Il existe un mythe si absurde qu’on pourrait presque en rire… s’il n’avait pas coûté tant de vies. Pendant des siècles, on a accusé les Juifs d’utiliser le sang d’enfants pour les Matsot de Pessa’h, alors même que la Torah interdit strictement la moindre trace de sang. Et pourtant, cette rumeur a traversé les générations, nourri la haine et servi de prétexte à d’innombrables persécutions.
Depuis des siècles, les Juifs servent de paratonnerre aux peurs et aux colères des peuples. À chaque crise, on les accuse. Quand la peste noire ravage l’Europe au XIVᵉ siècle, on prétend qu’ils empoisonnent les puits. Quand les récoltes manquent, on dit qu’ils cachent le blé. Quand l’Église interdit l’usure aux chrétiens, on dénonce les prêteurs juifs comme rapaces, avant de leur confisquer leurs biens. On les accuse de profaner les hosties, de conspirer contre les rois, de manipuler l’économie, d’être responsables de tous les maux. Si bien que, comme le disait Jean-Paul Sartre, “Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait.”
Mais parmi toutes ces calomnies, une seule a traversé les siècles avec une force singulièrement meurtrière : l’accusation du “crime rituel”. Selon cette rumeur infâme, les Juifs enlèveraient, à l’approche de Pessa’h, un enfant chrétien afin de le tuer et d’utiliser son sang dans la fabrication des Matsot. L’absurdité est évidente. La Torah interdit formellement la moindre consommation de sang. Le sang est si rigoureusement interdit que même une infime goutte rend un aliment impropre à la consommation. Et pourtant, ce mensonge va s’imposer comme l’un des plus persistants et des plus sanglants de l’histoire européenne.
Le crime originel
Tout commence en Angleterre, à Norwich, en 1144. Le corps d’un jeune apprenti tanneur nommé William est retrouvé dans une forêt, peu avant Pâques. Rien ne permet d’établir un meurtre. Aucun élément tangible. Mais un moine, Thomas de Monmouth, qui ne connaissait ni l’enfant ni les circonstances de sa mort, décide d’écrire un récit prétendant révéler “la vérité”. Sans preuve, sans témoignage, il affirme que chaque année, les Juifs du monde entier se réuniraient pour désigner une communauté chargée de “sacrifier un chrétien”, en souvenir de la crucifixion du Christ. Cette année-là, selon lui, le sort serait tombé sur Norwich. Les Juifs auraient acheté l’enfant, l’auraient “crucifié comme Jésus”, puis auraient abandonné son corps dans la forêt.
On pourrait croire qu’un mensonge aussi grossier ne survivrait pas à l’épreuve de la raison. Il n’en est rien. La rumeur se répand avec une rapidité vertigineuse. L’histoire de William de Norwich circule de monastère en monastère, copiée dans les manuscrits, reprise dans les sermons. Chaque prédicateur y ajoute une nuance, chaque moine l’adapte à son terroir. En quelques décennies, le schéma s’impose dans l’imaginaire chrétien : les Juifs tueraient des enfants à la veille de Pessa’h pour recueillir leur sang et l’utiliser, prétend-on, dans la fabrication des Matsot. “Jamais il n’y eut mensonge plus fou”, rappelait Rav Jonathan Sacks.
L’Europe se raconte des histoires
La calomnie traverse alors la Manche et s’enracine sur le continent. En France, à Blois, en 1171, une simple rumeur de crime rituel conduit au premier bûcher collectif d’Europe : trente et un Juifs sont brûlés vifs. Ailleurs, le même scénario se répète, encore et encore. Allemagne, Angleterre, Espagne, Italie, Pays-Bas : aucun pays n’est épargné. Chaque accusation entraîne pillages, expulsions, massacres, année après année. À l’approche de Pessa’h, les familles juives se préparent à célébrer la fête de la liberté mais une angoisse constante les accompagne : quelle communauté sera, cette année, désignée comme coupable ? Le danger est si réel, si omniprésent, qu’au XVIᵉ siècle, le Maharal de Prague a créé son fameux Golem en partie pour protéger les Juifs de ces accusations. La créature avait reçu pour mission de retrouver, avant les autorités, les enfants chrétiens assassinés, afin de déposer leur corps chez le véritable meurtrier et d’empêcher que les Juifs ne soient, une fois de plus, accusés à tort.
Quand enfin l’Occident commence à perdre de sa vigueur, la calomnie ne disparaît pas pour autant. Elle migre. Elle se déplace vers l’Est, là où de nouvelles communautés juives prospèrent et deviennent à leur tour des cibles idéales. En Pologne et en Lituanie, aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les mêmes accusations ressurgissent, recyclées presque mot pour mot. Dans l’Empire russe, le crime rituel finit même par s’installer comme une accusation ordinaire, répétée au fil des décennies, brandie au moindre prétexte.
