Avez-vous déjà vu un bébé s’agiter dès qu’il entend quelques notes de musique ? Ce phénomène, outre le fait d’énormément nous attendrir, montre qu’il n’est pas nécessaire d’être “doué” en musique, ou musicologue attitré pour pouvoir apprécier une mélodie. On n’a pas non plus besoin d’être chanteur pour chanter. On a juste besoin d’être humain...

Et voilà que nous sommes arrivés au terme de 40 ans dans le désert… Le peuple juif est exténué mais enjoué à l’idée de rejoindre la terre d’Israël, la terre que D.ieu leur a promis. A quelques heures de son départ de ce monde, Moché livre ses dernières recommandations et met en garde le peuple contre les dangers spirituels qui le guettent.

Sous quelle forme va-t-il choisir de livrer son dernier enseignement ? Sous forme d’un chant musical !

Il va leur adresser un magnifique cantique de soixante dix lignes dans lequel, en prenant à témoin le ciel et la terre, il va exhorter le peuple de « se souvenir des temps anciens », comment D.ieu « les a trouvé dans le désert », en a fait un peuple, les a choisi pour Lui, et leur a donné une terre magnifique. A la fin, le cantique annonce que la rédemption viendra, et que le peuple juif retournera enfin sur sa terre, et ce, pour l'éternité.

Ce cantique est un élément fondamental du judaïsme, car non seulement il fait partie des dix cantiques de la Torah, qui embrasse toute l’histoire du monde [1], mais également car la Paracha de Haazinou est lue à un moment particulier de l’année qui revêt une intensité spirituelle toute particulière. Au terme de renforcement spirituel du mois d’Eloul, et à proximité du jour de Yom Kippour, les mots de ce texte retentissent tout particulièrement à nos oreilles et visent à nous réveiller spirituellement.

Pourquoi avoir choisi une chanson pour nous livrer ses dernières paroles ? Et surtout, comment a-t-il eu la force et le courage de chanter, à quelques heures de sa mort ?

Tout d’abord parce que la chanson est la voix du coeur ! Elle exprime pour celui qui chante et ceux qui écoutent un peu du coeur et de l’âme, ce qui ne peut être exprimé par le biais de syllabes sèches. Le chant apporte émotion et profondeur partout où il entre. Comme le rapporte Rav Jonathan Sacks : “La prière du Kol Nidré [si émouvante est en fait] une formule juridique sèche d’annulation des vœux. Pourtant, il est difficile d’entendre ces notes et ne pas ressentir que l’on est en présence de D.ieu au Jour du Jugement, de se tenir en compagnie des Juifs de tous les temps et de tous les lieux à supplier le ciel pour le pardon. Il ne fait guère de doute que c’est sa mélodie, antique et troublante, qui lui a donné tant d’emprise sur la conscience juive. On ne peut pas non plus s’asseoir à Ticha’ Béav en lisant Eikha, le livre des Lamentations, avec sa cantillation unique, et ne pas sentir les larmes des Juifs de toutes les époques alors qu’ils souffraient pour leur foi et pleuraient en se souvenant de ce qu’ils avaient perdu, leur douleur étant aussi aigüe que le jour où le Temple fut détruit.

Peut-être que Moché a voulu nous quitter en nous livrant un dernier message sur le pouvoir de la musique à faire vibrer notre âme. En effet, le chant est la voie qui permet d’accéder jusqu’au tréfonds de notre âme. C’est pourquoi, nous disent les maîtres de la 'Hassidout, le roi Assuérus, au temps de Pourim, bien qu’ayant utilisé tous les moyens possibles pour agrémenter son festin, n’a délibérément pas fait venir ni d'orchestre ni de joueur de musique. En effet, il avait connaissance de l’effet de la musique mélodieuse sur l’âme du juif : elle la fait vibrer, jusqu’à ce qu'il désire revenir vers Hachem. Des mets délicieux, des belles couleurs, des décorations luxueuses, mais surtout pas de musique, de peur que les juifs fassent Téchouva !

