Le septième des treize principes de foi du Rambam affirme : « Je crois d’une foi parfaite que la prophétie de Moché Rabbénou est vraie, et qu’il fut le père de tous les prophètes qui l’ont précédé et de tous ceux qui lui ont succédé. »

Moché fut sans aucun doute notre plus grand dirigeant. Il atteignit des niveaux de sainteté inimaginables, purifiant son corps et soumettant son âme au point que « la Chékhina parlait depuis sa bouche » [1] ; son effacement total devant la volonté d’Hachem lui permit de devenir le plus parfait des véhicules pour la Présence divine. Si humble était ce Tsadik accompli que, même lorsque la lumière divine aveuglante de la Chékhina rayonnait de son visage, il n’en avait absolument pas conscience [2].

De plus, nos Sages enseignent que Moché reçut sa prophétie d’un niveau plus élevé que celui des autres prophètes, c’est à dire que, tandis que tous les autres prophètes voyaient à travers une « fenêtre obscurcie », au niveau de « Ainsi a dit D.ieu », la vision de Moché était parfaitement claire, du niveau de « Ceci est la chose qu’Hachem a ordonnée » [3].

C’est cet homme qui nous a conduits dans le passé, qui nous guide encore aujourd’hui à travers nos grands Tsadikim, et qui nous guidera de nouveau à l’avenir, comme l’indiquent les lettres initiales des mots « מה שהיה הוא שיהיה – Ce qui fut sera à nouveau » [4], lesquelles forment le mot Moché [5].

À plusieurs endroits [6], Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev explique que, du fait de ces deux aspects de la personnalité de Moché Rabbénou — son extrême piété et son humilité absolue —, son esprit était incapable de concevoir qu’il puisse exister des Juifs qui ne se trouvent pas à son niveau spirituel élevé. Il considérait ses propres accomplissements spirituels comme tellement normaux, tellement ordinaires et sans particularité, qu’il s’attendait à ce que tous les autres se trouvent exactement là où lui-même se trouvait. En raison de son incroyable humilité, Moché pensait que tous étaient comme lui et attendait d’eux qu’ils agissent en conséquence.

Dans la Paracha de cette semaine, nous rencontrons un échange fascinant entre Moché et le Maître du monde. Trois jours avant le don de la Torah, Hachem ordonna à Moché d’ériger une barrière autour du mont Sinaï afin qu’aucun homme ne s’approche pour gravir la montagne. Il lui fut ordonné de descendre de la montagne et d’avertir le peuple d’Israël que tout homme qui ne ferait que toucher le mont Sinaï serait sévèrement puni ; les limites devaient être fixées et strictement respectées.

Trois jours plus tard, le peuple d’Israël se rassembla au pied du mont Sinaï, tremblant d’anticipation face à ce qui allait être le plus grand événement de toute l’histoire. Un grand feu descendit sur la montagne, envoyant des nuages de fumée vers les cieux, tandis que le son du Chofar devenait de plus en plus puissant. Tout était prêt ; la scène était dressée pour qu’Hachem accorde au peuple juif, et par extension au monde entier, le plus grand présent jamais offert à l’humanité : la sainte Torah.

Cependant, il restait encore une chose à accomplir avant que le don de la Torah ne puisse se produire. Hachem appela de nouveau Moché et lui ordonna de descendre de la montagne afin d’avertir une seconde fois le peuple qu’il était absolument interdit de toucher la montagne et qu’ils devaient rester derrière les barrières. En réponse, Moché dit :
« Le peuple n’est pas capable de monter sur le mont Sinaï, car Tu nous as déjà fait connaître l’interdit et nous as ordonné de clôturer la montagne ! »

La réponse d’Hachem à l’affirmation de Moché fut brève, simple et directe : « Lekh, Rèd — Va, descends. »

Cet épisode requiert une clarification supplémentaire. Pourquoi ce dialogue était-il suffisamment important pour que la Torah le consigne ? Qu’y a-t-il de si essentiel dans cet échange, et que sommes-nous censés en apprendre ?

Rabbi Lévi Its’hak explique cela de la manière suivante. Il dit que Moché se trouvait à un niveau de connexion, de Devékout avec Hachem si parfait qu’il lui était impossible d’imaginer agir contre Sa volonté. Sa foi était parfaite ; comment aurait-il pu, après avoir vu ce qu’il avait vu et vécu Hachem avec une telle intimité, agir à l’encontre de Son commandement divin ? Puisque, comme nous l’avons expliqué, Moché considérait tous les autres comme étant à son propre niveau, il supposa naturellement que chaque membre du peuple d’Israël possédait également ce niveau de foi. Il ne pouvait imaginer qu’un membre du peuple juif puisse agir contre l’ordre d’Hachem. Ainsi, lorsque Hachem demanda à Moché d’avertir une seconde fois le peuple de ne pas toucher la montagne, Moché considéra cela comme une précaution inutile.

Tout le monde ne se trouve pas là où nous nous trouvons

Il est impossible d’exiger des autres des niveaux spirituels avancés simplement parce que nous sommes, nous, dans un état de conscience élevé. Au lieu de regarder les autres de haut et leurs actions avec mépris, en exigeant qu’ils deviennent du jour au lendemain de véritables serviteurs d’Hachem, nous devons adopter une autre approche.

