Pessa’h est célébré comme la fête de la liberté. Pourtant, si l’on regarde de près le déroulement du récit biblique, un paradoxe apparaît presque immédiatement.
Les enfants d’Israël sortent d’Égypte, brisent les chaînes de l’esclavage, quittent un système où presque chaque geste était dicté par la volonté du Pharaon. On pourrait naturellement imaginer qu’ils accèdent enfin à une existence sans contraintes, où plus rien ne viendrait limiter leurs choix. The real Freedom quoi.
Mais quelques semaines plus tard, au mont Sinaï, ils reçoivent la Torah et avec elle, six cent treize commandements. Une grande partie d’entre eux sont des interdictions : ne pas travailler tel jour, ne pas manger certains aliments, ne pas convoiter, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas agir de telle ou telle manière. Bonjour la liberté d’expression !
Autrement dit, le peuple qui vient de sortir d’un régime d’oppression entre immédiatement dans un univers de règles, de limites et d’obligations.
La question qui se pose est évidement : comment peut-on appeler cela la liberté ?
Comment un peuple libéré peut-il accepter volontairement un système composé de six cent treize commandements, dont beaucoup semblent, à première vue, restreindre précisément cette liberté tant convoitée ? Parce que rappelons-le, le peuple a choisi ce « joug ».
Le paradoxe est donc frappant : on sort de l’esclavage… pour entrer dans un monde d’obligations et d’interdictions.
Et c’est précisément ici que la Torah oblige à poser une question plus profonde : et si notre définition de la liberté était tout simplement erronée ?
La définition moderne : faire ce que l’on veut
Dans la pensée moderne, la liberté est souvent définie comme la possibilité de faire ce que l’on veut. Avec des slogans devenus célèbres comme : « Il est interdit d’interdire », « Do what you want », « Be yourself », la modernité fait de la liberté l’absence quasi-totale de limites.
Le philosophe Jean-Paul Sartre développe d’ailleurs cette vision dans son ouvrage L’Être et le Néant (1943). Selon lui, l’homme est radicalement libre et doit se définir lui-même par ses choix. L’idée sous-jacente est simple : la liberté consisterait en l’absence de contraintes.
Mais cette définition se heurte à un problème évident, une antilogie que seuls des partisans très intéressés font mine de ne pas remarquer.
En effet, si la liberté consiste simplement à suivre ses désirs, alors l’animal lui aussi est parfaitement libre. Et oui, dans ces termes, l’homme serait aussi libre que la belette. Un homo sapiens dans toute sa splendeur !
C’est précisément ce que fit remarquer avec humour Rav Aharon Lévy lors d’une conférence consacrée à la notion de liberté où un participant affirma : « Être libre, c’est faire ce que l’on veut. »
Le Rav lui répondit avec ironie :
« Si c’est cela la liberté, alors l’animal aussi est libre : il fait exactement ce qu’il veut. Mais il n’a pas la possibilité de faire autrement. Vous êtes donc aussi libre qu’un animal. »
Puis il ajouta une idée essentielle : la véritable liberté apparaît lorsque l’homme est capable d’aller contre ses impulsions naturelles. De dicter lui-même ses propres règles face à son instinct qui cherche à lui imposer les siennes.
L’homme peut dire non à lui-même. Et c’est là que cela devient intéressant, car il a la capacité de dépasser sa condition humaine.
C’est précisément cette aptitude qui fonde sa liberté.
Kant : la liberté comme maîtrise de soi
Cette idée n’est pourtant pas étrangère à la philosophie occidentale.
Le philosophe Emmanuel Kant explique que la liberté ne consiste pas à suivre ses désirs, mais à se gouverner par la raison et par une loi morale intérieure[1].
Pour Kant, l’individu qui agit uniquement selon ses inclinations n’est pas libre : il est simplement soumis, soumis à ses passions. C’est celui qui est persuadé de ne pas avoir le choix de laisser trainer ses yeux dans la rue, de succomber au jambon beurre ou la cigarette du samedi après-midi après la Dafina… Celui-là, vit encore en esclavage, esclave du petit Pharaon qui est en lui.
La liberté apparaît lorsque l’homme parvient à se gouverner lui-même.
Autrement dit, la liberté née de la la maîtrise du désir.
Le paradoxe biblique : la liberté naît de la loi
Cette idée se retrouve de manière surprenante dans la tradition juive.
