« Et le Tikoun ‘Hatsot de notre Rabbi (Rav Shmuel Dov Ungar, le Rav de Nitra…) : toute personne qui l’a entendu une fois dans sa vie, pouvait-il l’oublier ? A l’époque de Ben Hamétsarim (période qui s’étend du 17 Tamouz au 9 Av) en 1934, deux géants en Torah de Hongrie se rendirent en visite dans la ville de Nitra. Ils se tinrent debout près de la fenêtre du Beth Hamidrach où notre Rabbi récitait le Tikoun ‘Hatsot avec ses élèves, comme c’était son usage, profondément endeuillé et en versant des larmes qui déchiraient le cœur. Un Gaon (le Rav de Kirchhoff) demanda à l’autre : « Que dit le Rav sur ce Tikoun ‘Hatsot ? » Il répondit : « Si un télégramme de Jérusalem devait arriver à ce moment-là pour nous avertir que le Beth Hamikdach (Temple) était détruit, il ne serait pas possible, sur le plan humain, de pleurer plus que cela. » (Rav Michoël Ber Weissmandel, Min Hamétsar).

Ces termes employés par le Rav Michoël Ber Weissmandel pour décrire son vénérable beau-père ont été repris par ses propres élèves, qui témoignent à quel point il prenait le deuil pour la destruction du Beth Hamikdach par des pleurs terribles au point que ceux autour de lui avaient le sentiment qu’il venait tout juste d’être détruit.

L’un de ses élèves, Rabbi Yéhouda Friedlander, relate : « Je n’oublierai jamais le moment où Rav Michoël Ber est monté à la Torah pour le Maftir de Chabbath ‘Hazon. Ses pleurs qui percèrent les cieux durèrent environ une demi-heure. »

Rav Moché Rottenberg, Rav de Voideslav, a dit : « J’ai eu le privilège d’être assis à côté de lui pendant les Kinot (Lamentations) de Ticha Béav. Le sol était trempé de larmes. On ne peut se figurer ses pleurs qui commencèrent lorsqu’il lut la Haftara jusqu’à la lecture de tous les Kinot. Après les Kinot, il prit place pour étudier le Midrach Ekha, récita le Tikoun ‘Hatsot et évoqua longuement le ‘Hourban, la destruction du Temple. Pour moi, il était extraordinaire de voir un homme aussi faible jeûner toute la journée, tout en ayant suffisamment de forces pour pleurer tellement.

« Plusieurs fois pendant les Kinot, il a été si faible qu’il tomba au sol. Un ventilateur fut placé à côté de lui jusqu’à ce qu’il retrouve ses forces et continue. Ceci se produisit à plusieurs reprises. Le Ticha Béav de l’an 1951, il était malade et un Minyane spécial fut organisé dans sa maison. Rav Michoël Ber était allongé sur un matelas placé au sol et récitait des Kinot, secoué par des sanglots, tout son corps tremblait, et tourmenté, se roulait sur le matelas. Les personnes présentes affirmèrent n’avoir jamais rien vu de tel, on aurait dit qu’il se trouvait à Jérusalem et assistait à la destruction sur le moment même. »

Rav Michoël Ber récitait la première Kina commençant par Tsiyon avec un Noussa’h (rite) spécial transmis à travers les générations, avec une immense émotion. Un élève apporta un enregistreur pour enregistrer cette récitation émouvante, mais à la dernière minute, il changea d’avis : il était impossible de rendre compte de la sainteté de cette Avoda.

Nous sommes si éloignés d’un tel niveau de lamentations sur la catastrophe de la destruction du Temple, mais en entendant comment les générations précédentes ressentaient la douleur et déploraient cette perte, nous pouvons apprendre à quel point ceci est central dans notre service divin, comment nous devons le prendre au sérieux, et ne pas laisser passer une autre période de Ben Hamétsarim (les 3 semaines du 17 Tamouz au 9 Av) sans y réfléchir sérieusement.

