Le lien entre le peuple juif et Jérusalem ne relève pas de la simple géographie, mais d’une passion amoureuse. Comme deux amants séparés, le peuple juif chérit chaque souvenir, chaque anniversaire et chaque symbole qui le rattache à sa bien-aimée.

Des origines jusqu'à l'éternité

L’histoire de Yérouchalaïm ne s’écrit pas seulement dans la pierre, mais dans le souffle de siècles de prières et le mystère des origines du monde.

Son origine se fond avec les premiers instants de l’humanité, car, selon le Midrach Rabba, l’homme fut façonné "à l’endroit même de son expiation", c’est-à-dire là où s’élèvera plus tard l’autel du mont Moria, à Jérusalem. Maïmonide confirme cette tradition : "C’est sur cet emplacement qu’Adam offrit son premier sacrifice dès sa naissance, car c’est de cette poussière-là qu’il fut pétri."

Quand paix et vision se rencontrent

Le nom de Jérusalem résonne comme un refrain sacré tout au long du Tanakh, de la Bible, où il apparaît pas moins de 669 fois. Dans la Torah, elle est pudiquement appelée "le lieu que l’Éternel, ton D.ieu, choisira". Malki-Tsédek, roi de Chalem, accueille et bénit Avraham à son retour victorieux de la campagne contre les 4 rois et la libération de Loth. Plus tard, c’est sur le mont Moria qu’Avraham s’apprête à offrir son fils Its’hak, nommant ce sanctuaire Hachem Yiraé, car c’est là que "D.ieu voit et Se laisse voir".

Selon nos Sages, D.ieu a façonné le nom de la ville en mariant Yira (la vision) et Chalem (la plénitude ou la paix), créant ainsi Yérouchalem : "La paix sera vue". En hébreu, on la prononce Yérouchalaïm, une forme plurielle qui suggère un mystère sublime : il existerait deux Jérusalem, une cité terrestre et son jumeau spirituel, la Jérusalem d’En-Haut, qui veillent l’une sur l’autre.

Mais, bien avant que les rois n’en fassent leur capitale, la cité habitait déjà la mémoire des hommes. Les archéologues, en quête de ses racines, ont remonté le cours du temps jusqu’en Égypte. C’est là, sur de fragiles tessons de faïence vieux de quatre millénaires, qu’apparaît pour la première fois le nom de Jérusalem. Ces débris, issus d’un vase brisé lors d’un rite magique, témoignent de la crainte qu’inspirait déjà cette cité rebelle au pouvoir des Pharaons. La terre de Canaan devient le théâtre de rivalités et de batailles entre l’Empire égyptien et les puissances de Mésopotamie. Jérusalem, alors cité-État cananéenne sous tutelle égyptienne, apparaît aussi dans les célèbres lettres d’Amarna, où son souverain, Abdi-Heba, adresse à Pharaon des appels au secours pressants.

Au chapitre 10 du Livre de Yéhochoua’, Adoni-Tsédek, roi de Jérusalem, prend la tête de la coalition des rois du Sud pour affronter Yéhochoua’ et l’armée d’Israël. Au terme de ce conflit, les Hébreux l’emportent et conquièrent toute la région montagneuse, à l’exception de Jérusalem. Bien que le texte ne mentionne pas explicitement la chute de la ville à ce moment-là, le Livre des Juges rapporte que la tribu de Yéhouda l’aurait conquise. Il est probable que cet affaiblissement ait attiré de nouveaux habitants, les Jébuséens, que certains chercheurs rattachent aux ‘Hittites. Dès lors, la ville est désignée sous le nom biblique de Yévous. On retrouve une évocation de la cité, alors enclave étrangère au cœur des montagnes peuplées par les tribus d’Israël, dans un épisode plus tardif du livre de Yéhochoua’.