« Va, descends » ; nous devons comprendre que, pour beaucoup de personnes, le monde ne brille pas encore comme il brille pour nous, que la vie n’a pas encore autant de sens pour eux qu’elle en a pour nous ; que des gens souffrent profondément dans des recoins de leur cœur que nous ne verrons jamais. Que savons-nous des autres ? Que savons-nous du parcours de chaque Juif, si souvent baigné de larmes et chargé d’incertitude ? Que pouvons-nous savoir du combat intérieur d’une autre personne, des parties de sa personnalité façonnées par ses épreuves personnelles, des murs autour de son âme bâtis à partir des débris de rêves brisés et de visions fracassées d’un avenir plus lumineux ?

La seule voie est d’aborder le monde au niveau de « Lekh, Rèd » — tendre la main à ceux qui sont en dessous de nous, au lieu de les mépriser par frustration. Le monde serait différent si les parents et les éducateurs se comportaient ainsi avec ceux qui leur sont confiés, descendant de leur posture d’adulte et de leurs points de vue mûrs pour pénétrer le cœur et l’âme de leurs enfants, afin de voir les choses depuis leur perspective fragile. Le monde serait différent si les amis s’encourageaient mutuellement, louant chaque rayon de lumière qu’ils méritent de percevoir au lieu d’exiger qu’ils brillent comme le soleil de midi.

« Va, descends » — il y a en bas des personnes qui n’ont pas ce que nous avons, qui attendent un mot bienveillant, qui aspirent à ce que quelqu’un leur tienne la main et leur murmure que des jours meilleurs viendront, qu’ils doivent tenir bon et ne jamais lâcher D.ieu, car D.ieu ne les lâche jamais.

Si nous décidons tous de travailler à déraciner cette vision erronée en nous rappelant constamment cette leçon qu’Hachem enseigna à Moché — « Lekh, Rèd — Va, descends » — en exigeant tout de nous-mêmes mais en n’offrant que des encouragements à ceux qui sont à un niveau inférieur au nôtre dans le service d’Hachem, nous diffuserons bien plus de lumière et rendrons ce monde infiniment plus lumineux.

« Le peuple n’est pas capable de monter sur le mont Sinaï » ; ils avaient déjà été avertis une fois, et cela devait suffire ! Comment auraient-ils pu agir contre le commandement divin du Maître du monde ? De la même manière que Moché n’aurait jamais transgressé la parole d’Hachem, il lui était impossible d’envisager que d’autres n’étaient pas aussi saints et puissent effectivement agir contre l’avertissement d’Hachem.

Ainsi, Hachem répondit fermement : « Va, descends. » Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev enseigne que ce n’était pas seulement un ordre donné à Moché de descendre physiquement de la montagne, mais qu’Hachem lui disait en réalité : « Lekh, Rèd — de ton niveau — descends de ton niveau spirituel élevé et réalise, en regardant en bas depuis ta place, que les autres ne possèdent pas le niveau de foi qui est le tien. »

Par ces deux mots, Hachem enseigna à Moché que pour être un véritable dirigeant, il faut reconnaître la diversité des niveaux au sein de son peuple et se conduire en fonction, en s’adressant à chacun selon son niveau individuel. Nous comprenons maintenant pourquoi la Torah a consigné ce dialogue, car il transmet une leçon d’une importance capitale.

Bien que ce soit dans des proportions totalement différentes et pour des raisons entièrement distinctes, beaucoup d’entre nous rencontrent des problématiques similaires à différents stades de leur vie. Après avoir consacré beaucoup de temps et d’efforts à la prière et à l’étude, après avoir expérimenté une véritable intimité avec notre Père céleste, nous glissons souvent vers l’idée que, sûrement, tous les autres ressentent ce que nous ressentons et vivent avec la même clarté que celle que nous avons atteinte. Nous observons alors avec incrédulité nos voisins et amis agir d’une manière que nous n’envisagerions plus, et s’impliquer dans des futilités que nous savons désormais être une perte de temps précieux.

Il devient difficile de comprendre les comportements incohérents des autres (alors que, peut-être, il n’y a pas si longtemps, ces comportements étaient les nôtres), et nous commençons à développer du mépris et de l’indifférence envers ces personnes, quelles qu’elles soient : amis, membres de la famille, enfants, etc.
« Comment peut-il faire de telles choses encore et encore ? Ne voit-il pas les conséquences de ses actes ? N’est-il pas conscient du vide de son existence et du temps précieux qu’il gaspille ? »

Chers amis, la réponse est simple : « Lek, Rèd — Va, descends. » [...] 

Si nous apprenons à atteindre les plus hauts sommets tout en n’oubliant jamais de regarder en-dessous de nous, nous pourrons nous relier à ceux qui ont désespérément besoin de notre aide et continuer à diffuser la lumière de D.ieu dans le monde comme jamais auparavant.

Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev
(Traduit par Torah-Box du livre “Sparks from Berditchov”)

[1] Zohar, Pin’has 232

[2] Chémot 34,29

[3] Baba Batra 14b, Sifri Bamidbar 30,2 et Likouté Moharan 5

[4] Kohélet 1,9

[5] Likouté Moharan 2,6 et Likouté Amarim, Tanya 42

[6] En complément de la leçon actuelle, voir Chémot, “Vayomer Moché”, ainsi que Pekoudé, “Oubetsalel”