des valeurs juives se fait hélas ressentir dans de nombreux domaines. L’éclat de la société juive des temps anciens, lorsqu’elle représentait un phare de morale et de piété pour toutes les nations, a disparu. Il nous reste encore du chemin à parcourir pour retrouver cette gloire, qui représente notre spécificité en tant que peuple. Ces jours de Ben Hamétsarim sont également propices à cette prise de conscience.

En définitive, la reconstruction du Temple ne dépend que de nous !