L’épopée de David

Vers l’an mille avant l’ère vulgaire, l’histoire bascule. Le roi David, figure de proue des tribus d’Israël, marche sur Yévous. Les défenseurs de la ville, drapés dans une arrogance suprême ou une détermination désespérée, raillent le conquérant en prétendant que même les "aveugles et les boiteux" suffiraient à le repousser. Les historiens, tels Flavius Josèphe mais aussi Rabbi Avraham Ibn ‘Ezra, y voient une confiance absolue dans les remparts naturels de la cité, mais nos Maîtres dans le Midrach voient ici une allusion à l’alliance scellée entre nos patriarches et Avimélekh, rappelant Its’hak Avinou devenu aveugle et Ya’akov Avinou devenu boiteux. Pourtant, David s’empare de la forteresse de Sion, la rebaptise Jérusalem et en fait le cœur battant de son royaume.

Stratège visionnaire, David comprend que pour unifier les tribus, sa capitale doit avoir un statut particulier. Jérusalem devient ce centre neutre et sacré, enclave de Binyamin dans le territoire de Yéhouda. Il y transfère l’Arche d’Alliance dans une liesse indescriptible, dansant de toutes ses forces au son du cor et des sacrifices, transformant la place-forte militaire en une capitale religieuse sans égale.

Au crépuscule de sa vie, après quarante années de règne, David achète au roi jébuséen Aravna l’aire de battage située sur le sommet du mont Moria. Bien qu’il ait unifié les territoires et érigé un autel à Hachem, la construction du Temple lui fut refusée : ses mains, trop marquées par le sang des batailles, devaient laisser la place à un homme de paix.

La terre de la fraternité

Une légende, rapportée par Zéèv Vilnaï et beaucoup d’autres, prête à la fondation de Jérusalem une origine empreinte d’une poésie spirituelle profonde. On raconte qu’en ce lieu s’étendait autrefois un champ cultivé par deux frères. L’un, riche d’une nombreuse famille, et l’autre, solitaire et pauvre. Dans le secret de la nuit, mus par une compassion mutuelle, chacun transporta ses sacs de blé dans le champ de l’autre : le riche pour soulager la solitude du pauvre, le pauvre pour nourrir les bouches du riche. Ce miracle de l’amour désintéressé, où les stocks de grain ne diminuaient jamais malgré les dons nocturnes, toucha le cœur de l’Éternel. En ce point de rencontre où les deux frères finirent par s’embrasser sous la lune, D.ieu décida d’établir Sa demeure, consacrant ainsi cette terre comme le sanctuaire de la fraternité humaine.

Cette belle légende des deux frères qui s’échangent leur blé dans la nuit apparaît pour la première fois, à notre connaissance, sous la plume de Lamartine dans son Voyage en Orient (1835). Il y rapporte, comme un conte arabe, que D.ieu choisit ce champ de générosité silencieuse pour y établir Sa demeure, à l’emplacement de Jérusalem. Malgré nos recherches, avec toute mon affection pour la beauté de l’histoire, nous n’avons trouvé aucune source midrachique ni talmudique à ce récit qui a voyagé de sermons en livres pieux, de Lamartine à Tolstoï, du Juif allemand Berthold Auerbach au livournais Rabbi Israël Costa, et est devenu un sourire fraternel de la mémoire juive autour de la Ville sainte.

Jérusalem : l’union sacrée

Dans des sources plus solides, l’idée est bien plus profonde car l’édification de Jérusalem se base sur des fondations combinant le droit et la paix, la justice et la bonté. Le prophète Yicha’ya (54, 12) promettait à la cité des fondations de saphir et des créneaux de rubis, mais les Sages nous révèlent une lecture plus profonde : il ne faut pas lire "tes fils" (Banayikh), mais "tes bâtisseurs" (Bonayikh). L’essentiel est là : ce ne sont pas les pierres qui font la ville, mais les enfants qui y étudient. En se tournant vers la sagesse divine, chaque génération devient l’architecte vivant de Jérusalem.

Cette construction spirituelle repose sur un équilibre délicat entre deux forces opposées : la Bonté et la Rigueur. Le Talmud (Baba Batra 75a) illustre ce concept par un débat entre les anges Mikhaël et Gabriel sur la nature des pierres précieuses de la cité. L’un voulait le Choham (l’onyx), l’autre souhaitait le Yachpé (le jaspe). Hachem trancha : "Que ce soit comme l’un et comme l’autre". Selon le Maharal, Yérouchalaïm est la fusion de ces deux volontés, celle de Mikhaël, ange de Bonté et celle de Gabriel, ange de rigueur, et ne peut exister que si elle unit la vérité stricte à la paix profonde. Elle est, selon les Psaumes, cette ville "dont toutes les parties sont liées ensemble", le lieu où toutes les tribus se rejoignent.