La Torah décrit les tables de la loi avec une expression particulière :
« Les tables étaient l’œuvre de D.ieu et l’écriture était une écriture divine, gravée (‘Harout) sur les tables »[2]
Le Talmud commente ce verset par une interprétation célèbre :
« Ne lis pas “gravé” (‘Harout), mais “liberté” [3] (‘Hérout)»
L’enseignement est frappant : là où l’on nous parle d’un texte gravé dans la pierre, solide, immuable, presque lourd, c’est précisément là que la tradition vient nous signifier la liberté, légère et vivante ; car la liberté ne naît pas malgré la loi, mais grâce à elle.
Les commandements ne sont pas destinés à limiter l’homme, mais à lui apprendre à se gouverner lui-même.
La force de ne pas faire
Il est frappant de constater qu’une grande partie des commandements bibliques ne demandent pas d’agir, mais de ne pas agir.
Ne pas voler.
Ne pas mentir.
Ne pas convoiter.
Ne pas travailler le jour du Chabbath.
Ne pas consommer certains aliments. Et d’autres “ne pas” en tout genre…
Ces commandements négatifs jouent un rôle pédagogique fondamental.
Ils apprennent à l’homme que la liberté n’est pas la capacité d’agir sans frein, mais la capacité de suspendre son action lorsque celle-ci est dictée par une impulsion. Cela s’exprime par un temps d’arrêt accordé à la récitation d’une bénédiction avant de consommer un bon plat, à s’extirper de sous la couette afin de se présenter à la synagogue de bon matin après une nuit trop courte, mais aussi de s’abstenir de travailler lorsque l’activité paraît urgente où de se pincer les lèvres face à une délicieuse phrase médisante sur sa belle-mère.
Dans ces moments précis, l’homme découvre qu’il peut se tenir au-dessus de son impulsion. Être maître de lui-même.
Et c’est précisément cette suspension volontaire de l’action qui manifeste la liberté. L’homme face au tumulte de son désir.
La tradition rabbinique souligne une réalité psychologique profonde.
Le Midrach affirme :
« Celui qui possède cent, désire deux cents, et celui qui possède deux cents désire quatre cents[4] »
Le désir humain possède une dynamique d’expansion permanente. Il ne connaît pas naturellement de limite.
Sans discipline volontaire, l’homme ne dirige pas ses désirs : ce sont ses désirs qui le dirigent.
L’illusion de la liberté devient alors une forme de servitude intérieure.
La pédagogie des commandements
C’est ici que l’on peut comprendre la fonction éducative des commandements.
Le jeûne apprend à l’homme qu’il peut résister à la faim.
La prière quotidienne lui apprend à interrompre son activité pour orienter sa pensée vers l’au-delà et prendre conscience de sa dépendance au divin.
Le repos du Chabbath lui apprend qu’il peut suspendre la production et sa maîtrise technique sur le monde.
À première vue, cela peut sembler contraignant.
Mais sous un autre angle, ces obligations fonctionnent comme un entraînement intérieur.
Elles apprennent à l’homme qu’il peut gouverner ses propres inclinations.
La psychologie moderne confirme cette intuition.
La psychologie contemporaine a observé un phénomène très proche.
Dans les années 1970, le psychologue Walter Mischel mena une expérience célèbre à l’université Stanford, connue sous le nom de test du marshmallow.
Des enfants recevaient une friandise. On leur proposait un choix simple : la manger immédiatement ou attendre quelques minutes pour en recevoir deux.
Les chercheurs ont ensuite suivi ces enfants pendant des années. Les résultats furent frappants : ceux qui avaient su attendre obtenaient en moyenne de meilleurs résultats scolaires, une meilleure stabilité émotionnelle et une plus grande réussite professionnelle[5].
La capacité à différer une gratification immédiate apparaît ainsi comme un indicateur majeur de maturité et d’autonomie.
Autrement dit, la maîtrise de l’impulsion est l’une des clés de la liberté.
Le sens profond de la sortie d’Égypte
La sortie d’Égypte n’est donc pas seulement une libération politique.
Elle représente la transition entre deux formes de servitude.
La première est visible : l’esclavage imposé par Pharaon.
La seconde est intérieure : la domination des instincts et des désirs.
En quittant l’Égypte, les enfants d’Israël cessent d’être esclaves d’un maître extérieur.
En recevant la Torah, ils apprennent à ne plus être esclaves d’eux-mêmes.
La liberté véritable commence lorsque l’homme devient capable de gouverner sa propre vie.
Et c’est peut-être là l’enseignement profond de Pessa’h :
La liberté n’est pas la possibilité de faire tout ce que l’on veut.
La liberté est la capacité de ne pas faire ce que l’on veut.
[1] Voir Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785
[2] Exode 32:16
[3] Talmud de Babylone, traité Erouvin 54a
[4] Midrach Kohelet Rabbah 1:13
[5] Walter Mischel, The Marshmallow Test, 2014