La rumeur finit par ne connaître ni frontières ni mers, elle franchit la Méditerranée et frappe jusqu’au Proche-Orient. En 1840, à Damas, la disparition d’un moine déclenche une nouvelle vague de persécutions. Des notables juifs sont arrêtés, emprisonnés, torturés pour arracher des aveux imaginaires. L’affaire prend une ampleur internationale, mobilise chancelleries et diplomates. La supercherie est finalement démontrée, l’accusation s’effondre. Mais comme toujours, la vérité arrive trop tard, le poison a déjà fait son œuvre, gravé profondément dans l’esprit des foules, où le mensonge survit bien après que les faits ont été rétablis.
Répété sans relâche, le mensonge finit par prendre l’allure de la vérité
Et bien sûr, ceux qui ont su tirer profit de cette accusation vieille de mille ans, enracinée dans l’imaginaire collectif, ce sont les nazis. En 1923, Julius Streicher fonde le journal violemment antisémite Der Stürmer, qui ressuscite sans relâche le thème du crime rituel. En mai 1934, un numéro entier lui est consacré, sous un titre glaçant : “Le plan de meurtre juif contre l’humanité non juive révélé”. Les pages sont saturées de caricatures monstrueuses avec des Juifs dépeints comme des vampires assoiffés de sang, entourés d’enfants chrétiens “sacrifiés”. Ces images recyclent les mythes médiévaux et les diffusent à une échelle industrielle. Dans les écoles, sur les murs, dans les vitrines, lors des meetings, le mensonge devient une arme de propagande qui marche beaucoup trop bien…
Comment une accusation aussi absurde a-t-elle pu s’imposer avec une telle force, au point de devenir presque évidente pour des générations entières ? La question est d’autant plus troublante que ce mythe ne s’est pas limité aux foules ignorantes ou aux marges violentes de la société. Il a pénétré le cœur même de la culture européenne. Au XIVᵉ siècle, Geoffrey Chaucer, l’un des fondateurs de la littérature anglaise, reprend dans The Prioress’s Tale l’accusation de crime rituel comme un fait allant de soi : des Juifs y assassinent un enfant chrétien et leur mise à mort apparaît légitime. Deux siècles plus tard, William Shakespeare, dans Le Marchand de Venise, décrit le Juif comme un être qui réclame de la chair et du sang chrétien.
Des accusations qui arrangent tout le monde
Mais comment un tel mensonge a pu s’enraciner à ce point ? Parce qu’il est d’une efficacité redoutable. Il ne se contente pas d’accuser, il donne un sens à la haine. En associant les Juifs au meurtre d’enfants, on les rattache symboliquement à la mort de Jésus, perçue comme un crime jamais expié. Le crime rituel devient ainsi une répétition imaginaire, la preuve supposée que le sang du Christ continue d’être versé. À partir de là, les Juifs cessent d’être vus comme des hommes ordinaires. Ils deviennent les porteurs d’une faute éternelle. Dès lors, tout devient permis. Expulser, dépouiller, brûler n’apparaît plus comme une injustice, mais comme une réponse légitime, parfois même comme un devoir. Et derrière cette indignation prétendument religieuse, il y a aussi évidemment des intérêts bien terrestres : des dettes effacées, des biens confisqués, des pouvoirs consolidés, des fortunes bâties sur des vies brisées.
Aujourd’hui, tout cela peut sembler ridicule. Et pourtant, cette manie d’accuser les Juifs de tout et de n’importe quoi, sans la moindre preuve ni fondement, n’a jamais vraiment disparu. Les “crimes rituels” ont d’ailleurs continué à être évoqués ici ou là, comme en Pologne en 1946, lors du pogrom de Kielce, déclenché par la rumeur selon laquelle des Juifs auraient enlevé et tué un enfant chrétien, ou encore en Syrie, où le thème du crime rituel fut officiellement relancé dans les années 1980, puis repris dans des livres et des productions télévisées. Et les vieilles formules, elles, sont restées : “Les Juifs sont tous riches.” “Ils contrôlent le monde.” “Ils sont responsables du Covid.” Rien n’a changé, seul le vocabulaire évolue, mais le fond, lui, reste le même. Comme le répétait Mark Twain, “L’histoire ne se répète pas, mais elle rime parfois.”
Malheureusement, le Juif dérange. Sans doute parce qu’il porte une vérité que le monde ne supporte pas : celle d’un peuple choisi pour rappeler, génération après génération, la présence de D.ieu dans l’Histoire. Parce qu’il ne se soumet pas aux modes, ni aux idoles, ni aux mensonges des époques. Les rumeurs passent, les accusations s’éteignent, les accusateurs disparaissent. Mais le peuple juif, lui, reste. Debout. Fidèle. Vivant. Portant la Torah comme une flamme que rien ne peut éteindre. Pendant que d’autres se perdent à accuser, lui, continue d’avancer. Il étudie, il prie, il construit, il éclaire. Et dans ce monde où tout vacille, il rappelle encore avec force que la vérité ne meurt jamais.
Ariel Marciano