Cet idéal de synthèse fut incarné par le roi David. L’Écriture souligne qu’il exerçait à la fois le Droit (Michpat) et la Charité (Tsédaka). Pour résoudre la contradiction entre la rigueur de la loi et l’élan du cœur, David privilégiait le compromis. Lorsqu’il devait condamner un pauvre à payer une dette, il rendait son droit au créancier, mais remboursait parfois la somme de sa propre poche au pauvre condamné. Ainsi, le droit était respecté, mais la charité triomphait.

David et Jérusalem ne forment qu’une seule et même entité. C’est pour cette raison que la tradition insiste : on ne peut prier pour la reconstruction de la cité sans invoquer la royauté de David. Car Jérusalem n’est pleinement elle-même que lorsqu’elle parvient, à l’image de son roi, à transformer la justice en un acte d’amour.

C’est bien le roi David qui a forgé le destin de Jérusalem. En fusionnant les tribus désunies en un royaume puissant, il a gravé dans la mémoire du peuple juif une ère de sainteté et de puissance qui, trois mille ans plus tard, continue de résonner comme l’âge d’or d’une cité devenue éternelle.

Jérusalem au centre de chaque instant

Le lien entre le peuple juif et Jérusalem ne relève pas de la simple géographie, mais d’une passion amoureuse. Comme deux amants séparés, le peuple juif chérit chaque souvenir, chaque anniversaire et chaque symbole qui le rattache à sa bien-aimée.

Cette présence est quotidienne. À chaque fois qu’un Juif rompt le pain ou goûte aux fruits de la terre d’Israël, la figue, la datte, la grenade ou le raisin, il murmure une bénédiction où le nom de la cité s’invite avec tendresse : "Relève Jérusalem, la ville sainte, promptement et de nos jours... et fais-nous nous y réjouir."

La littérature rabbinique redouble d’éloquence pour chanter ses louanges : "Jérusalem est la lumière du monde, et qui est la lumière de Jérusalem ? Le Saint, béni soit-Il !" Cette centralité infuse chaque geste de la vie. Dans notre prière où trois fois par jour, quel que soit l’endroit du globe, les cœurs et les visages se tournent vers elle. Sous le dais nuptial, le marié brise un verre pour rappeler que tant que Jérusalem n’est pas pleinement restaurée, notre bonheur reste inachevé. Dans chaque maison, on laisse traditionnellement un carré de mur brut, sans peinture, en souvenir de la cité éternelle.

Un désir inextinguible

De la poésie médiévale de Rabbi Yéhouda Halévi, "Mon cœur est à l’Orient, tandis que je suis aux confins de l’Occident", aux mélodies contemporaines de Rabbi Chlomo Carlebach, ou bien ‘hassidiques de Avraham Fried et Mordekhai Ben David, Yérouchalaïm est une muse éternelle.

L’écrivain Chay Agnon, recevant son prix Nobel, résuma magnifiquement cet état d’esprit. Interrogé sur sa prochaine destination, il répondit : Jérusalem. Alors qu'on lui rappelait sa tournée mondiale de conférences, il répondit : "Il est vrai que je voyage, mais où qu’aille un Juif, il va toujours vers Jérusalem." C’est ce même élan qui clôt chaque fête de Pessa’h et chaque jour de Kippour par ce vœu plein d’espérance : "L’an prochain à Jérusalem reconstruite !"

Le prophète Chemouel dit un jour : "L’Éternel d’Israël ne ment point." En hébreu, Netsakh Israël signifie à la fois la gloire, la victoire, et l’éternité d’Israël. Le Talmud nous enseigne que Netsakh est aussi l’un des noms de Jérusalem. Car elle est, par excellence, la cité de l’Éternité, le témoin immuable d’une histoire d’amour qui dure depuis des millénaires et qui ne s’éteindra jamais.