Autour d’une table, se joue bien plus que des repas. Lieu de transmission, de sainteté et parfois même de métamorphose, la table juive est un véritable sanctuaire du quotidien. Elle transmet notre patrimoine et traverse les générations. Découvrez ce lieu où le pain nourrit le corps… et l'âme !

À table, le ciel descend sur terre

Nulle religion ne possède, autant que le judaïsme, de symboles si riches et variés. Symboles qui ne sont pas arbitraires mais découlent directement de la réalité qu’ils sont censés représenter. Tout comme le judaïsme est d’inspiration divine, ses symboles le sont aussi et, par conséquent, reflètent fidèlement les éléments des sphères célestes. Selon un Midrach, le Créateur a suivi un “plan d’architecture” tandis qu’Il créait l’univers ; et ce plan, c’est la Torah. C’est pourquoi chaque détail de la création est empreint de sagesse divine et regorge de significations diverses et profondes.

À cet égard, l’exemple de la table est très instructif. Quoi de plus banal qu’une table ? Simple support pour travailler ou manger ! Oui, mais pas chez nous. Dans le judaïsme, la table est l’archétype même de l’objet apparemment anodin qui, dès qu’on s’y penche, révèle ses multiples facettes et dévoile toute sa portée symbolique.

Un point de rencontre

D’un point de vue pragmatique et concret, la table joue avant tout un rôle de régulateur dans la vie sociale : c’est le moment où la famille se retrouve, resserre ses liens, améliore sa qualité de vie. Et ce moment privilégié, nous ne le devons à nul autre que Moché Rabbénou, car c’est lui qui a institué les repas à heure fixe, ainsi que nous l’apprend le Talmud (Yoma 75b) : “Telles ces poules qui picorent ci et là, les Israélites grignotaient à chaque instant, jusqu’à ce que vînt Moché, qui leur fixa des repas à heures fixes.” Depuis lors, la famille, quoique dispersée, prise dans le tourbillon de la vie active, se rassemble au moins une fois par jour autour de la table, lors du repas quotidien, et tisse des liens plus étroits.

À la sainteté des repas, s’ajoute une autre composante : l’hospitalité. Un adage talmudique veut que lorsque le Temple existait, les péchés s’expiaient sur l’autel ; depuis sa destruction, c’est la table de chaque individu qui est devenue autel d’expiation.

La représentation de la table comme autel a fondé toute une idéologie ; elle a engendré une pléthore de traditions et influencé les règles de bienséance. C’est dans ce sens que de nombreuses communautés ont pris l’habitude de toujours placer du sel sur la table, en rappel du sel qui se trouvait sur l’autel, et d’enlever les couteaux au moment de la récitation du Birkat Hamazon. On ne posait pas de fer sur l’autel car, utilisé comme arme, il pouvait raccourcir la vie d’un être humain et ne devait donc pas se trouver à proximité du Temple qui rallonge la vie de l’homme. Mais il s’agissait en premier lieu d’encourager les gens à inviter chez eux des hôtes démunis, car le partage du repas avec les pauvres compense ses aspects matérialistes et égoïstes et lui donne une dimension sacrée.

La table, source de bénédiction

Quand la table est envisagée sous cet angle, elle révèle une autre facette : c’est désormais un réceptacle de sainteté qui attire toutes les bénédictions, spirituelles et matérielles. Sous ce rapport, elle est comparable à la table d’or (munie des pains de proposition) que l’on érigeait autrefois dans le Saint (l’antichambre du Saint des Saints). De même que cette table avait la propriété d’enrichir tous les Cohanim qui goûtaient à son pain, de même la table domestique procure la prospérité matérielle à qui sait l’honorer.

Mais plus encore que la richesse, la table est source de miracles. La nappe nous le rappelle. Le Talmud souligne en effet l’importance de couvrir la table d’une nappe en l’honneur du Chabbath, même si l’on n’a que très peu à manger. Outre le souci esthétique des choses bien faites que tout Juif se doit de cultiver (“L’homme doit toujours prendre soin des belles choses”, selon Rachi), la nappe rappelle la rosée qui tapissait le sol, sous la manne, et la protégeait tel un écrin, dans le désert.

