À quoi tient l’importance si grande que l’on attache aux efforts dans le judaïsme ? Tout effort, si minime soit-il, revêt une importance fondamentale. Le véritable serviteur de D.ieu, c’est celui qui fait des efforts pour observer les préceptes de la Torah, tandis que celui qui les observe sans effort ne mérite pas ce titre.
"Aujourd’hui le temps est à l’action ; demain, à la récompense" affirment nos Sages (‘Avoda Zara 3a). Ainsi, l’action est plus précieuse que la pensée ou la parole, et ce d’autant plus que l’action nécessite des efforts. Mieux, une action ne prend son sens que par l’effort qui la sous-tend. On ne dira pas assez combien l’effort est important.
Et les adages ne manquent pas, qui le soulignent : "La récompense est à la mesure de l’effort" (Avot) ; "Ne crois pas qu’on puisse obtenir de résultat sans effort" (Méguila) ; "Qui peine le vendredi, en profite le jour du Chabbath" (‘Avoda Zara) ; "Si l’on ne prépare rien en été, de quoi se nourrira-t-on en hiver ?" (Midrach Ruth Rabba) ; "Tu consommes l’œuvre de tes mains, heureux es-tu" (Psaumes).
Recevoir sans avoir travaillé ?
De fait, la notion d’effort est intimement liée à celle, plus générale, de mérite et récompense. C’est-à-dire que pour mériter salaire ou récompense, il faut avoir travaillé, fourni des efforts. Et plus on aura travaillé durement, mieux sera justifié le salaire. Si l’on fait quelque chose de bien sans aucun effort, l’acte est certes louable mais où est le mérite, où est la récompense ? Recevrait-on une médaille pour une action qui ne nous a rien coûté ? Tout salaire ou récompense serait alors injustifié, et pourrait même provoquer chez son bénéficiaire un sentiment de honte, celui-là même que ressent le pauvre qui reçoit une aumône.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle D.ieu a en quelque sorte "arraché" l’âme divine à la félicité dont elle jouissait là-haut, l’a convaincue de descendre ici-bas et chargée d’une mission, œuvrer laborieusement. Ainsi, D.ieu lui épargnait ce "pain de la honte" dont parle le Zohar, salaire gratuit et immérité, sans valeur.
Mais au-delà de cette réflexion, à quoi tient l’importance si grande que l’on attache aux efforts ?
Elle tient d’une part aux avantages que les efforts répétés procurent à l’homme lui-même, et d’autre part au plaisir que les efforts occasionnent au Créateur.
Pour ce qui concerne l’individu, Maïmonide l’a indiqué de manière assez claire. Les efforts réitérés forgent les habitudes de l’homme et modèlent ainsi sa personnalité. Par exemple, il est préférable de faire plusieurs petites aumônes que de faire une seule aumône d’un montant équivalent à celui de toutes les petites aumônes réunies. En effet, les nombreuses répétitions d’une bonne action — donc les efforts réitérés — contribuent à affiner le caractère du fidèle et à ancrer, dans son âme, la noble vertu de la charité.
La valeur de la 101ème leçon
Mais outre ces considérations, la valeur de l’effort ressort clairement d’un verset de la Bible (Malakhi) : "Vous distinguerez celui qui sert D.ieu et celui qui ne Le sert pas." Le Talmud commente : "Celui qui sert D.ieu (autrement dit celui qui mérite le titre de Serviteur de D.ieu ou ‘Oved Elokim), c’est celui qui fait des efforts pour observer les préceptes de la Torah, tandis que celui qui les observe sans effort (parce qu’il y est porté naturellement) ne mérite pas ce titre."
Et l’exemple que donnent nos maîtres à ce propos (au traité ’Haguiga) est saisissant : l’un et l’autre sont des justes, mais celui qui révise sa leçon 100 fois n’est pas comparable à celui qui la révise 101 fois. C’est parce qu’il était d’usage, à une époque où l’on devait mémoriser la loi orale, de réviser sa leçon 100 fois. C’était donc une habitude acquise. Et pour changer son habitude, autrement dit pour se dépasser, il fallait fournir un effort extraordinaire qui, dès lors, justifiait l’appellation de serviteur de D.ieu. Aussi cette 101ème fois était-elle aussi importante que les 100 premières fois.
Autre exemple du Talmud, non moins intéressant : celui des âniers (nos actuels taxis) qui facturaient 1 zouz une course de 10 parasanges [unité de distance] mais 2 zouz une course de 11 parasanges. Pourtant, une course de 11 parasanges aurait dû coûter, à ce taux, 1 zouz et 1/10 mais pas 2 zouz. Mais comme cette course excédait le parcours habituel des âniers, ce onzième parasange les "dérangeait" et réclamait de leur part autant d’efforts que les dix premiers. Un peu comme nos heures supplémentaires qui, parce qu’elles sortent du cadre habituel, sont rémunérées deux fois plus que les heures régulières.