Ainsi, Moché quittait son troupeau et jusqu’à la fin des temps, il n’y aurait plus personne comme lui pour guider la nation. Il nous a donc donné un outil qui nous permettrait de nous connecter à notre âme, de trouver D.ieu en nous-mêmes, même dans les temps les plus sombres de notre histoire individuelle ou collective. Il nous a appris comment entretenir la flamme du judaïsme, que ce soit dans les chambres à gaz, où les Juifs ont chanté “Ani Maamin” [2], ou bien à la joyeuse table de Chabbath accompagné de notre famille et de nos amis.

De plus, l’idée de musique connote l’idée d’une perception harmonieuse de la réalité. Un “DO” tout seul, ça ne fait pas d’effet, un “MI” non plus… En revanche, l’idée de l’union et des contrastes entre les notes, c’est mélodieux, c’est harmonieux. Ceci nous confère le message que toute la mélodie fait sens. De même, si l’homme est trop souvent tenté de ne juger les événements que sur leur incidence locale et momentanée, Moché nous invite à avoir foi que derrière chaque événement de l’Histoire humaine, une magnifique mélodie est en train de se jouer ! Certaines notes sont lyriques, d’autres joyeuses et d’autres encore sont graves… Pourtant, nous ne pouvons porter de jugement sur les événements que nous vivons, que si nous les situons dans le contexte plus vaste de l’Histoire et seulement si nous arrivons à les raccrocher à tous ces maillons. Ces maillons sont ceux de l’Histoire du peuple juif et de toute l’humanité, qui forme la plus belle des mélodies : celle du dévoilement divin aux hommes. En effet, tout le déroulement de l’histoire, du commencement à l’aboutissement, n’est qu’un seul et même dévoilement divin.

Enfin, comme l’explique Rav Pinkous, cette idée est vraie non seulement à l’échelle de l’humanité, mais à l’échelle de notre vie individuelle. Il relate une parabole pour nous expliquer le sens. Un homme était un jour sur le chemin et a buté contre une pierre, il a eu terriblement mal, au point qu’il dut aller de toute urgence chez le médecin. Et voilà que sur le chemin il fit une trouvaille extraordinaire : il découvrit un trésor d’une valeur inestimable ! Plus tard, lorsqu’il va raconter son “cantique personnel”, sa chute sera une note de musique “grave”, mais finalement positive dans le déroulement de cette mélodie harmonieuse. De même, chaque détail de notre histoire personnelle, même douloureux, mène vers un but positif par Hachem qui orchestre notre vie.

C’est ce dernier conseil que Moché nous livre avant de nous quitter : il faut persévérer à croire qu’Hachem se cache derrière chaque événement de notre vie et les orchestre pour notre plus grand bien. A nous de le méditer dès que nous nous heurtons aux notes graves comme aux notes joyeuses !

 

[1] Targoum Onkelos sur Chir Hachirim (1,1)

[2] Une des versions célèbres de “Ani Maamine” est celle d’Azriel David Fastag, Rabbi “hassidique de Modzitz. Il l’avait composée dans le train qui le déportait vers Treblinka. Elle a été chantée dans les camps d’extermination, aux portes des chambres à gaz. Un des hommes présents dans le train de déportation s’étant évadés a pu chanter la mélodie à Ben Zion Shenker après la guerre, qui l’a retranscrite et popularisée. Après l’avoir entendue chanter devant lui, le Rabbi de Modzitz dit : « Quand ils chantaient Ani Maamine dans le train de la mort, les fondations du monde tremblaient. Le Tout-Puissant a alors dit : “Chaque fois que les Juifs chanteront Ani Maamine, Je me rappellerai des six millions de victimes et J’aurai pitié du reste de Mon peuple.” » La mélodie se répandit bientôt dans toutes les communautés juives du monde. « Avec ce Nigoun, déclara Rabbi Shaoul Yedidya Elazar, les Juifs sont allés aux chambres à gaz. Et avec ce Nigoun, les Juifs marcheront pour accueillir Machia’h. » (source : LPH)