On dit que ma fille est en retard.

Moi je dis qu’elle est juste… en avance sur l’essentiel.

On me demande :

— "Elle marche" ?

Je dis non.

Silence.

Alors je précise :

— "Mais elle avance."

Et là, plus personne ne sait quoi dire.


Je suis au sol.

Pas par choix.

Parce que ma fille rampe.

Alors je rampe avec elle.

Et je réalise que moi aussi,

Parfois, je rampe.

Sauf qu’elle,

Elle n’en a pas honte.


Elle ne mâche pas encore.

Moi si.

Je mâche mes pensées.

Je les remâche.

Je les complique.

Elle, elle avale la vie telle qu’elle vient.

Sans la tordre.

Un point pour elle.


Elle tient assise.

Trois secondes.

Une.

Deux.

Trois.

Victoire.

Moi, je tiens debout…

Mais de travers.

Le dos en vrac.

Pas droite.

Mais moi, je le cache.

Elle, non.

Elle avance comme elle peut.

Et ça lui suffit.


Elle sourit.

Sans raison.

Et moi,

J'en cherche toujours une.

Encore un point pour elle.


Moi je marche trop vite.

Toujours pressée.

Toujours ailleurs

Que là où je suis.

Elle,

Elle est déjà là.

Elle avance lentement.

Moi je cours après le temps.

Elle, elle respecte son rythme.

Moi, je m’épuise avec le mien.

Devine qui a compris avant l’autre.


Elle a besoin d’être portée.

Et elle le dit.

Moi aussi.

Mais je dis :

« Ça va. »

Même quand non.

Elle sait demander.

Moi, j’apprends.

Elle réclame un câlin.

Sans justification.

Moi, j’attends une bonne raison.

Elle a compris que l’amour

N’a pas besoin d’argument.


Elle tombe.

Elle se relève comme elle peut.

Moi, je tombe en silence.

Et je fais comme si de rien n’était.

Elle est déjà plus honnête que moi.

On dit qu’elle a un handicap.

Mais si je suis honnête,

Elle a surtout une avance.

Parce qu’elle vit.

Là.

Maintenant.

Sans masque.

Sans rôle.

Sans pression.


Finalement,

Ce n’est pas elle

Qui apprend à vivre.

C’est moi.

Et c’est là que je comprends

Que l’amour

N’a jamais eu besoin

De rester debout. 

                                                                                          La Maman de Sheyna