Ce texte est rédigé quelques jours avant le jeûne du 17 Tamouz, la semaine de la Paracha Balak. Nous sommes tous impressionnés par le récit de l’un des plus grands miracles de l’histoire mondiale, le phénomène de l’ânesse de Bilam qui répond à son maître, en se plaignant : « Que t’ai-je fait pour que tu me frappes trois fois ? »

Si cela m’était arrivé, je me serais probablement évanoui, choqué. Après m’être remis, j’aurais réfléchi sur ce fantastique miracle auquel je venais d’assister. Je serais trop secoué pour dire un seul mot, sans parler de poursuivre la conversation avec la créature. Mais Bilam ne sourcilla même pas. Il ne trembla absolument pas. Il ne s’arrêta pas pour s’émerveiller de ce miracle retentissant. Il eut néanmoins une conversation avec l’ânesse, comme s’il parlait à un employé. « Tu veux savoir pourquoi je t’ai frappé ? Parce que tu n’as pas fait ton travail, tu t’es moquée de moi. » Puis il se mit à la menacer. Comment comprendre la réaction insensée de Bilaam à un événement aussi incroyable ?

Un jour, alors que le Arizal dormait, ses élèves remarquèrent que ses lèvres bougeaient, comme s’il étudiait. Lorsqu’il se réveilla, ils l’implorèrent de leur révéler ce qu’il venait d’étudier. Il leur révéla qu’il venait tout juste d’étudier la Paracha de l’ânesse de Bilaam, et même s’il vivait encore 80 ans, ce ne serait pas suffisant pour divulguer tout ce qu’il avait appris (Eved Hamélekh).

Un miracle fantastique, renfermant de nombreuses leçons profondes, qui sont pourtant passées au-dessus de la tête de Bilam. Il était trop occupé à argumenter avec son âne. Comment est-ce possible ?

Rav Ya’acov Galinsky explique que Bilam était soucieux et égoïste. Il était fiévreusement engagé dans sa malédiction du peuple d’Israël. Et pourquoi ? Car on lui avait promis de l’argent et des honneurs, deux des choses, qui d’après nos Sages, écartent l’homme du monde. Il était occupé, pressé et totalement concentré sur ses désirs égoïstes. Et lorsque cela se produit, on ne voit personne ni rien autour de soi. Il ne peut apprécier l’un des plus grands miracles qui soient, et ne peut non plus intégrer les leçons profondes inhérentes au miracle.

Nous observons Bilaam avec étonnement et dérision. Quelle opportunité manquée ! Mais d’une certaine manière, nous sommes également coupables de la même folie. « Ses persécuteurs, tous ensemble, l'ont atteint dans les étroits défilés (Ben Hamétsarim) » (Ekha 1,3). Le Dvar Torah du Maguid de Mézéritch est connu. Tous ceux qui veulent poursuivre la Chékhina, la Présence divine et progresser dans leur Avodat Hachem, leur service divin, peuvent accomplir des choses extraordinaires à cette période du Ben Hamétsarim. Ce peut être une période d’immense aide divine. Mais nous sommes préoccupés et centrés sur nous-mêmes. Nous sommes distraits par notre routine quotidienne, notre subsistance et autres pressions. D’autres profitent simplement de leurs vacances. Dans le processus, nous perdons un immense trésor et prolongeons peut-être la Galout, l’exil.

Rav Shimon Schwab explique que la raison pour laquelle nous jeûnons à Ticha Béav tient au fait que la nourriture maintient notre corps. Sans elle, nous ne pouvons vivre. En nous abstenant de manger à Ticha Béav, nous montrons que nous mettons notre vie en suspens, afin de pouvoir réfléchir aux raisons du ‘Hourban, la destruction du Temple et en prendre le deuil, puis prendre la résolution de nous conduire de manière à faire venir la Guéoula. C’est peut-être la raison pour laquelle l’étude de la Torah est interdite, car c’est la source de notre vie, et ce jour-là, la vie ne peut continuer comme d’habitude.  C’est une période pour réfléchir et procéder à une introspection. Mais ceci ne peut se dérouler subitement. Elle commence par le jeûne du 17 Tamouz et progresse pendant les 3 semaines lors desquelles les Sim’hot (occasions joyeuses) ordinaires sont interdites. La tristesse et la méditation augmentent pendant les 9 Jours, jusqu’au point culminant, Ticha Béav, le jour où l’on pleure sur le ‘Hourban.     

On raconte une histoire sur un homme à qui l’on a proposé d’investir dans une affaire à succès nécessitant d’investir une quantité importante de fonds. L’homme était indécis. D’un côté, le propriétaire de la société lui promettait des profits substantiels. D’un autre côté, il lui fallait sacrifier la majorité de ses économies. Il se rendit chez son Rabbi et lui demanda comment procéder.