La table, dans ce contexte, c’est le centre du miracle quotidien de la nourriture qui agit à même le corps physique. À titre d’exemple, Avraham avait dressé une table royale à l’intention des trois anges venus lui rendre visite, et le mérite de cette hospitalité lui avait valu la bénédiction divine, notamment sur la personne de sa femme Sarah qui, malgré son âge avancé, avait retrouvé sa jeunesse. Et pour cause : nourrir l’autre, c’est lui redonner la vie — un acte que D.ieu récompense mesure pour mesure.

C’est dans ce sens aussi que la table pouvait être un rempart contre le mal. À un homme harcelé dans sa vie par de nombreux accusateurs célestes nés de ses propres fautes, le Ba’al Chem Tov avait enjoint : “Rallonge ta table !” (c’est-à-dire accueille davantage d’invités). De la sorte, cet homme s’est entouré de tant de bontés que la stricte justice ne pouvait plus l’atteindre !

Au vu de ces observations, on saisit d’autant mieux la portée de certaines coutumes. Par exemple, il ne faut pas débarrasser la table des miettes ou des croûtons de pain avant le Birkat Hamazon, car la bénédiction divine ne repose pas sur un réceptacle vide. L’on sait également que les anges officiants qui, le vendredi soir, raccompagnent l’homme chez lui, recherchent avant tout une “table prête”. Même si le repas est frugal, le simple fait de dresser la table attire la bénédiction pour toute la semaine, tandis qu’une table non dressée est signe qu’on n’attend pas la visite du divin.

La table, symbole de l’étude

Il est un autre aspect de la table juive que l’on ne saurait passer sous silence : l’étude de la Torah. Il n’est pas fortuit que le plus grand ouvrage de jurisprudence, le code de vie juive, porte le titre de “Table dressée” (Choul’han ‘Aroukh). Car telle une table dressée, où les aliments sont apprêtés et accommodés pour servir directement à l’alimentation sans préparation supplémentaire, ainsi le Choul’han ‘Aroukh expose des lois simplifiées et organisées, prêtes à l’étude. Ce rapport de sens fait dire à nos Sages que la table (dans toutes les acceptions du terme) d’un érudit doit être impeccable et la conversation doit y être sublime : “Trois individus mangent à une même table et y échangent des propos de Torah : c’est comme s’ils mangeaient à la table de D.ieu !” Et une anecdote le confirme : un disciple du célèbre Maguid de Mezeritch fut si impressionné et émerveillé par les saintes paroles qui jaillissaient de la bouche du maître, à table, qu’il vit la table s’élever du sol…

Quand un jour les objets inanimés auront tout loisir de parler, la table sera l’un des objets du quotidien qui s’exprimeront pour prendre la défense du Juif. La table sur laquelle il aura nourri les pauvres se hissera jusque devant le Trône céleste pour plaider en sa faveur. Voilà pourquoi les grands érudits de notre peuple voulaient qu’on fabrique leur cercueil avec le bois de leur table, cette table qui les avait écoutés jour et nuit étudier, réviser inlassablement la Torah. Ce bois qui avait absorbé l’énergie sacrée, allait pouvoir défendre leur cause au jour du jugement.

Une richesse inépuisable

À la lumière de toutes ces réflexions, on comprend l’importance centrale de la table dans la tradition juive. Cet objet, somme toute banal, est pourtant susceptible de remplir maintes et maintes fonctions : point de rencontre, lieu de culte, autel, foyer d’altruisme, centre d’hospitalité, source de bénédictions et de miracles, symbole d’étude, témoin utile. Mais si large que soit cet éventail, il ne couvre même pas une infime partie de la réalité spirituelle de la table juive. 

C’est là un trait caractéristique du judaïsme, et toute sa beauté d’ailleurs, que de débusquer dans les objets les plus prosaïques une haute forme de sainteté. Et c’est aussi le souhait le plus intime du Créateur : habiter parmi Ses créatures, au sein de la création.