En réalité, derrière tout effort se cache un mécanisme complexe que l’âme met en œuvre. Car pour se dépasser — s’entend : dans le domaine du culte et du judaïsme — le fidèle doit absolument méditer sur la grandeur de D.ieu pour faire naître un sentiment conscient et raisonné d’amour et de vénération, propre à le stimuler et à lui communiquer un élan et une énergie nouvelle. Ou encore, attiser davantage l’amour naturel qui gît en lui pour mouvoir sa personne et l’inciter à agir à l’encontre de ses habitudes.
Car si ses sentiments naturels portent déjà le Juif à servir son Créateur, il en faut davantage pour produire un effort et se dépasser, pour progresser et évoluer. Il faut puiser dans les ressources cachées de son âme et, pour ce faire, mener une réflexion appropriée, soutenue par une étude approfondie de la Torah et une prière renouvelée. Aussitôt, une lumière spirituelle irradie l’âme divine qui, de sa demeure (le cerveau), parvient à dominer le cœur. Le sujet est alors apte à se dépasser.
Sanctifie-toi, le Ciel te sanctifiera
Dans ces conditions, l’on comprend aisément que tout effort, si minime soit-il, revêt une importance fondamentale. Par exemple, plus on fera de pas, le Chabbath, pour aller à la synagogue, et plus précieuse sera la Mitsva. Plus on mettra d’efforts à préparer le Chabbath et mieux on en profitera. L’homme se sanctifie ici-bas un tant soit peu et, là-haut, on le sanctifie d’autant plus (Yoma 39a). Car chaque effort se répercute là-haut dans une mesure infiniment plus grande. Pour reprendre une célèbre métaphore juive, quand l’ombre se déplace ici-bas de quelques centimètres, le soleil, lui, se déplace là-haut de plusieurs milliers de kilomètres.
Pour toutes ces raisons, les efforts que fournissent les Juifs sont précieux et agréables à D.ieu. D’un point de vue mystique, l’on peut même dire que D.ieu profite de chaque effort que produit l’homme pour se dépasser, au même titre qu’Il se délecte de l’odeur d’une offrande. Car de même que l’offrande est un sacrifice, ainsi l’homme qui se dépasse se "sacrifie" dans la mesure où il quitte sa "zone de confort".
Le Tikouné Zohar va encore plus loin. Il prête ces mots (qu’Its’hak avait adressés à son fils) : "Fais-moi des plats comme je les aime" à D.ieu Lui-même.
En voici l’explication ésotérique :
Il est deux manières de faire plaisir à D.ieu : la première est d’annihiler complètement les forces du mal, de transformer l’amertume en douceur, les ténèbres en lumière — c’est le lot des Justes (Tsadikim) qui n’évoluent que dans le domaine du bien et n’ont plus aucun rapport avec le mal ; la deuxième, c’est de contraindre et réprimer, jour après jour, les forces du mal alors qu’elles sont en plein essor et de les faire redescendre de leur "piédestal" — c’est le lot des Juifs moyens, qui sont confrontés quotidiennement, et le seront peut-être toute leur vie, aux forces du mal.
C’est à ces deux formes de culte que songe la Chékhina quand elle réclame à son peuple, à Israël, "des plats (au pluriel) comme Je les aime". Il s’agit d’une métaphore. Le plat, ici, représente le plaisir que retire pour ainsi dire la Chékhina du service divin de chaque Juif. Et de même qu’il est deux manières de servir D.ieu, de même aussi il est deux manières de préparer un plat.
En effet, il existe deux types de gastronomie : l’une consiste à utiliser des ingrédients doux et sucrés pour produire un aliment agréable au palais (comme le Juste qui produit de la lumière) ; l’autre consiste à utiliser des aliments amers et piquants, voire acides, et les apprêter de manière à les rendre appétissants (tout comme le Bénoni réprime, jour après jour, les forces du mal et les brise dans leur élan). Et lorsque les forces du mal sont réprimées, ajoute le Zohar, l’honneur de D.ieu en est magnifié dans toutes les sphères.
Sortir d’Égypte, chaque jour
Cette nécessité de toujours se dépasser, de sortir constamment de sa zone de confort, trouve une expression privilégiée dans le thème de la sortie d’Égypte. Dans un sens allégorique, l’obligation quotidienne de rappeler la sortie d’Égypte rejoint parfaitement l’idée d’évoluer continuellement. En effet, il incombe à chaque Juif de sortir d’Égypte, chaque jour.
L’Égypte (dont l’étymologie, en hébreu, est synonyme de détresse ou exiguïté ou encore resserrement) est le symbole des habitudes et limitations (croyances et préjugés) que nous nous sommes forgées au fil du temps, et qui nous maintiennent dans une certaine paresse, voire inertie. Il importe de s’en affranchir et de s’en débarrasser, autrement dit, de se dépasser.
À la lumière de ces explications, combien belles et significatives sont les paroles de nos Maîtres, qui affirment que les "sages ne connaissent de répit ni dans ce monde, ni dans le monde à venir". Car les Sages évoluent sans cesse, montent constamment d’un degré à l’autre, d’une sphère à l’autre. Dans cette optique, l’effort n’est plus un moyen mais une fin en soi, un véritable bonheur qui fait toute la différence entre les anges célestes, dont le culte est qualifié de statique et figé, et le peuple élu, dont le service, dynamique, est en permanent devenir.
Elie Marciano