Le Rabbi réfléchit quelques minutes et lui recommanda de ne pas investir son argent. Quelque temps plus tard, on apprit que sa société avait fait faillite. En l’apprenant, l’homme retourna chez son Rabbi et le remercia de l’avoir sauvé d’une terrible perte. Puis il déclara : « Le Rav est certainement doté de Roua’h Hakodèch, l’esprit prophétique. »

Mais le Rabbi expliqua que cela n’avait rien à voir. « En réalité, je suis allé une veille de Chabbath au Mikvé, et j’ai entendu cet homme marmonner : « O, Maître du monde, fais venir le Machia’h ! » Je me suis alors fait la réflexion que l’on entend rarement un brillant homme d’affaires aisé exprimer ce souhait, car la vie est belle pour eux. J’ai pensé que ses affaires ne se portaient pas si bien, et c’est pourquoi je t’ai conseillé d’être prudent et d’éviter de prendre des risques. »

Nous sommes peut-être dans la même situation. La vie est belle, nous vivons dans le pays de la liberté, la majorité d’entre nous dans d’importantes communautés juives. Nous assistons à une progression miraculeuse de nos institutions de Torah et de bienfaisance.

Les commodités matérielles à notre disposition dépassent de loin ce qui existait dans les générations précédentes, donc il est facile de se laisser aller à penser que tout va bien. Mais tout ne va pas bien, loin de là.

Tant de personnes souffrent sur le plan individuel, que ce soit en matière de santé, de Parnassa ou d’histoires de familles. Tant d’individus se sentent seuls avec leur misère, sans voir de lumière au bout du tunnel. Il y a tant de souffrances  qui n’existeraient pas si nous vivions en Erets Israël avec le Beth Hamikdach et en présence de la Chékhina.

Nous nous sentons en sécurité sur cette terre de la liberté, et nous devons être reconnaissants envers Hachem de nous permettre ce confort, mais sommes-nous si en sécurité que cela ? Les événements de l’année écoulée doivent nous servir de rappel : nous sommes en exil. Les actes antisémites ont augmenté récemment ; nous avons vécu des tragédies à deux reprises lorsque des synagogues ont été prises pour cible par des terroristes racistes. Et qu’en est-il de la scène politique, à la fois sur le plan intérieur et international ? Erets Israël est toujours dans une position précaire et est confronté à des turbulences à la fois de l’intérieur et des ennemis qui l’entourent. Ici, en Amérique, les voix des progressistes athées se font de plus en plus entendre, ce qui augure mal pour les Juifs religieux. Qui sait quels défis ils peuvent poser pour des Juifs respectueux de la Torah et des Mitsvot et quel tort ils peuvent causer par leurs tendances anti-israéliennes ?

Et qu’en est-il de notre relation à Hachem ? Le fait même de ne pas sentir le manque de Jérusalem et du Beth Hamikdach est une indication que notre spiritualité manque de profondeur. D’après les ouvrages sacrés, le fait de ne même pas sentir ce manque est une raison de nous endeuiller.

Dans l’un de ses cours classiques sur le Téhilim, le Rav Shraga Feivel Mendlowitz commença par le verset (Psaumes 84 :3) : « Mon âme soupirait et languissait après les parvis du Seigneur : que mon cœur, tout mon être célèbrent le Dieu vivant ! Même le passereau trouve un abri, l’hirondelle a son nid… » Lorsque Rav Shraga Feivel expliqua que ceci se référait à l’exil de la Chékhina, il ne put contenir son émotion. Le contraste entre l’oiseau libre et un Juif chassé de Jérusalem, et le fait que l’oiseau a son nid qui l’attend en tout temps, alors que notre Temple est en ruines, était trop pour lui.

Il donna libre cours à ses sentiments, les larmes coulèrent sur sa barbe, et il ne put se reprendre. Il ferma ensuite le Livre des Téhilim et s’excusa auprès de ses élèves : « Je suis désolé, mais je ne peux continuer… »

Le cours de ce matin-là s’acheva quelques minutes après son début, mais le souvenir de cette expérience n’a jamais quitté les cœurs de tous ceux qui ont assisté à cette scène.

Notre mission dans cette période consiste à tenter de capturer certaines de ces émotions. Avoir la nostalgie pour cette époque où nous pouvons ressentir la présence de la Chékhina dans nos maisons, sur notre propre terre, autour du Beth Hamikdach. Si nous sommes collectivement capables de verser ces larmes, nous pourrons peut-être mériter que ce Ticha' Béav soit un jour de célébration, en accueillant le Machia’h.

Rabbi Yitzchok Tzvi Schwarz, Yated, traduit par Torah-Box